Source: The Conversation – in French – By Stephanie Vos, Post-Doctoral Fellow, Stellenbosch University
Les années 1960 constituent une période charnière dans l’histoire d’Abdullah Ibrahim. C’est à cette époque que le maître sud-africain s’est progressivement imposé sur la scène internationale comme pianiste de jazz. Il y a posé les bases du style qui fait aujourd’hui sa renommée, alors même que son œuvre continue d’être célébrée
On se souvient surtout de lui pour avoir su créer des paysages sonores typiquement sud-africains : des harmonisations d’hymnes religieux, les rythmes ghoema du Cap et les appels islamiques à la prière. Son interprétation sur scène se caractérisait par une simplicité raffinée et une grande grande respiration musicale.
Ce tournant musical s’est accompagné d’un cheminement spirituel qui a conduit à sa conversion à l’islam et à son changement de nom : il est passé de Dollar Brand à Abdullah Ibrahim en 1968.
The World of Dollar Brand est une série d’articles qu’Abdullah Ibrahim a écrits et publiés dans le journal Cape Herald en 1968 et 1969. Ces textes éclairent les épreuves qu’il a traversées ainsi que son évolution musicale après son départ d’Afrique du Sud pour l’Europe en 1962.
Comme je l’explique dans mon étude consacrée aux artistes de jazz sud-africains et à l’exil, il est peut-être impropre de qualifier cette période d’« exil » dans le cas d’Abdullah Ibrahim. Lui et son épouse, la jazziste et militante Sathima Bea Benjamin, sont revenus en Afrique du Sud de juillet 1968 à mai 1969, puis de nouveau en 1970 et en 1974.
Cependant, à mesure que l’Afrique du Sud s’éloignait physiquement, elle gagnait en présence dans la poétique du son et du discours d’Ibrahim. Ces premières années d’absence d’Afrique du Sud révèlent les facettes les moins connues de sa carrière musicale.
Pourtant, à travers sa musique, ses écrits et ses interviews de cette époque, nous pouvons retracer la manière dont Ibrahim imaginait et construisait l’Afrique musicalement. Il cherchait à exprimer une identité ancrée dans ses racines africaines.
Les années d’« exil »
Né au Cap en 1934, Adolph Johannes (Dollar) Brand était un pianiste prolifique sur la scène des boîtes de nuit sud-africaines depuis l’âge de 17 ans.
Lorsqu’il quitta l’Afrique du Sud avec Benjamin en 1962, il jouissait déjà d’une solide réputation. Il avait collaboré au premier disque de bebop sud-africain, Verse 1 des Jazz Epistles, aux côtés de figures de proue du jazz sud-africain telles que Kippie Moeketsi, Hugh Masekela et Jonas Gwangwa.
Dans sa biographie, Benjamin se souvient que le couple « mourait littéralement de faim faute d’opportunités » à l’époque du régime de la minorité blanche et de l’apartheid. L’état d’urgence déclaré après le massacre de Sharpeville de 1960 a étouffé la scène du jazz sud-africain. Avec l’aide d’un ami proche, Paul Meyer, Ibrahim et Benjamin sont partis pour Zurich.
Ils sont arrivés dans le froid glacial de l’hiver suisse, dans une chambre infestée de punaises de lit, et ont eu du mal à trouver du travail. Ibrahim a écrit dans le Cape Herald que son premier point de contact à Zurich était le Club Africana, mais que les responsables y avaient trouvé sa musique «trop moderne». Il a finalement « réussi à trouver le ton juste » auprès des gérants du club – ce qui laisse entendre qu’il a dû faire un certain compromis musical de son côté – et a décroché un contrat de quatre mois et demi par an avec ses compatriotes sud-africains Johnny Gertze à la basse et Makaya Ntshoko à la batterie.
Malgré ces difficultés, cette période a marqué une évolution majeure de sa musique. Il s’est consacré à d’intenses heures de pratique au piano, allant même jusqu’à faire de l’exercice physique pour « soutenir une longue période de jeu à deux mains ». Il a perfectionné ses compétences de soliste et a fait évoluer sa manière de composer.
Il écrit :
Beaucoup des formes musicales, principalement inspirées des modèles américains, avec lesquelles je travaillais en Afrique du Sud étaient devenues contraignantes. J’ai créé de nouvelles pièces qui m’offraient une liberté totale et la possibilité d’improviser… avec de nombreux schémas rythmiques s’appuyant sur la pulsation… comme fondement.
Les premières compositions d’Ibrahim, The Stride,
Machopi ou Bra Joe From Kilimanjaro illustrent bien ce son.
L’accent mis sur la pulsation – les plus petites unités de temps régulières en musique – plutôt que sur la mesure (généralement organisée en groupes de deux, trois ou quatre temps formant un motif régulier et répétitif, par exemple : UN deux trois, UN deux trois) montre qu’Abdullah Ibrahim s’inspire des traditions musicales africaines.
De courtes lignes de basse répétées en boucle structurent les morceaux, pendant que la main droit improvise librement dessus. Ce cycle court est une marque de fabrique de nombreuses traditions musicales africaines.
La rencontre avec Duke Ellington
Un événement marquant du séjour d’Ibrahim à Zurich fut sa rencontre avec la star américaine du jazz Duke Ellington en 1963. L’histoire est bien connue. Ellington se produisait à Zurich et Benjamin le convainquit de venir écouter un set du Dollar Brand Trio. Visiblement impressionné, Ellington invita Benjamin et Brand à enregistrer avec lui à Paris, quelques semaines plus tard.
Cela donne lieu à deux albums : Duke Ellington presents the Dollar Brand Trio (1964), et A Morning in Paris de Benjamin (sorti seulement en 1997). Le soutien d’Ellington a sans aucun doute ouvert des portes à Ibrahim, même si sa carrière attendra plusieurs années avant de décoller.
Les voyages d’Ibrahim entre 1962 et 1965 témoignent des difficultés qu’il rencontrait pour gagner sa vie. Il se produisait dans des festivals européens et multipliait les contrats. Ses passages, de 1963 à 1965, au Jazzhus Montmartre de Copenhague ont donné lieu à l’enregistrement live publié sous le titre Anatomy of a South African Village (1965) et Round Midnight at the Montmartre (sorti seulement en 1988).
On peut y entendre certaines de ses « nouvelles formes ». Après un séjour à Londres, Ibrahim et Benjamin s’installèrent à New York en 1965. La ville devint leur port d’attache pour les quatre décennies suivantes.
Le concert en solo
Ibrahim donne son premier concert en solo au célèbre Carnegie Hall le 10 octobre 1965, ce qui le propulsa sur la scène jazz new-yorkaise de manière hautement symbolique.
Le concert était en grande partie organisé par lui-même, ce qui lui rappelle les débuts de sa carrière en Afrique du Sud.
Dans ce concert, sa préférence pour le piano solo est déjà perceptible. Dans le Cape Herald, il déclarait :
La formation habituelle avec basse et batterie devenait trop restrictive et il était assez difficile de trouver un bassiste capable de jouer les passages rapides que je souhaitais.
Ce furent des années difficiles pour Ibrahim. Malgré l’aide généreuse des Ellington, il ne trouvait pas de travail. Il se consacra corps et âme à la pratique et à l’étude des partitions, déclarant :
La forme du piano solo commençait à prendre forme.
La conversion à l’islam
Ibrahim et Benjamin sont retournés en Afrique du Sud pendant dix mois en 1968 et 1969. C’est à cette époque que Dollar Brand s’est converti à l’islam. Ibrahim décrit cette période comme un temps de purification et de quête spirituelle qui a conduit à sa conversion.
Cette période reflétait l’évolution technique de sa pratique musicale, qu’Ibrahim a décrite dans une interview à la radio BBC comme étant liée à évolution personnelle.
Selon une critique parue dans le Cape Herald à propos de son premier concert à Kensington, au Cap, son public avait du mal à suivre cette nouvelle direction.
Bien que la silhouette montée sur scène « fût bel et bien le bon vieux Dollar, débraillé mais très apprécié », le critique rapporte que « Dollar s’est mis à jouer pour lui-même, et des morceaux complètement déjantés ont commencé à planer bien au-dessus des têtes du public ». Les spectateurs murmuraient, s’agitaient, puis finirent par crier : « Retourne en Amérique ! ».
Si Ibrahim avait perdu son public du Cap dès 1968, sa musique a su le reconquérir à son retour en 1974. Avec le producteur Rashid Vally, il a enregistré l’un de ses albums les plus connus, Mannenberg – is where it’s happening (1974).
Dans le morceau « Mannenberg », le cycle musical court refait son apparition, mais cette fois sous la forme familière du motif marabi, pilier du jazz sud-africain depuis les années 1920, qui constitue la colonne vertébrale de cette pièce.
Associés aux timbres distinctifs des saxophones des musiciens du Cap Robbie Jansen et Basil Coetzee, ces sons sont devenus synonymes d’un foyer auquel Ibrahim n’avait accès que par l’imagination et par le son, après avoir quitté le pays en 1974 pour un exil qui allait devenir définitif.
Ces mélodies résonneront lors du concert-hommage gratuit organisé en son honneur au Cap le 29 juin.
Cet article fait référence aux écrits d’Ibrahim publiés dans le Cape Herald. Ce journal anti-apartheid a cessé de paraître en 1986 et, bien que ces articles soient disponibles dans les archives, il n’existe pas de lien vers ceux-ci en ligne.
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Stephanie Vos travaille à l’université de Stellenbosch.
– ref. Abdullah Ibrahim dans les années 1960 : comment l’exil et la quête spirituelle du pianiste ont forgé le jazz africain – https://theconversation.com/abdullah-ibrahim-dans-les-annees-1960-comment-lexil-et-la-quete-spirituelle-du-pianiste-ont-forge-le-jazz-africain-286813
