Source: The Conversation – France in French (3) – By Nigel Beebe, Professor, The University of Queensland

Face à l’expansion mondiale du moustique Aedes aegypti et aux limites des insecticides, une stratégie de lutte biologique gagne du terrain. Les résultats obtenus en Australie suggèrent qu’elle pourrait devenir un outil majeur de santé publique.
Aux États-Unis, l’initiative Debug de Google (Alphabet) a demandé au gouvernement fédéral l’autorisation de relâcher jusqu’à 32 millions de moustiques mâles stérilisés en Californie et en Floride. Les mâles ne piquent pas et ne transmettent pas de maladies. L’objectif est qu’ils s’accouplent avec les femelles porteuses de maladies afin que les œufs ne puissent pas éclore, ce qui ferait diminuer les populations de moustiques.
Sans surprise, ce projet suscite de nombreuses interrogations aux États-Unis : est-il sans danger ? Peut-il fonctionner à grande échelle ? Et que se passera-t-il ensuite ? Le plan de Google/Alphabet prévoit de relâcher plus de 16 millions de moustiques par an pendant deux ans.
Il y a plus de dix ans, j’ai dirigé un projet avec la division des sciences de la vie de Google (désormais connue sous le nom de Verily) afin de tester une nouvelle stratégie de lutte contre les moustiques dans l’extrême nord du Queensland, en Australie.
Les résultats ont montré que le lâcher de moustiques mâles pouvait réduire de manière spectaculaire les populations d’Aedes aegypti, une espèce de moustique exotique et invasive, responsable de la transmission de maladies potentiellement mortelles comme la dengue, le virus Zika, le chikungunya et la fièvre jaune. Alors que les États-Unis envisagent sérieusement de recourir à cette méthode, l’expérience australienne offre des enseignements précieux.
Utiliser les moustiques contre eux-mêmes
L’histoire commence en 2015, lorsque nous nous sommes rendus dans la Silicon Valley pour rencontrer les scientifiques de Verily, qui souhaitaient mettre au point une technologie de réduction des populations de moustiques. Leurs objectifs rejoignaient étroitement les nôtres : développer, grâce à un financement du Conseil australien de la recherche en santé et médecine (NHMRC), des méthodes respectueuses de l’environnement pour limiter les moustiques invasifs.
La stratégie repose sur les moustiques mâles, car ils ne piquent pas, et sur le fait que les femelles Aedes aegypti ne s’accouplent généralement qu’une seule fois au cours de leur vie. Si cet accouplement est incompatible – c’est-à-dire que les embryons ne se développent pas –, il ne peut donner naissance à une descendance viable. Tout l’enjeu consistait donc à rendre l’accouplement inefficace.
La méthode que nous avons finalement testée repose sur Wolbachia, une bactérie naturellement présente chez de nombreux insectes. Certaines souches de Wolbachia provoquent une forme d’incompatibilité reproductive, selon le mécanisme décrit plus haut.
Le principe est simple : relâcher un nombre suffisant de mâles porteurs de Wolbachia dans une population et, au fil du temps, celle-ci décline. Ces mâles sont en outre remarquablement adaptés pour repérer les dernières femelles : leurs grandes antennes plumeuses agissent comme de véritables super-radars.
Le nord du Queensland, un laboratoire idéal
La région de la Cassowary Coast, dans le nord du Queensland, réunissait des conditions idéales pour un essai à grande échelle de cette méthode. Elle comptait plusieurs villes où les populations d’Aedes aegypti étaient abondantes, tandis que les zones agricoles environnantes limitaient les déplacements des moustiques entre les différentes communautés. Le soutien des habitants, des autorités locales et des dirigeants des Premières Nations a également été déterminant.
Aedes aegypti serait arrivé dans le Queensland à la fin du XIXᵉ siècle. Il se distingue des moustiques indigènes de l’Australie par son degré élevé d’adaptation à l’environnement humain et parce qu’il se nourrit presque exclusivement de sang humain.
Avant le moindre lâcher de moustiques, l’équipe du projet a consacré deux années à des relevés de terrain et à des consultations avec les communautés locales. Nous avons rencontré des habitants, des organisations locales, des représentants des Premières Nations et des élus afin de présenter cette technologie et de répondre à leurs questions. Baptisé « Debug Innisfail », le projet a finalement obtenu les autorisations réglementaires de plusieurs autorités.
Trois millions de moustiques mâles relâchés
Les relevés de terrain ont débuté en 2015, mobilisant une équipe réunissant des chercheurs d’institutions australiennes et américaines. Pendant une période de lâchers de 20 semaines, en 2018, environ trois millions de moustiques mâles porteurs de Wolbachia ont été relâchés dans trois villes test. Parallèlement, des villes témoins, où aucun moustique n’était relâché, ont fait l’objet d’un suivi.
Le système de lâcher lui-même témoignait du savoir-faire de Verily en ingénierie. L’entreprise a développé des technologies sur mesure, notamment des systèmes fondés sur l’apprentissage automatique capables de séparer les moustiques mâles des femelles, une étape cruciale pour garantir que seuls des mâles soient relâchés.
Les résultats ont été spectaculaires : par rapport aux villes témoins, les populations de moustiques dans les villes où des mâles avaient été relâchés ont commencé à diminuer en l’espace de quatre semaines. Ces résultats, publiés en 2021, ont montré que le lâcher de moustiques mâles incompatibles permettait de réduire très fortement les populations.
Dans deux des trois villes test, cet effet de suppression a perduré l’année suivante. Dans l’une d’elles, le suivi n’a détecté qu’une poignée d’Aedes aegypti douze mois plus tard, soit une réduction d’environ 95 % de la population.
Ce que cela signifie pour les États-Unis
Les essais menés en Australie apportent des réponses fondées sur des données scientifiques à nombre des inquiétudes aujourd’hui exprimées aux États-Unis.
Premièrement, les conséquences écologiques devraient être très limitées. Aedes aegypti est une espèce invasive en Australie, comme dans de nombreux autres pays. Comme il vit presque exclusivement à proximité des humains et se nourrit de leur sang, son élimination des zones urbaines entraîne des effets écologiques minimes.
Deuxièmement, cette approche peut fonctionner à grande échelle. Même si les moustiques adultes ne vivent que quelques jours, des lâchers continus de mâles très compétitifs peuvent réduire de manière significative les populations à l’échelle de villes entières.
Troisièmement, les bénéfices peuvent perdurer après la fin des lâchers. En effet, l’effet de suppression ne disparaît pas immédiatement et peut se prolonger au cours des saisons suivantes. Cela ne signifie toutefois pas que l’on puisse faire abstraction de la biologie des moustiques : le succès de cette stratégie dépend aussi de facteurs tels que l’écologie locale, les déplacements des moustiques et l’adhésion des communautés. La technologie, à elle seule, ne suffit pas.
Un modèle pour la lutte contre les moustiques de demain
L’enseignement le plus important de ces essais est peut-être la valeur de la collaboration. Ce projet a réuni des chercheurs de six universités et de Verily. En combinant expertise scientifique et capacités d’ingénierie à l’échelle industrielle, il a permis de faire passer un concept de laboratoire à un essai en conditions réelles en un temps remarquablement court.
Nous continuons à travailler sur des méthodes biologiques et mécaniques permettant de séparer efficacement les moustiques mâles des femelles, afin de développer des solutions plus adaptées aux pays en développement.
À mesure qu’Aedes aegypti étend son aire de répartition et que les insecticides perdent de leur efficacité, utiliser le moustique contre lui-même comme outil de lutte biologique deviendra de plus en plus important.
Les essais menés dans le Queensland ont contribué à poser les bases des programmes aujourd’hui déployés aux États-Unis. Ils rappellent surtout que lorsque la science, la technologie et les communautés travaillent ensemble, il est possible de résoudre des problèmes qui comptent vraiment.
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Nigel Beebe a reçu des financements du National Health and Medical Research Council et de la Fondation Gates.
– ref. Peut-on combattre les moustiques avec des moustiques ? – https://theconversation.com/peut-on-combattre-les-moustiques-avec-des-moustiques-288289
