On expédie au Sud nos déchets… et nos responsabilités

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les pays industrialisés envoient des millions de tonnes de vêtements, d’équipements électroniques et d’autres produits usagés vers le Sud. Ils se débarrassent en même temps des coûts environnementaux et sanitaires générés par la production, la consommation et la mise au rebut de ces produits.


À Accra, au Ghana, des milliers de vêtements de seconde main arrivent chaque semaine dans le marché de Kantamanto, l’un des plus importants centres de revente textile au monde. Une partie de ces vêtements trouvera un nouvel acheteur et prolongera sa durée de vie. Mais une autre partie, composée d’articles invendables ou de mauvaise qualité, finira dans des dépotoirs, des cours d’eau ou des sites d’enfouissement informels.

Les mécanismes de responsabilité environnementale qui accompagnaient ces produits lors de leur mise en marché en Europe ou en Amérique du Nord ne les ont pas suivis au Ghana.

Cette situation illustre le paradoxe, rarement discuté, de matières circulant aujourd’hui à l’échelle mondiale, alors que les responsabilités environnementales ne franchissent pas les frontières nationales.

Lorsque nous déposons un téléphone usagé dans un point de collecte, donnons des vêtements à un organisme ou remplaçons un ordinateur devenu obsolète, nous avons souvent l’impression d’avoir accompli notre part du travail environnemental. Pourtant, l’histoire de ces objets ne s’arrête pas là. Beaucoup d’entre eux commencent ailleurs une seconde vie, ou une fin de vie, parfois à des milliers de kilomètres.

Chaque année, des millions de tonnes de vêtements, d’équipements électroniques et d’autres produits usagés circulent des pays industrialisés vers les pays du Sud.

Des circuits complexes et difficiles à suivre

Cet enjeu a été exposé lors du colloque « Quand les Suds inspirent le Nord », tenu dans le cadre du 93e Congrès de l’Acfas, auquel j’ai assisté dans le cadre de mes recherches sur la gouvernance des modèles organisationnels et sur les défis à la transition vers une économie circulaire territorialisée.

Lors de son intervention d’ouverture, Jocelyne Landry Tsonang du Réseau africain de l’économie circulaire, a rappelé que, quand les produits voyagent souvent sans que les mécanismes de responsabilité élargie des producteurs, les écotaxes ou les ressources financières associées ne les suivent. Les coûts environnementaux et sociaux liés à la fin de vie des produits sont alors transférés vers des territoires qui disposent généralement de moins de moyens pour les gérer.




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À cet égard, le cas des déchets électroniques est particulièrement révélateur. Selon le rapport du Global E-waste Monitor 2024, le monde a généré 62 millions de tonnes de déchets électriques et électroniques en 2022. Pourtant, seulement 22,3 % de ces déchets ont été officiellement collectés et recyclés dans des filières documentées. Le reste emprunte souvent des circuits difficiles à suivre, alimentant des marchés mondiaux complexes.

Comme l’a montré le géographe Josh Lepawsky, dans Reassembling Rubbish, un article publié en 2018), les déchets électroniques ne constituent pas simplement un flux linéaire allant du Nord vers le Sud. Ils circulent à travers des réseaux mondialisés où se croisent réemploi, réparation, récupération de matières et démantèlement. Toutefois, même lorsque ces flux créent de la valeur économique, les risques environnementaux et sanitaires demeurent souvent concentrés dans les territoires où les produits terminent leur parcours.

La distribution inégale de la pollution

Dans plusieurs villes africaines, des récupérateurs extraient du cuivre, de l’aluminium et d’autres métaux contenus dans les appareils électroniques usagés. Leur travail permet de récupérer des ressources qui seraient autrement perdues. Pourtant, ces activités sont fréquemment réalisées sans équipements de protection adéquats, dans des conditions précaires et avec une faible reconnaissance institutionnelle.




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Cette situation illustre ce que l’anthropologue Max Liboiron appelle une distribution inégale de la pollution. Dans Pollution is Colonialism, publié en 2021, elle montre que les dommages environnementaux ne sont jamais répartis de manière neutre. Certaines populations bénéficient davantage des systèmes économiques tandis que d’autres en assument une part disproportionnée des conséquences.

Le textile constitue un autre exemple frappant. Chaque année, d’importants volumes de vêtements usagés sont exportés vers des marchés de seconde main en Afrique, en Amérique latine ou en Asie. Lorsqu’une partie importante des lots est composée de vêtements de mauvaise qualité, invendables ou difficilement recyclables, les territoires d’arrivée héritent d’un problème de gestion des déchets qu’ils n’ont pas créé.

Le marché de Kantamanto illustre bien cette tension. Souvent présenté comme un exemple réussi d’économie circulaire grâce à l’importance des activités de réemploi et de réparation qui s’y développent, il doit également composer avec d’importants volumes de vêtements devenus impossibles à revendre. Les coûts environnementaux liés à ces produits sont ainsi transférés vers les territoires d’arrivée plutôt qu’assumés par les marchés qui les ont mis en circulation.

Mieux intégrer les pratiques d’économie circulaire

Selon une analyse faite en 2017 au Copernicus Institute of Sustainable Development de l’université d’Utrecht, l’économie circulaire est généralement définie comme un modèle visant à réduire l’extraction de ressources et la production de déchets grâce à des stratégies de réemploi, de réparation, de recyclage et de prolongation de la durée de vie des produits. Toutefois, comme le soulignaient déjà en 2015 dans Economy and Society des chercheurs qui étudiaient le sujet dans le contexte de l’Union européenne, les débats sur la circularité se concentrent souvent sur les flux de matières et les innovations techniques, en laissant dans l’ombre les dimensions sociales, politiques et territoriales de ces transformations.

Cette critique est particulièrement pertinente dans le contexte des échanges nord-sud. Les travaux réunis dans le numéro spécial de VertigO de décembre 2024 consacrés à l’économie circulaire dans le Sud global, montrent que les pratiques circulaires, loin de se limiter aux modèles institutionnels promus dans les pays industrialisés, reposent sur des systèmes locaux de réparation, de réutilisation et de récupération qui existent depuis longtemps, souvent en dehors des cadres formels.

Les acteurs de ces systèmes participent à la création de valeur, à la réduction du gaspillage et à la circularité des ressources. Pourtant, ils demeurent rarement intégrés aux mécanismes de financement ou de gouvernance associés à l’économie circulaire.

La question dépasse donc le recyclage. Elle touche à la manière dont les responsabilités sont réparties à l’échelle mondiale. Les mouvements transfrontaliers de déchets dangereux sont encadrés par la Convention de Bâle, mais les défis demeurent nombreux lorsqu’il s’agit de produits usagés, de textiles ou d’équipements électroniques destinés à la réutilisation.

Une approche plus globale de la responsabilité

Dans ce contexte, plusieurs chercheurs plaident pour une approche plus globale de la responsabilité. Les bénéfices associés à la mise en marché d’un produit et les coûts liés à sa fin de vie ne devraient pas s’arrêter aux frontières : une économie circulaire réelle et durable supposerait non seulement la circulation des matières, mais aussi celle des responsabilités, des financements et des mécanismes de protection.


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L’enjeu n’est donc pas de mettre fin aux échanges internationaux de biens usagés. Dans plusieurs régions du monde, ces flux soutiennent des activités économiques essentielles, favorisent le réemploi et créent des emplois locaux. Le véritable enjeu est plutôt de faire en sorte que les responsabilités financières et réglementaires s’appliquent encore lorsque les produits traversent les frontières.

Le Canada n’échappe pas à cette réflexion. Nos systèmes de recyclage, de consignes et de responsabilité élargie des producteurs demeurent largement conçus à l’intérieur de frontières nationales ou provinciales. Pourtant, les chaînes de valeur des produits que nous consommons sont mondiales, tout comme les conséquences de leur fin de vie.

Mieux trier nos déchets demeure un important premier pas. Mais une véritable transition circulaire exige également de nous demander où vont les objets lorsqu’ils quittent nos maisons, qui les prend en charge et avec quels moyens. Si nos déchets voyagent à l’échelle mondiale, nos responsabilités environnementales devraient faire de même.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. On expédie au Sud nos déchets… et nos responsabilités – https://theconversation.com/on-expedie-au-sud-nos-dechets-et-nos-responsabilites-284391