Traite atlantique : ce que révèlent les archives sur le rôle oublié de la Gambie

Source: The Conversation – in French – By Pape Chérif Bertrand Bassène, Senior Lecturer, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Alors que les débats sur la mémoire de la traite atlantique s’intensifient, des demandes de réparations de la Communauté caribéenne (une institution intergouvernementale engagée dans la réclamation de réparations auprès des pays européens pour les crimes de la traite atlantique), aux relectures des frontières coloniales dans la reconstruction des identités africaines, la Gambie continue d’être décrite comme une anomalie engloutie par le Sénégal.

Cette vision, purement géographique et largement relayée dans les mémoires collectives, réduit cet espace central de la Sénégambie à un simple accident géopolitique. Le terme « Sénégambie » renvoie pourtant à une réalité historique ancienne : à la suite du Traité de Paris du 10 février 1763, qui mit fin à la guerre de Sept ans, l’Angleterre administra le Sénégal et la Gambie sous le nom de « Province of Senegambia » entre 1765 et 1779.

Pourtant, historiquement, les sources portugaises et britanniques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles révèlent une tout autre réalité ; celle d’un espace littoral autonome, structuré par ses propres dynamiques politiques et par une longue tradition de résistance. C’est ce que permet de saisir le concept de “Sierragambie”, qui définit un espace atlantique né entre 1779 et 1785 comme un laboratoire impérial où se mêlent rivalités franco‑britanniques et capacité d’action africaine pré‑abolitionniste, et que je développe dans mes travaux.

Le point de départ de cette relecture est un épisode naval révélateur. Le 2 novembre 1780, à l’embouchure du fleuve Gambie, la corvette française Le Sénégal est capturée par le navire britannique HMS Zephyr. Derrière cette confrontation se dessine l’initiative des acteurs africains, une alliance stratégique entre les marins britanniques et les populations Joola du “Fogni” (partie sud du fleuve Gambie).

Cet épisode invite à une seconde interprétation de notre historiographie pour restituer aux acteurs africains leur pleine capacité d’action – qu’elle s’exprime par alliance ou par résistance – dans la transformation du système atlantique en un réseau d’échanges.

Mes travaux portent entre autres sur l’histoire de la Gambie et la région sud du Sénégal. Au moment où la traite atlantique est commémorée, il convient de rappeler que la Gambie constitue le cœur d’un espace historique autonome. Les sociétés africaines y ont joué un rôle décisif dans les dynamiques politiques, commerciales et antiesclavagistes de l’Atlantique.

Repenser une problématique héritée

Les commémorations de la traite atlantique se multiplient, tout comme les revendications de réparations et les initiatives de patrimonialisation. Pourtant, une partie essentielle de l’histoire ouest‑africaine demeure prisonnière d’une vieille problématique façonnée par le type de sources explorées.

La Gambie en est l’exemple le plus frappant. Souvent présentée comme une anomalie géopolitique, elle serait le produit d’un découpage arbitraire entre puissances européennes. Cette lecture tend à absorber les spécificités littorales sous de grands ensembles continentaux comme le Grand Djolof (État d’Afrique de l’Ouest médiéval) ou la Grande Sénégambie (espace géopolitique historique incluant plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest).

Or, l’examen des sources britanniques et portugaises permet de postuler l’existence d’une Sierragambie, un espace littoral insoumis, structuré par ses propres logiques politiques. Même Boubacar Barry, l’un des principaux théoriciens de la Grande Sénégambie, a reconnu la fragmentation intrinsèque de cet espace, sans toutefois en tirer toutes les conséquences pour les zones côtières.

Une nouvelle interprétation

Pour dépasser cette impasse, cette contribution s’appuie sur les travaux que je mène, fondés sur une analyse croisée de deux corpus d’archives européens. Ces archives sont abordées non comme des reflets objectifs de la réalité, mais comme des discours géopolitiques à déconstruire, dans une approche enrichie par la linguistique.

Les archives britanniques sur la Gambie, les sources portugaises sur la Gambie et la Guinée-Bissau éclairent la genèse des réseaux d’intermédiation littorale et la maîtrise des voies fluviales par des “Banhüns” (Baynunks) ou “gourmets” , catégories par lesquelles les Européens définissaient les acteurs intermédiaires locaux de la traite atlantique.

L’analyse de ces corpus fait apparaître la persistance des structures politiques africaines et leur capacité à négocier, résister ou instrumentaliser les rivalités impériales.




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La crise de 1779–1785

Les sources portugaises décrivent la Casamance précoloniale comme un territoire jalousement défendu par les sociétés du littoral. Loin d’être une zone de pénétration fluide, la région impose un protocole d’accès strict. Les Européens doivent passer par les Banhuns‑Grumetes, intermédiaires issus des communautés locales et autres “lançados” (exilés) portugais. Ces différents acteurs contrôlent les marigots, filtrent les flux marchands et dictent les conditions du troc.

Cette configuration locale détermine l’issue des conflits impériaux au lendemain de la guerre d’indépendance américaine. En 1779, les forces françaises détruisent Fort James, scellant l’effondrement de la Province britannique de la Sénégambie. Mais l’administration française ne parvient pas à fortifier durablement le comptoir d’Albréda (un ancien poste colonial situé dans l’actuelle Gambie), dépendance commerciale de Gorée, dans l’actuel Sénégal. Les navires britanniques reprennent rapidement leurs activités.

Le paroxysme de cette rivalité est atteint en octobre 1780, lorsque la corvette française Le Sénégal arraisonne quatre bâtiments anglais à l’embouchure du fleuve. La réplique britannique ne tarde pas.

Le 2 novembre 1780, le navire HMS (His Majesty Ship) Zephyr, secondé par le corsaire Polly (navire civil), engage le combat. Douze marins français sont tués et vingt‑huit blessés, contre deux morts du côté britannique. Capturé, Le Sénégal est convoyé vers Gorée, où il explose peu après.

L’intérêt de cet épisode réside dans son ancrage terrestre. Acculés dans le rivage enclavé du fleuve Gambie, les marins britanniques obtiennent le soutien logistique et militaire des populations Joola du Fogni (sud du Sénégal). L’alliance scellée avec l’autorité locale, qualifiée dans les textes britanniques d’« Empereur du Fogni », débouche sur un blocus fluvial asymétrique.

Par le refus de ravitaillement, le harcèlement des chaloupes françaises et le sabotage des opérations de traite, les sociétés littorales (les “Niuminkés”, au nord du fleuve, favorables aux Français et les Fognis au sud alliés aux Anglais) influencent directement le statu quo territorial entériné par le traité de Paris de 1783.

Bien que ce traité maintienne Albréda au nord du fleuve sous pavillon français, la réalité du contrôle fluvial échappe à Paris. En décembre 1783, le HMS Bulldog intercepte quatre navires marchands français et les renvoie à Gorée.

L’accord de 1785, négocié après la visite du gouverneur du Sénégal, ne constitue qu’un répit dans un cycle prolongé de conflictualité entre Français et Britanniques, marqué par les guerres de course, l’expédition de l’explorateur écossais Mungo Park et, finalement, l’abandon d’Albréda par la France en 1857.

Un laboratoire antiesclavagiste

Au lendemain de la perte de ses treize colonies américaines, la Grande‑Bretagne reconfigure ses priorités économiques. Devenue puissance industrielle, elle instrumentalise l’abolitionnisme pour affaiblir ses rivaux mercantilistes. C’est dans la Sierragambie que ce projet trouve un terrain favorable, en s’appuyant sur le capital de confiance accumulé auprès des réseaux locaux.

La fondation de Bathurst (actuelle ville de Banjul, capitale de la Gambie) en 1816 ne doit pas être comprise comme une simple imposition de l’humanisme colonial, mais comme la formalisation juridique d’une autonomie politique préexistante, construite durant la traite atlantique et annonçant les principes antiesclavagistes.

En définitive, elle démontre que les structures de l’Afrique coloniale au XIXᵉ siècle ont été paradoxalement préfigurées par les espaces d’autonomie et les rapports de force que les populations de la côte avaient elles-mêmes bâtis au cœur de l’économie de traite.

Parallèlement, même si le fort de Barra sur la rive nord du fleuve Gambie servait à protéger les routes commerciales, la région sud devint un espace d’émancipation, de dissidence et de recomposition sociale, où se croisèrent anciens captifs libérés, populations littorales et autorités locales cherchant à négocier leur marge d’action face aux puissances européennes.

Au XIXᵉ siècle, à mesure que se consolide sa singularité politique vis-à-vis des territoires voisins, l’actuelle Gambie est progressivement transformée en sanctuaire pour les esclaves fugitifs et en foyer de contestation.

Plus au sud de Banjul, les Français tentent d’imiter ce modèle en projetant de créer un village de liberté sur l’île de Carabane.

Ce qu’il faut retenir

L’opérationnalisation du concept de Sierragambie invite à une réévaluation critique des concepts de frontière et de territorialité en Afrique de l’Ouest. Loin d’être de simples lignes tracées lors des conférences impériales européennes, les frontières de la sous‑région doivent être analysées en termes d’interactions complexes façonnées par le système atlantique, de choix diplomatiques africains et de rapports de force locaux.

Ainsi, intégrer la problématique de la capacité d’action dans les débats contemporains sur les réparations permet de dépasser la grille binaire qui oppose un oppresseur omnipotent à une victime passive. L’effondrement de l’économie de la traite atlantique n’a pas été décidé uniquement dans les salons de Londres ou de Paris, il s’est joué sur le terrain, dicté par des résistances locales et les mutations économiques globales.

Il a parfois été devancé au cœur des territoires Joola du sud du Sénégal, dont les structures de résistance continuent de modeler les réalités transfrontalières de la Casamance contemporaine. C’est dans cette région que se déroule une « Guerre Incivile », expression utilisée pour désigner le conflit armé qui sévit dans le sud du Sénégal depuis plus de quarante ans.

The Conversation

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