Source: The Conversation – in French – By Emilie Auger, Chercheuse associée au Centre Émile Durkheim, Université de Bordeaux
Accéder à un emploi stable, se fixer dans un lieu de vie font partie de ces étapes clés menant vers l’âge adulte. Comment les jeunes qui choisissent une vie nomade, au gré des saisons touristiques et agricoles, vivent-ils alors cette transition ? En quoi leur expérience, a priori atypique, nous offre-t-elle un miroir des transformations de la société actuelle ?
La jeunesse a historiquement été pensée comme une phase de transition composée d’étapes à franchir avant d’accéder à l’âge adulte – finir des études, accéder à l’emploi stable, au logement autonome, se mettre en couple… Mais, depuis quelques années, ce processus s’est profondément transformé. On observe aujourd’hui un allongement de la jeunesse et une désynchronisation de ces seuils de passage. Ils ont maintenant lieu dans des temporalités propres à chacun ou à chacune, et dans des ordres différents.
De fait, l’entrée dans la vie d’adulte nécessite, en amont, une phase de préparation suffisamment longue pour rassembler, par étapes, les atouts permettant cette entrée. C’est dans ce contexte qu’émergent de nouvelles formes de « devenir adulte » qui peuvent parfois sembler marginales. Parmi elles, celle de jeunes qui vivent en camion au gré des saisons agricoles, touristiques ou festivalières.
Dans le cadre de ma recherche doctorale, j’ai rencontré ces jeunes qui parcourent parfois des milliers de kilomètres à bord d’un véhicule constituant à la fois leur moyen de transport, leur logement et souvent le symbole d’un mode de vie alternatif et revendiqué.
Leur expérience invite à interroger les normes contemporaines : que signifie grandir lorsque l’on choisit de ne pas s’installer durablement quelque part ? Peut-on « devenir adulte » en dehors des chemins les plus institutionnalisés ?
Une jeunesse vivant dans la mobilité
Les jeunes vivant en camion ont une place singulière dans l’espace social. Ils ne correspondent ni tout à fait à la figure du voyageur touristique ou du « vanlifeur » ni à celle du travailleur sédentaire. Ils alternent fréquemment périodes de travail et temps de déplacement, au gré des contrats saisonniers proposés.
Leur mode de vie peut parfois être interprété comme un refus des contraintes associées à l’installation. Eux le revendiquent comme une alternative à un modèle de société qui leur semble désuet : ils n’ont pas envie de payer un loyer, un crédit immobilier, d’avoir un emploi à temps plein et une routine quotidienne car c’est un mode de vie trop coûteux pour eux et pour l’environnement.
C’est pourquoi réduire ces trajectoires à une simple quête de liberté est insuffisant. Derrière le choix de vie en camion se trouvent aussi des contraintes économiques très concrètes. Dans un contexte marqué par la hausse des prix des logements et l’instabilité de nombreux débuts de carrière où les jeunes font souvent l’expérience des emplois précaires, vivre dans un « véhicule-habitation » peut constituer une stratégie rationnelle permettant de réduire ses dépenses et d’accroître son pouvoir d’agir tout en défendant des idées militantes.
La sociologue Cécile Van de Velde a montré que les parcours juvéniles européens sont de plus en plus imprégnés d’incertitude. Les jeunes ne se contentent plus d’emprunter une trajectoire prédéfinie, ils doivent se touver eux-mêmes tout en composant avec des situations changeantes, ajuster leurs choix et donner eux-mêmes du sens à leur parcours et à leur vie, tout simplement.
La mobilité saisonnière en camion semble donc être une manière parmi d’autres de répondre à cette injonction contemporaine du devenir soi, un soi affirmé et autonome, mais, de façon alternative.
L’expérience comme un travail sur soi
Les recherches sur les jeunesses insistent de plus en plus sur la place de l’expérience dans les processus du passage à l’âge adulte. Selon le sociologue François de Singly, les individus sont de plus en plus sollicités pour devenir les auteurs de leur propre vie et construire leur identité à travers des expériences multiples plutôt qu’à reproduire un modèle unique hérité de leur milieu social et familial.
Cette logique a été particulièrement observée chez les jeunes saisonniers que j’ai rencontrés dans ma recherche. Beaucoup décrivent leur parcours comme une période d’apprentissage. Ils apprennent à faire des économies d’énergie, à organiser leurs déplacements, à entretenir leur véhicule, à trouver du travail dans des conditions diverses, à créer des réseaux de solidarité et d’engagements. Ils développent ainsi des compétences pratiques souvent peu visibles mais essentielles à leur autonomie quotidienne.
Le camion devient alors bien plus qu’un simple logement mobile. Il constitue un espace d’expérimentation de soi. Vivre dans un espace exigu oblige à composer avec l’inconfort, à s’organiser pour les tâches quotidiennes (aller chercher de l’eau, se laver, répondre à ses besoins naturels), à résoudre des problèmes concrets liés au mode de vie mobile (trouver où stationner, vivre l’incertitude des pannes de camion, etc.).
Cette période peut être interprétée comme une forme d’« entraînement à être soi », c’est-à-dire un processus au cours duquel les individus testent différentes manières d’habiter le monde avant de se fixer, ou non, dans un mode de vie plus sédentaire. Dans cette perspective, les parcours des saisonniers ne relèvent pas uniquement d’une parenthèse avant la « vraie vie ». Ils participent pleinement à la construction identitaire des individus.
« Devenir adulte » autrement ?
Reste une question centrale : ces expériences constituent-elles également un entraînement à « devenir adulte » ? La réponse est : tout dépend de la définition que l’on donne à l’âge adulte. Si celui-ci est réduit à l’accès à un emploi stable, à un logement autonome ou à la mise en couple, alors les parcours des jeunes vivant en camion peuvent apparaître comme des formes de retrait ou de suspension de cette entrée.
Cette interprétation quelque peu restrictive demeure toutefois dominante dans de nombreux discours publics et familiaux. Mais les sociologues invitent à dépasser cette conception strictement statutaire. Pour Olivier Galland (2017), l’entrée dans l’âge adulte ne peut plus être comprise uniquement à travers quelques seuils institutionnels. Elle implique également des dimensions subjectives : le sentiment d’être responsable de ses choix, se sentir capable de se prendre en charge et de définir ses propres priorités.
Sous cet angle, les jeunes vivant en camion développent souvent des formes de responsabilité importantes. Ils doivent assurer leur subsistance, anticiper leurs déplacements, gérer des périodes de précarité entre deux contrats saisonniers et prendre seuls de nombreuses décisions sur la suite de leur parcours. Leur autonomie n’est pas toujours reconnue socialement parce qu’elle ne correspond pas aux marqueurs traditionnels de la réussite adulte. Pourtant, elle constitue bien une expérience importante de prise de responsabilité.
Cette tension révèle un décalage entre les normes dominantes de l’âge adulte et certaines expériences vécues par les jeunes générations. Les premiers valorisent la stabilité ; les secondes doivent souvent composer avec la mobilité, l’incertitude et la flexibilité.
En observant ces jeunes, j’ai découvert que le passage à l’âge adulte ressemble davantage à une succession d’expériences, d’essais, et de bifurcations. C’est ainsi que j’ai pu dégager un processus circulaire de construction identitaire en quatre étapes que j’ai observé dans les expériences des saisonniers (se chercher, s’intégrer, s’engager, se distancer, se chercher, etc.). Cette évolution ne concerne pas uniquement quelques groupes considérés comme marginaux. Elle touche, à des degrés divers, une part croissante de la jeunesse.
Ces trajectoires de jeunes vivant en camion fonctionnent comme un révélateur des transformations plus larges des sociétés contemporaines et mettent ainsi en lumière des questions aujourd’hui largement partagées : comment accéder à l’autonomie dans un contexte économique incertain ? Comment concilier aspiration à la liberté et nécessité de gagner sa vie ? Comment construire son identité lorsque les repères biographiques traditionnels deviennent moins évidents ?
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Emilie Auger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Faire les saisons en camion : « devenir adulte » autrement ? – https://theconversation.com/faire-les-saisons-en-camion-devenir-adulte-autrement-285491
