Source: The Conversation – in French – By Luc Bonneville, Professeur titulaire en communication et santé, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
« Restez au frais ! » Cette injonction, faite par les différents organismes de santé publique en période de chaleur extrême et répercutée à satiété dans les médias, devrait tenir compte du fait que tous ne peuvent pas aussi rapidement la respecter.
Comme c’est souvent le cas au début de chaque période estivale, les alertes à la chaleur extrême se multiplient. Et, face aux risques sanitaires, nombreuses sont les recommandations diffusées par différents organismes de santé publique. Ces recommandations ont bien évidemment lieu d’être. Cependant, on peut s’interroger sur ce qu’elles masquent du point de vue sociologique. À commencer par l’une des recommandations centrales faite par plusieurs organismes de santé publique et reprise partout dans les médias : « restez au frais » !
Il suffit de voir les recommandations en vigueur : que ce soit par Santé Canada, par la Croix-Rouge, par la santé publique de villes telles Ottawa, ou les gouvernements provinciaux comme ceux de l’Ontario et du Québec. Même chose un peu partout dans le monde, par exemple en France.
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Tel que précisé dans les consignes du gouvernement du Québec pour les situations d’urgence, « des avertissements de chaleur sont diffusés par Environnement Canada lorsque l’on prévoit que l’une des conditions suivantes durera pendant au moins une heure : une température de 30 °C ou plus et un indice humidex de 40 ou plus ; une température de 40 °C ou plus ».
La chaleur extrême serait responsable d’environ cinq millions de décès par an dans le monde.
Comme chercheur en sciences de la communication dans le domaine de la santé, je m’intéresse depuis plusieurs années à la manière dont les problèmes sociaux et publics sont construits, en particulier les problèmes dits de santé publique, et le sens que ceux-ci revêtent dans les discours publics.
La notion de santé publique : histoire et contexte
L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définissait, en 1952, la notion de santé publique comme « la science et l’art de prévenir les maladies, de prolonger la vie et d’améliorer la santé physique et mentale à un niveau individuel et collectif ».
C’est ce type de « santé publique » qui s’est développé dans la deuxième moitié du XXe siècle, partout en Occident. Cependant, cette « santé publique », initialement fondée sur une intention bienveillante et soucieuse du bien-être des populations, ne doit pas pour autant échapper à la critique. Car les messages de prévention sont plus complexes à formuler que ce que l’on a souvent tendance à penser. L’histoire de la communication dans le domaine de la santé nous le montre avec plusieurs exemples clés.
Ici, on peut penser à cette campagne de 2012 en faveur de l’allaitement maternel par l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, mettant en vedette l’actrice Mahée Paiement. Derrière une bienveillance assumée, les autorités de santé publique ont certes fait la promotion de ce qu’elles considèrent, avec raison, comme un comportement sain. Mais une telle communication vient aussi stigmatiser certaines femmes qui n’allaitent pas, pour de multiples raisons totalement légitimes.
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Plus fondamentalement, cibler uniquement les comportements individuels revient à ignorer certaines réalités sociales. Les messages de santé publique font souvent écran au fait que, très souvent, ce sont essentiellement l’environnement et le contexte de vie d’une personne qui dictent sa capacité à faire des choix sains. Par exemple, durant la pandémie de Covid-19, certaines personnes n’ont pas été en mesure de respecter plusieurs règles énoncées alors par la santé publique, comme faire du télétravail, éviter de sortir, ou éviter la proximité avec d’autres personnes. Et cela pour toutes sortes de raisons.
Dans les faits, nous ne sommes pas tous égaux face à la capacité de se soumettre à certaines recommandations émanant de la santé publique. C’est sans compter le fait que les consignes de santé publique sont souvent interprétées différemment dépendamment de la classe sociale à laquelle nous appartenons.
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Analyse critique et remises en question
C’est dans ce contexte qu’une analyse critique des recommandations de la santé publique en période de chaleur extrême devient pertinente. Soyons toutefois clairs ici : la santé publique est nécessaire et fondamentale dans toute société qui se préoccupe de la santé et du bien-être de sa population. Et elle l’est plus que jamais, alors que les périodes de chaleur extrême sont de plus en plus nombreuses et appelées à se multiplier.
Rester au frais le plus possible est un conseil très sage et bienveillant, mais il masque certaines inégalités qui persistent dans nos sociétés. En effet, nous n’avons pas tous les mêmes chances de pouvoir demeurer au frais.
Dans son dernier rapport, le Centre de collaboration nationale en santé environnementale précise que les gens qui composent certains groupes sociaux sont beaucoup plus vulnérables aux épisodes de chaleur. On évoque, par exemple, les personnes âgées, de même que les personnes qui souffrent de problèmes de santé mentale ou d’une maladie chronique, celles qui vivent seules, les personnes à mobilité réduite, et celles qui ne sont tout simplement pas en mesure de maintenir une température considérée comme sécuritaire dans leur logement.
Pas seulement vers les individus
Les messages de santé publique sont fondamentaux. Mais ils ne peuvent pas se borner à systématiquement énoncer des recommandations qui ne tiennent pas compte de la diversité d’une population donnée.
Il faudrait penser à décentrer les messages, et éviter de cibler les individus, sur le ton impersonnel dont on a l’habitude. Les « bons conseils préventifs » gagneraient à s’accompagner de messages de sensibilisation, qui engloberaient les responsabilités collectives, y compris celles des institutions, des employeurs, des propriétaires et des services municipaux. Car ceux-ci ont aussi des responsabilités, par exemple quant à l’aménagement des horaires de travail ou la réduction de l’impact des îlots de chaleur. Les formulations pourraient ressembler à : « Restez au frais si vous le pouvez. Interrogez votre employeur, votre propriétaire, vos services publics, pour voir ce qu’ils peuvent faire ».
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Il faut aussi songer à ajuster les messages aux différents environnements sociaux, économiques et urbains dans lesquels vivent les individus. « Rester au frais » peut être tout à fait logique et sensé pour une personne qui vit dans un quartier riche, et dont on présume qu’elle a accès à un environnement climatisé. Mais pour une personne sans accès à un tel environnement, un tel conseil peut être complètement dérisoire, pour ne pas dire déconnecté.
Plus largement, on peut aussi s’interroger sur les médias, qui, en principe, doivent être autre chose que de simples relayeurs d’information : n’auraient-ils pas le devoir de mettre en perspective les injonctions de santé publique, entre autres en parlant davantage des causes globales de la chaleur ? Les conseils donnés au public pourraient aussi être formulés en tenant compte des réalités différentes qui existent dans la population. Et, pourquoi pas, en évoquant ce qui peut être fait collectivement afin d’atténuer les épisodes de chaleur et leurs effets.
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Luc Bonneville a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada.
– ref. « Restez au frais » : voici pourquoi les conseils de la Santé publique lors des canicules ne sont pas toujours réalistes – https://theconversation.com/restez-au-frais-voici-pourquoi-les-conseils-de-la-sante-publique-lors-des-canicules-ne-sont-pas-toujours-realistes-287042
