Regards croisés sur l’histoire des Kalmouks, peuple mongol de Russie

Source: The Conversation – France in French (3) – By Virginie Tellier, Membre associée du laboratoire Écoles, mutations, apprentissages (EMA), CY Cergy Paris Université; Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3

François Fortuné Ferogio, «&nbsp;Campement de nuit dans les Steppes de la mer Caspienne&nbsp;», Atlas historique, 1845, planche 16. Illustration accompagnant le récit de voyage en Kalmoukie des époux Hommaire de Hell, au milieu du XIX<sup>e</sup>&nbsp;siècle.
BnF

Seule région d’Europe où le bouddhisme est majoritaire, la Kalmoukie, région du nord du Caucase, est aujourd’hui une république de la Fédération de Russie, après avoir appartenu à l’URSS et auparavant à l’Empire russe. Trois Européens — un jésuite tchèque en 1700, un pasteur letton en 1802, une voyageuse belge en 1878 — ont présenté dans leurs récits des regards croisés qui éclairent la constitution progressive de la Russie contemporaine.


La Russie d’aujourd’hui, héritière de l’Empire russe des XVIIIe et XIXe siècles, est composée de près de 200 « nationalités ». Chacune a une histoire singulière qui rend difficile la construction d’un récit global capable de rendre compte de la situation présente. Mais chacune dit aussi quelque chose de cette histoire globale et en donne des clés de compréhension.

Les Kalmouks, dont le nombre est estimé à environ 180 000 personnes, constituent l’une de ces nationalités. Ils vivent aujourd’hui, dans leur grande majorité, sur le territoire de la République de Kalmoukie, dans le Sud de la Russie d’Europe, entre la mer Noire et la mer Caspienne. À la différence de la plupart des peuples de Sibérie ou du Grand-Nord, les Kalmouks ne constituent pas un peuple autochtone : ces Mongols occidentaux, de religion bouddhiste, se sont installés dans la région au début du XVIIe siècle, alors que de nombreux peuples habitaient déjà cette zone.

Comment aborder leur histoire ? La présence de voyageurs européens dans la région apporte des éléments de réponse et éclaire la formation de l’Empire russe. La lecture de leurs récits oblige à la prudence : l’interprétation des faits par les voyageurs est liée à leur propre histoire et à leur propre culture ; ils ne nous donnent pas accès à la réalité, mais seulement à la manière dont ils ont perçu cette réalité. Mais c’est aussi ce qui fait leur richesse : leur lecture nous offre plusieurs points de vue, qui échappent en partie à la manière dont l’État russe a pris en charge l’écriture de sa propre histoire. Le croisement de ces regards permet également d’intégrer l’histoire des Kalmouks à l’histoire du continent européen pour mieux la comprendre.

Le voyage de Jan Milan en 1700

Jan Milan est un jésuite tchèque. Il est envoyé en mission en 1700 sur les rives orientales de la mer Noire, à Taganrog (Taganrok sur la carte ci-dessous) pour évangéliser les habitants. Son ministère s’exerce, pendant dix mois environ, dans un vaste espace multi-ethnique.

Guillaume Delisle, Carte de Tartarie (détail), 1706.
Gallica (BnF)

C’est dans ce contexte qu’il rencontre des Kalmouks. Dans son récit de voyage manuscrit, rédigé en latin et conservé à la Bibliothèque de Prague, Milan montre qu’il n’existe pas une seule et même communauté de Kalmouks, mais plusieurs groupes distincts, dirigés par des chefs qui peuvent entrer en désaccord sur la politique à tenir à l’égard des autres peuples.

Dessin de Jan Milan. Cliquer pour zoomer.
Bibliothèque nationale de la République tchèque

Milan est accueilli par l’un de ces groupes, les Derbets, qui s’est installé dans la région du Don. Leur chef, Menko-Temir entretient des relations complexes avec Ayuki, le chef d’un autre groupe plus important, les Torguts. Le khan Ayuki règne alors sur les Kalmouks de la Volga qui forment alors un khanat.

Milan, qui discute de théologie avec un dignitaire religieux polyglotte, décrit un peuple bouddhiste et nomade qui n’a « aucune ville », et représente par le dessin la musique et la danse de ses hôtes. Il raconte que les Kalmouks font parfois la guerre aux Russes, mais qu’ils nouent également des relations diplomatiques avec le tsar (il s’agit alors de Pierre le Grand, qui fondera l’Empire russe en 1721). Ils entretiennent aussi des relations complexes avec d’autres groupes, comme les Turcs, les Cosaques et les Tatars de Crimée. Les Kalmouks sont incontestablement moins puissants que l’État russe, mais constituent néanmoins une entité politique relativement indépendante, qui négocie ses alliances.

Le voyage de Benjamin Bergmann en 1802-1803

Benjamin Bergmann est un pasteur letton qui effectue un séjour de quinze mois chez les Kalmouks, avec lesquels il nomadise, tout en apprenant leur langue. En 1804-1805, il publie à Riga, en allemand, un grand récit de voyage encyclopédique qui offre des informations essentielles sur la culture des Kalmouks : leur organisation politique, leurs modes de vie, mais aussi leur littérature et leur religion.

Au moment où Bergmann se rend dans la steppe, un événement majeur dans l’histoire des Kalmouks a eu lieu. En 1771, sous le règne de Catherine II, la plus grande partie des Kalmouks a quitté la Russie, sans doute pour échapper à une administration impériale de plus en plus pesante. Les Kalmouks se rendent sur leur territoire d’origine, la Djoungarie, où a régné un autre khanat de Mongols occidentaux, que les Mandchous ont anéanti en 1757. À la suite de cette migration, les Kalmouks restés sur le territoire russe sont privés de leur autonomie politique et militaire par la tsarine, qui vient de conquérir l’Ukraine et de soumettre les Cosaques.

Lorsque Catherine II meurt en 1796, son fils et successeur Paul Ier accorde aux Kalmouks le rétablissement de la dignité de vice-khan, dont est alors investi le prince petit-derbet Tchoutcheï Tundutov. Le 13 juillet 1802, une cérémonie officielle est organisée dans la steppe pour entériner cette décision : Bergmann y assiste et la décrit.

Intérieur du livre de Bergmann, 1825.
Gallica

La cérémonie a lieu en présence du dignitaire religieux bouddhiste devant un autel orné des représentations des divinités, mais un drapeau impérial a été placé à côté. Le drapeau de l’empire flotte au milieu de deux drapeaux kalmouks. Le vice-khan et le représentant de l’empereur s’avancent côte à côte, cependant le vice-khan porte le portrait du tsar sur sa poitrine, comme pour signifier que c’est bien l’empereur qui le désigne pour diriger les Kalmouks. Les fils du vice-khan portent les parchemins qui légitiment le pouvoir de leur père en vertu des règles d’ascendance propres aux Kalmouks.

La cérémonie montre toute l’ambiguïté du statut des Kalmouks au sein de l’Empire et la fragilité des équilibres de pouvoir : cette nomination par la puissance russe d’un prince petit-derbet, au mépris des descendants légitimes d’Ayuki, ne fait pas l’unanimité parmi les Kalmouks. Bergmann précise que seuls cinq des seize chefs des différents groupes se présentent sans retard à la cérémonie. Intégré au groupe petit-derbet où il séjourne, Bergmann adopte le point de vue de Tchoutcheï et déplore cette absence : à ses yeux, ce comportement semble par avance vouer à l’échec le fragile équilibre qui aurait pu garantir une forme d’indépendance aux Kalmouks au sein de l’Empire russe.

Cette modeste autonomie ne survit pas au décès de Tchoutcheï, le 23 mai 1803. Le fils du défunt Paul Ier, Alexandre Ier, entend bien reprendre à son compte la politique impérialiste de sa grand-mère Catherine II.

Le voyage de Carla Serena en 1878

Brun, La noïone, dans Carla Serena, Seule dans les steppes, 1883, pp. 92-93. Cliquer pour zoomer.
Gallica (BnF)

Carla Serena découvre la Kalmoukie à l’automne 1878, au retour d’un grand voyage en Orient. Le témoignage de cette Belge francophone, qui voyage seule dans le Caucase, juste après la guerre russo-turque de 1877-1878, est publié en 1883. Avant elle, Adèle Hommaire de Hell avait voyagé dans la région avec son époux Xavier (voir illustration de couverture).

Serena rencontre à Astrakhan la tutrice du descendant de Tchoutcheï, le prince David Tundutov, alors âgé de dix-huit ans. Le groupe petit-derbet a maintenant un centre politique sédentaire, le village de Malye-Derbety. Celui-ci a été fondé en 1803, après l’érection d’un monument funéraire destiné à accueillir les restes de Tchoutcheï.

Ce village, qui existe encore, jouxte le village de Tundutovo, de peuplement russe à l’époque où Serena le visite : le XIXe siècle voit le renforcement de l’impérialisme russe et de la colonisation des terres par des colons russes, en vue de leur exploitation. Serena, qui accompagne son hôtesse dans ses obligations politiques, sociales et religieuses, a l’occasion de pénétrer dans des lieux peu fréquentés des étrangers. Son statut de femme voyageant seule lui permet de dialoguer avec la tante du jeune David et d’accéder à son point de vue.

Serena insiste sur la soumission des Kalmouks au sein de l’Empire. Elle montre que l’administration russe prédomine désormais sur l’administration locale. Elle écrit que les fonctionnaires russes « maltraitent rudement ces pauvres gens, surtout ceux qui n’ont pas les moyens de leur graisser la patte. Les Kalmouks sont souvent battus sans pouvoir se plaindre. En cela, les Russes agissent, d’ailleurs, comme la plupart des Européens en Orient, qui, forts des privilèges dont ils jouissent, ne se font pas faute d’accabler les indigènes. » Pour Serena, le traitement réservé aux Kalmouks en cette fin du XIXe siècle relève d’une forme de colonisation, qu’elle met en relation avec la politique expansionniste des Européens en Orient.

Jardin zoologique d’Acclimatation. Kalmoucks, affiche, 1883. Cliquer pour zoomer.
Gallica (BnF)

Cette réflexion est d’autant plus remarquable qu’en 1883 une petite troupe de Kalmouks est exposée au Jardin d’Acclimatation, à Paris, pour distraire les Parisiens qui viennent les observer derrière une barrière. L’engouement pour ces expositions d’êtres humains montre que les Français de cette fin de siècle étaient loin de tous partager le regard de Serena sur l’expansion européenne.

L’étude des récits de voyage en Kalmoukie nous permet ainsi de mieux comprendre l’histoire des Kalmouks, leur intégration progressive à l’Empire russe, mais aussi les relations qu’ils ont établies avec des voyageurs européens. Celles-ci éclairent également la construction progressive des États, processus long et complexe, qui met en jeu des individus singuliers. La lecture attentive de ces récits permet de restituer, ne serait-ce que partiellement, la pluralité de leurs points de vue.

The Conversation

Virginie Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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