Bien avant Ormuz, Athènes a fait du contrôle d’un détroit près de Troie la clé de sa fortune

Source: The Conversation – in French – By David M. Pritchard, Associate Professor of Greek History, The University of Queensland

Les Dardanelles (ici sur une carte de Pierre Belon en 1554) ont fait la fortune, puis provoqué la chute de l’Empire athénien. Pierre Belon, domaine public, via Wikimedia Commons

Les aventures d’Ulysse commencent aux portes des Dardanelles. Ce n’est pas un hasard : dans l’Antiquité, ce détroit était l’un des points névralgiques du commerce méditerranéen. Son histoire montre à quel point le contrôle des routes maritimes peut transformer l’équilibre des puissances.


La très attendue adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan est sortie récemment en salles. Elle revisite l’épopée antique d’Homère en racontant le long voyage d’Ulysse vers Ithaque après la guerre de Troie.

Cet épisode décrit dans les épopées homériques est largement mythifié. Mais il se déroule dans un univers de navigation maritime et de passages en mer que les Grecs de l’Antiquité connaissaient intimement. C’est ce monde familier qu’ils ont utilisé comme toile de fond pour situer les aventures d’Ulysse.

Fait intéressant, le film de Nolan réinterprète la guerre de Troie comme une guerre commerciale menée pour le contrôle d’une route maritime. Cette motivation économique est absente du texte original d’Homère. Mais elle aurait trouvé un écho particulier auprès des Athéniens qui écoutaient les épopées homériques plusieurs siècles plus tard, à une époque où de véritables guerres se jouaient autour du contrôle d’une voie maritime stratégique vers la mer Noire, passant précisément par l’endroit où Ulysse entame son voyage mythologique de retour : les Dardanelles.

Le contrôle de ce détroit – notamment grâce aux péages prélevés sur les navires qui l’empruntaient – a été un élément déterminant de l’ascension de l’Empire athénien. Cette histoire présente des parallèles avec la situation actuelle, où l’idée d’imposer des droits de passage sur des routes maritimes stratégiques est de nouveau au cœur des débats.

Une porte d’entrée vers la mer Noire

Les Dardanelles (que les Grecs de l’Antiquité appelaient l’Hellespont) sont un étroit détroit naturel situé dans l’actuelle Turquie. Avec la mer de Marmara et un autre détroit situé plus au nord-est, le Bosphore, ils relient la mer Égée – et donc la mer Méditerranée – à la mer Noire.

À partir d’environ 500 av. J.-C., les cités grecques – et en particulier l’Athènes démocratique – prennent conscience que le contrôle de cette voie maritime est essentiel à leur survie et à leur prospérité. Quelques décennies plus tard, les guerres médiques ne font que renforcer cette conviction. Pour envahir la Grèce, Xerxès, le Grand Roi de l’Empire perse, fait en effet construire un pont flottant à travers les Dardanelles afin d’y faire passer son armée.

Une ancienne gravure représentant Xerxès franchissant l’Hellespont à la tête de son immense armée
Une ancienne gravure représentant Xerxès franchissant l’Hellespont à la tête de son immense armée.
mikroman6/Getty

Après avoir vaincu Xerxès dans les Balkans en 480 et 479 av. J.-C., les Grecs s’empressent de sécuriser les Dardanelles et de s’emparer d’autres villes situées plus au nord, dans l’actuelle Turquie, notamment Byzance (aujourd’hui Istanbul) et Chalcédoine (l’actuel quartier de Kadıköy).

Dans le même temps, les Athéniens, désormais à la tête de la coalition grecque contre la Perse, prennent également le contrôle de trois grandes îles situées à l’approche du détroit&nbsp: Imbros, Lemnos et Skyros. Ils rendent ainsi plus sûre la route maritime empruntée par leurs navires de guerre et leurs cargos céréaliers entre Athènes et les Dardanelles.

Nourrir un empire

Assurer la sécurité de cette route maritime ne tarde pas à dépasser les seuls enjeux militaires. Elle permet aussi aux Athéniens de tirer pleinement parti du commerce avec le royaume du Bosphore, qui s’étendait approximativement sur l’actuelle Crimée et une partie du sud de l’Ukraine.

Le climat et le relief de la Grèce étaient propices à certaines cultures, et Athènes était entièrement autosuffisante en huile d’olive. En revanche, l’Attique, particulièrement aride, se prêtait beaucoup moins à d’autres productions, notamment les céréales. Le commerce avec les régions du nord était donc indispensable à son essor.

Le contrôle des Dardanelles, et donc de la route maritime vers la mer Noire, permet aux Athéniens de s’assurer d’immenses quantités de denrées alimentaires à bas prix, favorisant une spectaculaire croissance démographique. En 431 av. J.-C. éclate la guerre du Péloponnèse, qui oppose Athènes à Sparte.

À cette époque, nous estimons qu’Athènes importait environ les deux tiers de sa nourriture par voie maritime, l’essentiel transitant par les Dardanelles. Au cours des dix premières années de cette célèbre guerre de trente ans, Sparte et ses alliés envahissent à plusieurs reprises le territoire athénien. En réponse, les Athéniens se replient simplement derrière leurs fortifications et comptent sur les cargaisons de céréales arrivant par les Dardanelles pour assurer leur subsistance.

Une gravure du XIXᵉ siècle représentant la cité d’Athènes à l’apogée de sa puissance
Une gravure du XIXᵉ siècle représentant la cité d’Athènes à l’apogée de sa puissance.
Wikimedia

Des péages sur le commerce maritime

Au cours des dix dernières années de la guerre du Péloponnèse, alors que les finances d’Athènes commencent à s’épuiser, la cité renforce son emprise sur cette voie maritime stratégique.

Depuis longtemps déjà, la démocratie athénienne entretenait des garnisons de part et d’autre du Bosphore afin de contrôler les marchandises que les autres cités grecques faisaient transiter par cette route maritime.

Mais, en 413 av. J.-C, elle instaure un péage équivalant à 10 % de la valeur de toutes les cargaisons traversant le détroit. Les recettes considérables générées par cette taxe permettent à Athènes de résister à Sparte pendant encore sept années.

Comment la perte de ce détroit a précipité la chute d’Athènes

Les Spartiates finissent toutefois par remporter la guerre du Péloponnèse. Au cours de sa dernière décennie, ils concluent un accord avec l’Empire perse afin de financer la construction d’une flotte capable de rivaliser avec celle d’Athènes.

En 405 av. J.-C, près de l’actuelle Gallipoli, la flotte spartiate s’empare presque sans combattre de ce qui reste de la marine athénienne – près de 200 navires – avant de faire exécuter les marins capturés.

Privée de sa flotte, Athènes perd le contrôle de la route maritime, et les Spartiates interrompent l’acheminement des cargaisons de céréales en provenance du nord. Soumise à un blocus terrestre et maritime, la cité est rapidement affamée et contrainte de capituler. Elle perd ainsi la guerre du Péloponnèse. La perte du contrôle de cet étroit passage maritime stratégique, à proximité de l’antique Troie, entraîne donc la chute de l’Empire athénien.

L’histoire se répète

Le film de Christopher Nolan constitue une méditation poignante et intemporelle sur le coût humain effroyable de la guerre, rappelant qu’elle ne devrait être envisagée qu’en tout dernier recours. Mais l’histoire antique de l’étroit détroit sur lequel se trouvait Troie offre aussi des clés pour comprendre les tensions actuelles entre les États-Unis et l’Iran.

L’histoire des Dardanelles montre que des cités et des empires peuvent s’élever ou s’effondrer selon qu’ils contrôlent ou non une voie maritime stratégique. Les États les plus avisés – comme l’Athènes démocratique – ont sécurisé ces détroits sur plusieurs générations, en mobilisant l’ensemble de leurs outils diplomatiques et militaires. Mettre en péril la liberté du commerce sur de tels axes maritimes, ou agir avec imprudence à leur égard, peut avoir des conséquences considérables.

The Conversation

David M. Pritchard a reçu des financements de l’ARC.

ref. Bien avant Ormuz, Athènes a fait du contrôle d’un détroit près de Troie la clé de sa fortune – https://theconversation.com/bien-avant-ormuz-athenes-a-fait-du-controle-dun-detroit-pres-de-troie-la-cle-de-sa-fortune-287981