Si l’IA est capable de tout traduire, pourquoi encore apprendre des langues étrangères ?

Source: The Conversation – in French – By Olivia Maurice, PhD, Cognitive Neuroscience, Western Sydney University; University of Sydney

Même à l’heure de la traduction instantanée par intelligence artificielle, l’apprentissage d’une nouvelle langue demeure bénéfique. En effet, de nombreux indices suggèrent qu’elle améliore la résilience cognitive du cerveau à mesure que l’on avance en âge. Par ailleurs, elle permet de saisir des nuances culturelles que les traducteurs automatiques sont encore incapables de rendre correctement.


Traduction audio en temps réel durant les visioconférences, doublage automatique des vidéos sur TikTok… L’abolition des barrières linguistiques grâce à la technologie semble aujourd’hui s’être concrétisée. La traduction en temps réel par intelligence artificielle (IA) fait désormais partie de notre quotidien.

Les outils mis au point par OpenAI, Meta, Google et bien d’autres sociétés proposent désormais une traduction quasi instantanée dans des dizaines de langues, et ne cessent de s’améliorer.

Cette situation pose une question cruciale : si des machines peuvent traduire plus vite et plus précisément que les humains, cela vaut-il encore la peine de s’investir, des années durant, dans l’apprentissage d’une langue étrangère ?

D’un point de vue purement logique, la situation a quelque chose de séduisant. En effet, au fil de leur histoire, les humains n’ont jamais hésité à déléguer une part de leur travail cognitif à des outils. Grâce à l’écriture, nous avons pu alléger les contraintes pesant sur notre mémoire. Les calculatrices nous ont libérés du fardeau du calcul mental. L’IA s’inscrit elle aussi dans cette longue tradition : bien utilisée, elle peut constituer une aide à l’apprentissage, et l’améliorer de diverses façons.

Cependant, il existe une différence de taille entre le fait d’utiliser un outil pour étendre ses capacités et celui de s’en servir pour, purement et simplement, éviter de produire tout effort.

Cette distinction s’avère essentielle dès lors que l’emploi d’un nouvel outil ne se résume pas au remplacement d’une capacité donnée, mais aboutit aussi à l’effacement de l’engagement cognitif et culturel qui lui est associé.

Ce qui compte, c’est l’effort

L’effort joue un rôle central dans la manière dont nous acquérons des connaissances.

Les psychologues emploient l’expression « difficultés désirables » pour désigner des défis qui peuvent sembler inutiles sur le moment, mais qui, sur le long terme, aboutissent à une rétention et à une compréhension renforcées.

Se débattre avec la grammaire, chercher le mot juste ou chercher à construire du sens dans différentes langues mobilise des réseaux cérébraux qui renforcent non seulement la mémoire, mais aussi l’attention et la flexibilité cognitive. Au fil du temps, ces activités consolident bien plus les connaissances que dans le cas d’une simple exposition passive aux langues.

Le fait de s’investir dans un engagement mental soutenu contribue à ce que les chercheurs appellent la résilience cognitive (une expression désignant la capacité de notre cerveau à préserver ses fonctions à mesure que nous vieillissons et que celles-ci déclinent). Passer d’une langue à l’autre requiert un tel engagement : le cerveau doit en effet arbitrer entre plusieurs langues concurrentes, tout en surveillant le contexte et en s’y adaptant de façon dynamique.

Se plier à de telles exigences n’a rien d’anodin. Or, lorsque nous nous contentons de recourir passivement à des outils de traduction pour comprendre, d’un simple clic, le sens d’une phrase rédigée ou prononcée dans une langue étrangère, le niveau d’effort demandé est loin d’être le même…

Ce que révèlent les recherches sur le multilinguisme

Les données sur le multilinguisme sont souvent résumées par une formule simpliste : « l’avantage bilingue ».

Ce raccourci masque une réalité bien plus complexe que cette expression ne le laisse supposer. En effet, si certaines études sur le multilinguisme rapportent que celui-ci pourrait être lié à l’existence de bénéfices en matière d’attention ou de mémoire de travail, d’autres ne relèvent aucune différence. La réalité semble plus sélective.

Au cours de nos récents travaux, nous avons examiné les performances cognitives de 94 adultes âgés de 18 à 83 ans, à l’aide de tâches à la fois visuospatiales et auditives impliquant la mémoire de travail, l’attention et l’inhibition. Concrètement, nous avons observé comment les participants traitent les informations qu’ils voient ou se représentent mentalement dans l’espace (dimension visuospatiale) ainsi que les informations qu’ils entendent (dimension auditive), et comment ils y réagissent. Il pouvait s’agir, par exemple, de mémoriser des sons, de se concentrer sur des motifs visuels ou d’ignorer des distractions.

Ces travaux indiquent que le multilinguisme est plutôt un continuum qu’une catégorie aux contours bien définis. Cette approche nous a en particulier permis de mieux saisir la diversité des parcours et des expériences linguistiques. Les participants multilingues parlaient en effet tout un éventail de langues, avec des niveaux de maîtrise variables. D’un participant à l’autre, l’usage quotidien de chaque langue variait également. Autant de différences reflétant la diversité linguistique propre aux communautés multiculturelles.

Nos résultats ont révélé que, concernant la plupart des tâches, les performances des personnes multilingues et monolingues étaient similaires. Un résultat s’est toutefois démarqué des autres : les personnes ayant une expérience multilingue plus riche et plus diversifiée ont affiché des performances nettement meilleures dans les tâches mobilisant la mémoire de travail visuospatiale. Ces effets étaient en outre plus marqués chez les personnes âgées.

Ces données suggèrent que le multilinguisme n’améliore pas la cognition de manière générale, comme certains le prétendent. Le fait de parler plusieurs langues contribuerait plutôt à préserver certaines fonctions spécifiques au fil du temps.

Des recherches distinctes, menées à l’échelle des populations, ont également établi un lien entre le multilinguisme et le fait de déclencher plus tardivement la maladie d’Alzheimer, ainsi qu’avec le fait de globalement mieux vieillir. Toutefois, les mécanismes en jeu font encore l’objet de débats.

L’ensemble de ces travaux suggèrent cependant que pratiquer plusieurs langues de façon soutenue constitue une forme d’activité mentale dont les effets se cumulent tout au long de l’existence.

Ce que la traduction par IA ne fait pas

Certes, la traduction par IA est rapide, et facile d’accès. D’un point de vue purement pratique, elle fonctionne remarquablement bien. Mais elle procède par reconnaissance de motifs, et non par une compréhension découlant d’un vécu. En conséquence, elle se heurte parfois à des difficultés dans certains contextes culturels, ou face à l’humour, à certains registres de langage ou lorsque le sens est chargé d’émotion. C’est d’autant plus le cas pour les langues les moins bien représentées dans les données d’entraînement.

Au mieux, l’IA saisit les dimensions littérales du langage, mais passe à côté de ses dimensions sociales. Pour le comprendre, il suffit de voir ou revoir la scène du film Love Actually (2003), où Jamie, interprété par Colin Firth, formule une demande en mariage maladroite, mais sincère, à Aurelia, dans un portugais hésitant.

Cette scène fonctionne précisément parce que ses mots imparfaits traduisent à la fois son effort, sa vulnérabilité et son intention. S’il avait utilisé un logiciel de traduction en temps réel, sa phrase n’aurait transmis qu’une simple information.

C’est là une distinction fondamentale à garder en mémoire : traduction ne rime pas toujours avec participation. Apprendre une langue implique de comprendre la manière dont les gens pensent, leurs valeurs, et la façon dont le sens se construit à travers un contexte, une histoire. Acquérir cette culture se fait par des interactions et des expériences. Elle ne peut pas être entièrement déléguée à des systèmes qui traduisent à la demande.

Les participants multilingues de notre étude en témoignent directement :

« Je pense assurément en télougou, mais je me souviens des nombres et je compte en anglais. »

« L’afrikaans est la langue de mon cœur, celle qui exprime le mieux les émotions intenses. L’anglais est la langue des affaires, utilisée surtout dans la vie quotidienne. »

Il ne s’agit pas là des descriptions de simples basculements entre divers modes de traduction. Ces témoignages décrivent des façons différentes d’habiter sa propre identité.

L’IA continuera de transformer notre rapport à l’apprentissage des langues. Elle pourra être utilisée pour personnaliser l’enseignement, franchir certains obstacles et offrir un accompagnement à grande échelle. En revanche, elle ne pourra pas se substituer au travail cognitif et culturel qu’implique l’apprentissage d’une langue. Cet investissement nous connecte plus fortement avec la manière dont les autres perçoivent le monde, et avec la façon nous nous exprimons nous-mêmes. Et aujourd’hui encore, cette différence importe.

The Conversation

Olivia Maurice a obtenu son doctorat à l’Institut MARCS de l’Université de Western Sydney.

Mark Antoniou bénéficie d’un financement du Conseil australien de la recherche.

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