Source: The Conversation – in French – By Enrico Nichelatti, Postdoctoral researcher, University of Luxembourg
Les catastrophes climatiques deviennent de plus en plus fréquentes et intenses dans toute l’Afrique subsaharienne. Les inondations, les sécheresses, les vagues de chaleur et les tempêtes ne sont plus de simples phénomènes environnementaux isolés. Elles influent sur les moyens de subsistance, les inégalités, la confiance du public ainsi que les relations entre les citoyens et l’État.
Les gouvernements comptent sur les impôts pour financer les écoles, les soins de santé, les infrastructures et les politiques d’adaptation au changement climatique. Cependant, la fiscalité ne repose pas uniquement sur l’application de la loi : elle dépend aussi de la confiance que les citoyens accordent à la capacité de l’État à agir efficacement, équitablement et avec réactivité en temps de crise.
Nos recherches portent sur la fiscalité, les inégalités, les finances publiques et les effets des chocs climatiques en Afrique subsaharienne. Dans une étude récente, nous avons examiné une conséquence encore peu étudiée des catastrophes climatiques en Afrique : leur impact sur la morale fiscale, c’est-à-dire la volonté des citoyens de s’acquitter volontairement de leurs impôts.
Le civisme fiscal est important, car de nombreux pays africains peinent à mobiliser suffisamment de recettes fiscales nationales. Or, les citoyens sont plus enclins à payer leurs impôts lorsqu’ils ont confiance à leurs autorités perçues comme justes, efficaces et réactives.
Nous avons analysé des données portant sur 25 pays d’Afrique subsaharienne entre 2011 et 2021. Nous avons croisé les données d’enquête d’Afrobarometer avec les registres de catastrophes climatiques issus de la Base de données internationale sur les catastrophes (EM-DAT), qui recense les événements d’urgence à travers le monde. Notre étude a porté sur cinq types de catastrophes : les sécheresses, les inondations, les températures extrêmes, les tempêtes et les feux de forêt.
Nous avons associé les catastrophes avec les personnes les personnes interrogées en fonction de leur lieu de résidence et de la date de l’entretien. Nous avons ensuite utilisé des modèles statistiques pour examiner le lien entre l’exposition aux catastrophes et la morale fiscale. L’analyse s’est également penchée sur le rôle des inégalités et de la confiance dans les institutions publiques.
Les résultats révèlent une situation complexe. Ils montrent que les catastrophes n’affectent pas toutes la morale fiscale de la même manière. Les sécheresses et les températures extrêmes sont associées à une baisse du civisme fiscal. Les inondations, en revanche, s’accompagnent d’un civisme fiscal légèrement plus élevé. Une exposition répétée à de multiples catastrophes liées au climat est associée à un déclin global de la morale fiscale.
Nous avons également constaté que les catastrophes sont associées à une augmentation des inégalités économiques. Lorsque les inégalités augmentent, la confiance dans les institutions publiques diminue. Le respect des obligations fiscales s’affaiblit aussi. Les résultats de notre analyse viennent étayer cet argument en intégrant la dimension des catastrophes climatiques. Les catastrophes liées au climat exacerbent les inégalités. Cela réduit, à son tour, la confiance dans les institutions publiques et, en fin de compte, le respect des obligations fiscales.
Bien que les catastrophes climatiques aient tendance à réduire le respect des obligations fiscales, notre analyse montre que l’environnement institutionnel peut en atténuer les effets. Nous nous sommes penchés plus particulièrement sur le Kenya, le Bénin et l’Afrique du Sud. Ces trois pays sont très vulnérables aux catastrophes liées au climat et ont adopté, au cours des dernières décennies, une législation en matière de gestion des catastrophes et de lutte contre le changement climatique.
Cette analyse complémentaire nous a permis d’examiner si les cadres institutionnels de gestion des catastrophes peuvent atténuer les effets de celles-ci sur les attitudes fiscales des citoyens. Les résultats indiquent que ces dispositifs institutionnels ont considérablement réduit, voire, dans certains cas, complètement neutralisé les effets négatifs des catastrophes naturelles sur la morale fiscale.
Ces conclusions suggèrent que les citoyens réagissent à la manière dont les gouvernements gèrent les catastrophes et y répondent. Lorsque les pouvoirs publics apportent une réponse efficace, les effets négatifs des catastrophes sur la morale fiscale sont nettement atténués.
Pourquoi les catastrophes climatiques influencent les attitudes à l’égard de la fiscalité
La fiscalité n’est pas seulement une question économique. C’est aussi un contrat social. Les citoyens sont plus disposés à s’acquitter de leurs impôts lorsqu’ils estiment que les gouvernements utilisent les ressources publiques de manière équitable et assurent leur protection en cas de crise.
Des données provenant de pays africains suggèrent que la confiance joue un rôle déterminant dans le civisme fiscal. Plus les citoyens ont confiance dans les institutions publiques, plus ils ont la volonté de payer leurs impôts. Cela vaut particulièrement pour les collectivités locales et les organismes publics.
La qualité de la prestation des services publics semble également avoir son importance. Une prestation de services efficace tend à renforcer le civisme fiscal.
Des études antérieures démontrent que les catastrophes climatiques peuvent effriter cette relation de plusieurs façons.
Premièrement, les catastrophes détruisent les moyens de subsistance et réduisent les revenus. Ce qui rend plus difficile pour les ménages de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Lorsque les familles peinent à subvenir à leurs besoins essentiels, la survie passe avant tout et le paiement des impôts devient moins important.
Deuxièmement, les catastrophes peuvent réduire la confiance dans les pouvoirs publics lorsque les interventions sont perçues comme lentes, inégales ou politisées. La volonté de s’acquitter de ses impôts diminue — même chez les contribuables aux revenus les plus élevés — si les citoyens estiment que l’aide d’urgence ne profite qu’à certains groupes, ou si la corruption affecte la distribution de l’aide.
Troisièmement, les chocs climatiques exercent une pression supplémentaire sur les finances publiques. Les gouvernements peuvent voir leurs recettes diminuer tout en devant faire face à une hausse des dépenses consacrées à la reconstruction et à l’aide d’urgence.
Ce qui influe sur la volonté de payer
Notre étude a montré que les effets négatifs les plus marqués sur le civisme fiscal provenaient des sécheresses et des températures extrêmes. Cela n’a rien de surprenant. Les sécheresses affectent directement la production agricole, la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance en milieu rural. Les vagues de chaleur réduisent également la productivité du travail et augmentent les coûts de santé, en particulier pour les populations vulnérables.
Les inondations ont donné des résultats différents. Dans certains cas, elles ont été associées à un civisme fiscal légèrement plus élevé. Une explication possible est que les interventions visibles et efficaces des pouvoirs publics lors des inondations, telles que l’aide d’urgence et la remise en état des infrastructures, peuvent renforcer la perception d’un État réactif.
Nos recherches suggèrent également que les effets des catastrophes climatiques varient selon les pays et les communautés. L’effet négatif sur le civisme fiscal est plus marqué dans les pays les plus pauvres et dans les zones rurales. Dans ces régions, les moyens de subsistance dépendent davantage d’activités sensibles au climat, telles que l’agriculture. De plus, les ménages ruraux sont souvent plus exposés aux inondations et aux sécheresses. Ils ont également un accès plus limité aux services publics, à la protection financière et au soutien de l’État.
Dans ces contextes, des chocs climatiques répétés peuvent renforcer l’impression que les gouvernements sont incapables ou peu disposés à protéger les populations vulnérables.
Le rôle de la politique climatique
Les politiques d’adaptation au changement climatique doivent s’attaquer aux inégalités et renforcer la confiance des citoyens dans les institutions publiques. À défaut, la répétition des chocs climatiques risque d’effriter leur volonté de contribuer aux finances publiques.
Une protection sociale ciblée, une aide d’urgence équitable en cas de catastrophe et des dépenses publiques transparentes sont essentielles. Il en va de même pour les investissements dans la résilience climatique des communautés vulnérables.
Nos conclusions suggèrent que les catastrophes climatiques ne menacent pas seulement les économies et les moyens de subsistance. Elles peuvent également nuire à la relation fiscale entre les gouvernements et les citoyens là où les inégalités sont fortes et la confiance institutionnelle faible.
Abrams Tagem, spécialiste de la recherche fiscale, a contribué à cet article.
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Enrico Nichelatti does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Les chocs climatiques peuvent-ils modifier l’attitude des citoyens vis-à-vis du paiement des impôts ? – https://theconversation.com/les-chocs-climatiques-peuvent-ils-modifier-lattitude-des-citoyens-vis-a-vis-du-paiement-des-impots-286999
