Source: The Conversation – in French – By Abdou Fattah Niane, ensiegnant-chercheur, Université Gaston Berger
Le Sénégal a connu trois changements de pouvoir depuis 2000. Le pays confirme ainsi sa capacité à organiser le transfert du pouvoir par les urnes, malgré des poussées de violence. Mais ces changements successifs ont-ils abouti aux transformations économiques, sociales, politiques et institutionnelles attendues par les citoyens ? Vingt-cinq ans après la première alternance, et alors que la troisième, portée par le parti Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF) en 2024, semblait annoncer une nouvelle ère politique fondée sur la souveraineté et la rupture, des tensions sont apparues au sommet de l’État entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko.
Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le politiste Abdou Fattah Niane analyse les évolutions de la démocratie au Sénégal, ses manifestations, ses défis et ses limites.
Que révèlent les alternances successives au Sénégal depuis 2000 ?
On peut constater une tendance à la banalisation. L’alternance est intervenue trois fois. Mais on note des différences et des permanences.
Concernant les différences, le changement du personnel dirigeant a été relativement pacifique en 2000, tandis qu’il a été conflictuel en 2012 et violent en 2024. Il y aurait une accentuation de la violence, vue sous cet angle. Dans la même perspective, il convient de distinguer le mécanisme et le processus.
Si on considère uniquement le moment où le verdict des urnes est accepté et où le pouvoir change effectivement de mains, la rotation des élites gouvernantes est relativement pacifique. En revanche, si on porte l’attention sur le temps qui sépare deux élections présidentielles et / ou législatives, les différences apparaissent.
Il suffit de comparer les épisodes de violences électorales en 2011 et en 2023. Les violences ont été plus meurtrières en 2023 qu’en 2011. En fait, le champ politique, les acteurs, les attitudes et les pratiques politiques évoluent. C’est donc en fonction de ces évolutions qu’on apprécie la nature, la valeur et la portée des alternances sénégalaises.
Concernant les permanences, outre le caractère relativement pacifique du moment qui consacre la rupture, il y a surtout les limites des réponses apportées par les politiques publiques mises en œuvre après chaque alternance. En effet, au regard des attentes des populations, on constate des frustrations, se manifestant par un décalage entre les aspirations et les réalités.
L’insuffisance et la précarité des emplois, l’émigration clandestine, la réduction du pouvoir d’achat des populations montrent que les résultats des politiques publiques sont limités.
Avec Pastef au pouvoir, assiste-t-on à la reproduction de schémas observés après les alternances de 2000 et de 2012 ?
Tout dépend de la perspective privilégiée. Mais l’alternance est, en principe, porteuse de changement, de dynamiques nouvelles. Elle permet – in fine – le plein emploi des ressources humaines, intellectuelles d’un pays. Dès lors, avec PASTEF, il y a une plus forte présence des technocrates dans l’espace politique. Cela montre le caractère novateur de la troisième alternance au point qu’on a pu parler de « révolution ». Toujours est-il que dans une perspective démocratique, l’alternance oscille entre le changement et la continuité.
Par ailleurs, sur le plan opérationnel et par rapport aux performances économiques, les avancées restent insuffisantes. Les défis juridiques et politiques persistent également avec la méfiance entre acteurs politiques, le désaccord sur les institutions. Tout cela montre une certaine permanence offrant un scénario du déjà-vu. Mais le « ticket » au sommet de l’État entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko laisse la place à une rupture politique majeure au sein de la majorité gouvernante.
Exception faite de la crise politique de 1962 ayant opposé le président Léopold Sédar Senghor au président du Conseil Mamadou Dia sur le partage du pouvoir, un tel schéma est inédit sur le plan strictement politique. Il reste à évaluer les impacts économiques et sociaux découlant de cette discordance entre les majorités gouvernantes.
Dans quelle mesure les tensions actuelles illustrent-elles les ambiguïtés institutionnelles que vous mettez en évidence dans votre étude ?
Il est surtout question du potentiel contestataire des populations qui s’accroît mais aussi d’un consensus a minima entamé en deux années seulement d’exercice du pouvoir. La conjonction de ces deux tendances installe un climat anxiogène de part et d’autre.
Le problème de la conservation du pouvoir se pose aussi. Les contextes sont différents. La prochaine élection présidentielle prévue en 2029 apparaît désormais comme un enjeu voire un point de discorde. Les élites dirigeantes ont du mal à mettre en œuvre leurs propres consensus.
Les divergences politiques impactent l’appareil administratif. Cela risque d’affecter les performances économiques et de créer un climat social délétère. Les tensions actuelles seraient porteuses de régressions sur plusieurs plans. Dans ce contexte, le potentiel de contestation des populations rendrait possible une action collective qui se poserait comme une alternative à une alternance mal négociée.
Quelles leçons les dirigeants actuels devraient-ils tirer des alternances précédentes pour éviter les erreurs du passé ?
Je crois que les populations sénégalaises sont devenues plus exigeantes. Le développement des réseaux sociaux et la transnationalisation des revendications ont eu un impact assez fort. Après un quart de siècle d’expérimentation de l’alternance au pouvoir, les citoyens sénégalais semblent être globalement conscients de leurs capacités et de leurs possibilités. Les dirigeants actuels ont la responsabilité historique de préserver la stabilité politique et de créer les conditions de l’épanouissement de ces populations.
L’élection est un indicateur de l’expression démocratique. Elle est un moyen de conservation du pouvoir. Elle est aussi un procédé de réalisation de l’alternance. Elle contribue à stabiliser le régime politique. Il est donc important de respecter le calendrier électoral républicain.
Quant à l’action collective, elle permet certes d’envoyer des requêtes aux gouvernants entre deux alternances, mais les citoyens sénégalais gagneraient à activer et à insister sur le recours aux répertoires d’actions pacifiques. Ces derniers sont illimités. Faire preuve d’imagination et d’inventivité relativement aux contextes et aux circonstances, tel est le défi à relever.
Le bilan des trois alternances montre que les pertes en vies humaines sont excessives et il convient de prohiber de nouveaux abus.
Les profils des nouveaux dirigeants avaient suscité beaucoup d’espoirs. Mais le changement politique s’inscrit sur la longue durée, surtout dans un contexte international marqué par des incertitudes géopolitiques.
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Abdou Fattah Niane does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Sénégal : les leçons de trois alternances politiques depuis 2000 – https://theconversation.com/senegal-les-lecons-de-trois-alternances-politiques-depuis-2000-285083
