Source: The Conversation – in French – By Christophe Durand, Professeur des Universités, Université de Caen Normandie
*Deux ans après la tenue des Jeux olympiques de Paris 2024, il est temps de dresser le bilan sécuritaire de l’évènement : quels ont été les coûts ? Est-ce que les nouvelles technologies vont prendre de plus en plus de place ? *
En France, l’année 2024 a été marquée par l’organisation d’un évènement planétaire, les Jeux olympiques et Paralympiques de Paris. Le Comité d’Organisation (COJO) annonçait pour les 30 jours de compétitions (17 pour les JO et 12 pour les JOP) 15 000 athlètes venus de plus de 200 nations, plus de 40 000 volontaires, 26 000 journalistes accrédités. L’organisateur revendique également 15 millions de visiteurs (11,3 JO et 3,8 JOP) et 4 milliards de téléspectateurs.
La présence de telles foules et l’exposition médiatique de l’évènement ont soulevé une importante réflexion en termes de logistique d’organisation, mais surtout de sécurité. Le déploiement de structures temporaires – tribunes ou barnum, l’adaptation de sites existants – Grand Palais, Versailles ou Trocadéro aux épreuves sportives a posé un grand nombre de défis aux organisateurs et aux opérateurs-prestataires du secteur de l’évènementiel.
Une sécurité exemplaire pour un évènement médiatique international
La sécurité de la manifestation a été très précocement mise en avant dans un contexte de tensions terroristes et géopolitiques. L’État français, payeur de dernier ressort et garant de l’organisation devant le CIO, a ainsi mis en place une législation spécifique aux JO dite « Lois olympiques », dont certains aspects concernaient des adaptations qui « serviront, en héritage, à l’ensemble des grands événements accueillis sur le territoire national ». Sur les aspects sécurité, le législateur renforçait « les outils à la disposition des pouvoirs publics, d’abord en matière de vidéoprotection, en facilitant l’identification de situations dangereuses pour la sécurité des personnes par les forces de sécurité au moyen de traitements par algorithme assortis de nombreuses garanties pour les droits des personnes concernées ». La coordination se voyait améliorée « en faisant du préfet de police le responsable unique de l’ordre public en Île-de-France pendant la période des Jeux ».
Enfin, la validation des accréditations faisait l’objet d’un criblage massif : plus d’un million de demandes traitées via « plusieurs dispositifs de contrôle […] renforcés, qu’il s’agisse des enquêtes de sécurité portant sur les délégations et prestataires accédant aux sites de compétition et de célébration ou des palpations réalisées à l’entrée des enceintes sportives, qui seront facilitées grâce au recours possible à des scanners corporels, à l’instar des contrôles réalisés dans les aéroports ». Parallèlement, les pouvoirs publics ont validé et financé la formation d’agent de sécurité privée sous forme réduite (105h au lieu de 175h) pour pallier le manque de main-d’œuvre attendu. Ce dispositif et la forte mobilisation des acteurs du secteur de la sécurité privée ont permis le déploiement de 17 000 agents professionnels pendant les Jeux, chiffre porté à 22 000 sur les trois journées les plus importantes.
Deux ans après, l’heure du bilan et des choix
Comme l’avait noté le Conseil d’État, ces mesures se voulaient pour la plupart temporaires et expérimentales. Presque deux ans après les Jeux, le temps des enseignements est arrivé. Et celui des décisions aussi. Diffusé dans le monde entier, l’évènement ne pouvait être entaché du moindre incident sécuritaire. Et cela a été le cas. Outre les commentaires multiples effectués à chaud, les pouvoirs publics ont sollicité des retours d’expérience détaillés à travers trois rapports : le Sénat, le ministère de l’Intérieur et la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme ont ainsi livré leurs conclusions. Par la suite, la Cour des comptes a elle aussi publié un rapport sur les JO et JOP 2024. L’analyse de ces rapports se scinde en deux versants.
- Le premier concerne le coût public de la sécurisation de l’évènement qui sur la période 2022-2025 s’établit à 1 163 M€ (517 M€ de surcoût de masse salariale lié aux primes des forces de l’ordre + 646 M€ pour les dépenses de fonctionnement des personnels). Pour sa part la Cour des comptes indique un montant supérieur -1700 M€- en imputant les dépenses de sécurité privée payées sur le budget des Jeux (220 M€) et certaines dépenses indirectes pouvant être imputées à l’évènement selon la rue Cambon comme le coût des formations d’agent de sécurité « évènementiel ».
Ces dépenses n’ont pas été facturées au Comité d’Organisation selon la convention État-Cojop-CIO – alors qu’il est possible depuis 2012 pour les pouvoirs publics français de facturer à l’Organisateur privé à logique commerciale les dépenses liées à la sécurité renforcée sur l’espace public du fait d’un évènement.
Ce surcoût élevé est toutefois un bon indicateur de dispositifs pensés selon une approche « zéro risque » que l’État souhaitait compte tenu des enjeux d’image pour le pays. Cette doctrine a généré un déploiement de forces de l’ordre – épaulés marginalement par l’armée – rarement vu sur le territoire français sur une période aussi longue et hors crise, le Gouvernement appelant les organisateurs d’autres évènements nécessitant le recours aux forces de l’ordre à annuler ou reporter leurs manifestations de l’été 2024.
- Le second versant des rapports fait le bilan des mesures temporaires mises en place et envisage leur avenir. Quatre éléments de doctrine pour l’avenir nous semblent pouvoir émerger :
Vers un élargissement du rôle de la sécurité privée
Outre la création d’un carte professionnelle allégée pour les agents de sécurité privée, la facilitation des criblages pour les personnels et les volontaires travaillant sur les sites a été considérée comme validée. Les mesures immédiates d’éloignement ou de non-accréditation des personnes identifiées comme « à risques » (fiché S, étranger en situation irrégulière, poursuivies ou condamnées pour troubles à l’ordre public) ne seront pas maintenues hors JO confirmant une doctrine française constante. Elles sont toutefois un précédent dont une remise en place éventuelle peut-être à nouveau envisagée, avec l’accord du Parlement. L’usage massif des portiques de détection – déployés uniquement à Paris et sur quelques sites – qui visaient à fluidifier les contrôles d’accès sans palpation a largement fonctionné mais dans un mode de réglage peu sensible en termes de détection du fait d’une injonction du législateur et pour éviter des déclenchements trop fréquents.
La vidéosurveillance algorithmique va continuer
Le point majeur de l’usage des outils d’aide à la décision – dits algorithmiques – à partir des images vidéos captées en temps réel était expérimental sur 485 caméras dont a priori aucune aéroportés ou mobiles. Techniquement, leur apport a été considéré comme minime compte tenu de problèmes techniques multipliant les pannes ou les faux positifs. Sur ce point le Sénat note que « l’expérimentation ne permet pas de porter un jugement définitif sur l’opportunité du recours à la vidéoprotection algorithmique ». D’où une recommandation pour un maintien de l’expérimentation, le Comité d’Évaluation indiquant que rien « ne heurtait les libertés publiques ni dans sa conception ni dans sa mise en œuvre » dans cette VSA. On notera toutefois que La Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) est dans son rapport beaucoup plus critique sur ces technologies par rapport aux libertés fondamentales.
Pas d’utilsation des données biométriques et reconnaissance faciale
Un temps envisagé, l’utilisation exceptionnelle de données biométriques a été écartée illustrant en France une grande réticence du législateur quant aux conditions d’application du règlement général sur la protection des données (RGPD). La reconnaissance faciale notamment n’a pas été autorisée, contrairement aux JO de Tokyo 2020 et Pékin 2022. Si en Europe, seul le Royaume-Uni utilise la reconnaissance faciale massivement. Dans le reste du monde, de nombreux pays d’Asie ou du Moyen-Orient organisant des grands évènements sportifs, festifs, culturels ou politiques y ont aujourd’hui recours comme pour la Coupe du Monde au Qatar en 2022. Le législateur français et le juge restent très réticents à des usages de ce type, sauf dans le cadre d’enquête judiciaire s’appuyant sur des captations vidéos.
Ainsi alors même que les systèmes implantés aussi bien en vidéosurveillance (espace public) que vidéoprotection (espace privé) disposent de la possibilité technique d’activer des outils croisant des fichiers de référence et des images en direct, cette couche logicielle n’est pas autorisée en France. Depuis 2016, les gouvernements et Parlements successifs ont donc toujours refusé de franchir le Rubicon de la question sensible de la reconnaissance faciale, même à titre expérimental, même pour les JO.
Dans le difficile équilibre de la balance libertés vs sécurité, les JOP ont toutefois ouvert la porte vers l’usage de certains outils technologiques et le transfert de prérogatives d’ordre public vers la sécurité privée, tendance déjà observée avant les Jeux : usage de drones, criblage massif et systématique, vidéo algorithmique, portiques express en contrôle d’accès (à seuil de détection réglé au minima). On notera aussi un recours massif à la modélisation des sites via le concept de jumeaux numériques dans le cadre des postes de commandement sur la plupart des sites.
La question très sensible des données biométriques en temps réel est restée en attente. Qu’il s’agisse de périmétrie (contrôle d’accès) ou de périphérie des manifestations (présence à proximité), la France maintient, jusqu’ici, un véto formel à un usage automatique des outils de reconnaissance faciale, dans la ligne actuelle de la doctrine européenne actuelle.
![]()
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Après les Jeux olympiques de Paris 2024, quel héritage pour la sécurité des évènements sportifs ? – https://theconversation.com/apres-les-jeux-olympiques-de-paris-2024-quel-heritage-pour-la-securite-des-evenements-sportifs-280863
