Source: The Conversation – in French – By Bruno Deffains, Professeur de Sciences Économique, Membre honoraire de l’Institut Universitaire de France, Université Paris-Panthéon-Assas
Trois thèses sur l’IA semblent s’affronter : abondance des contenus, rareté de l’accès, banalisation par l’open source. Elles partagent pourtant un même constat : la valeur se déplace, aujourd’hui, du calcul vers le discernement et le jugement. C’est ce que la formation devra désormais cultiver, et c’est sur ce terrain que l’Union européenne peut encore agir.
Deux thèses sur l’intelligence artificielle (IA) paraissent s’affronter. L’une, défendue ici en mai dernier, décrit un monde d’abondance cognitive où les modèles produisent à profusion. L’autre, formulée par Anton Leicht dans le Grand Continent, annonce l’inverse, non l’abondance mais la rareté (l’accès aux systèmes de pointe sera filtré, géopolitiquement disputé, économiquement contraint). Une troisième arrive dans les débats, selon laquelle l’open source rattrape la frontière, et le fait vite.
Ces thèses ne se contredisent pas, elles désignent ensemble un même point d’aboutissement et la même urgence.
Deux étages, pas deux camps
Le mot « abondance » qui sépare les deux premières thèses est, en réalité, un faux ami. L’abondance évoquée porte sur l’output (ce qu’un modèle produit, une fois qu’on en dispose). La rareté que décrit Leicht porte sur l’accès au modèle lui-même (qui obtient, et à quel prix, le droit de s’en servir). Ce sont deux étages d’un même édifice, l’un décrit l’offre de l’outil, l’autre l’offre de contenu pour ceux qui en disposent.
Reconnaître cette structure révèle deux inégalités qui se superposent. À l’intérieur d’un pays doté d’un accès, la capacité d’exploitation reste inégale ; entre les pays, l’accès lui-même est inégal. La pyramide à trois étages qui en résulte (ceux qui cumulent accès et compétence et captent la valeur ; ceux qui ont l’accès sans la compétence et valident sans juger ; ceux qui n’ont ni l’un ni l’autre) n’apparaît dans aucune des deux thèses prises seules.
Quand l’open source change la donne
C’est ici que la troisième thèse intervient, et elle peut sembler tout renverser. Les modèles reposant sur des technologies « open source » rattrapent la frontière avec environ un an de retard, tournent désormais sur du matériel grand public, et bénéficient d’un soutien géostratégique chinois qui voit dans la diffusion ouverte un moyen de contenir l’avance américaine. Si cette dynamique se confirme, comme l’anticipent les travaux récents sur la diffusion des modèles ouverts (Bommasani et coll., 2023), l’étage du haut finira par céder. L’intelligence se « commoditise ». Le problème de modèle économique qu’anticipe Gary Marcus pour les laboratoires de pointe en est le symptôme, on ne capte pas de rente sur un bien banalisé.
Faut-il en conclure que la thèse de l’abondance triomphe et celle de la rareté s’effondre ? Ce serait passer à côté de l’essentiel. Quand l’étage supérieur d’un édifice cède, le poids ne disparaît pas. Il se transmet vers le bas. Si l’intelligence devient un consommable disponible partout, la seule ressource encore rare, donc la seule qui distingue et crée de la valeur, devient le jugement. La rente migre de l’accès vers le discernement. L’open source ne réfute pas la thèse de la rareté ; il la déplace, et la radicalise. La rareté change d’étage, elle quitte le sommet du calcul pour s’installer en aval, dans la capacité humaine à décider de ce que vaut un output.
Comment se forme un jugement
Cette capacité, contrairement à un modèle, ne se duplique pas. Le jugement professionnel (qualifier un fait incertain, sentir qu’une analyse fait fausse route, trancher une question mal posée) n’est pas un don. C’est une compétence qui ne se forme que par l’effort. Les travaux de Robert Bjork (1994) sur la « difficulté désirable » l’ont bien démontré. Un apprentissage est d’autant plus durable que son acquisition a coûté un travail mental. Le savoir qui en émerge est tacite, au sens de Polanyi (1966), il ne se transmet pas séparément de la pratique.
Or l’IA générative supprime, par construction, cet effort. Un essai contrôlé sur près d’un millier de lycéens (Bastani et coll., 2024) l’a mesuré. Les élèves utilisant GPT-4 progressaient pendant les séances assistées, mais une fois l’outil retiré, ils obtenaient des scores inférieurs de 17 % à ceux du groupe témoin. Le résultat décisif est ailleurs car ce déficit s’efface presque entièrement dans un groupe doté d’un tuteur muni de garde-fous, conçus pour guider l’élève vers la solution sans la livrer. Le danger n’est pas que l’IA soit trop difficile, c’est qu’elle soit trop serviable.
Décomposable ou holiste ?
Une objection s’impose. Déléguer une tâche cognitive n’a rien d’inédit (le juriste a toujours confié la recherche documentaire à un collaborateur). La réponse dépend d’une question plus fondamentale : le raisonnement professionnel est-il décomposable, ou holiste ? S’il est décomposable, on peut déléguer les sous-tâches routinières, en préservant intacte la part noble. S’il est holiste, ces sous-tâches sont des compléments et c’est en s’exerçant aux opérations basses qu’on devient capable des opérations hautes.
La prudence penche vers l’hypothèse holiste, parce que le savoir tacite se forme du frottement de l’exécution. La question n’est pas tant que les experts d’aujourd’hui perdent leur capacité, ils l’ont acquise, que les experts de demain ne l’acquièrent jamais.
La fabrique de la certitude d’emprunt
Les neurosciences cliniques offrent un éclairage complémentaire. Les travaux du psychiatre Raphaël Gaillard suggèrent que le cerveau, lorsqu’il ne parvient plus à maintenir une représentation stable du monde, fabrique des certitudes de secours, des idées rigides qui colmatent l’angoisse de l’indétermination.
La certitude d’emprunt, qu’elle vienne de l’idéologie ou désormais d’une IA générative qui convertit l’incertain en verdict d’allure autorisée, court-circuite ce travail psychique productif. Or, cette tolérance à l’indétermination est précisément le cœur des métiers de jugement. L’outil offre une certitude prête à l’emploi qui a toute l’apparence du jugement sans en être un.
L’échelle temporelle de la rupture
Reste la question de l’échelle. L’externalisation cognitive est une histoire longue. Marx, dans le « Fragment sur les machines » des Grundrisse, décrivait l’absorption du « general intellect » dans le capital fixe. Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne, s’alarmait du désir moderne d’échanger une condition donnée contre une condition fabriquée. Ces lignées n’avaient pas anticipé la vitesse de la rupture en cours.
Max Bennett rappelle que le plus récent saut évolutif de l’intelligence humaine n’est pas biologique mais culturel. L’évolution génétique se compte en centaines de milliers d’années ; la transmission culturelle, en deux ou trois décennies par génération. Si l’IA absorbe les tâches qui constituent le cœur formateur des métiers de jugement, le risque n’est pas une régression évolutive, qui se jouerait sur une horloge géologique, mais une désaccoutumance culturelle, qui peut s’accomplir en deux générations oublieuses. Une désaccoutumance n’est pas un destin. C’est un choix par défaut, donc réversible, par une pédagogie active.
Une démonstration en temps réel
Cette analyse n’est plus théorique. Le 12 juin 2026, le département du commerce américain a ordonné à Anthropic de suspendre Mythos 5 et Fable 5, ses modèles de pointe, pour tout ressortissant non américain, contraignant l’entreprise à les couper globalement. La Commission européenne a protesté contre une mesure jugée discriminatoire. La thèse de Leicht est devenue, en quelques jours, le mode d’opération de la frontière, et l’Europe n’a pas eu son mot à dire.
D’où la conclusion. La rareté d’accès se durcit, l’abondance d’output continuera, l’open source rattrapera (à l’image de GLM 5.2 dévoilé, il y a quelques jours, par l’entreprise chinoise Zhipu AI). Mais le jugement restera rare quoiqu’il arrive car il est la seule ressource qui plafonne la valeur, et la seule sur laquelle l’Europe peut effectivement agir. Pas par décret, mais par la formation. Le sommet de la pyramide n’est pas géopolitique, il est pédagogique. Et c’est, justement, ce qui le rend gouvernable. Il ne faut sans doute pas tarder.
![]()
Bruno Deffains ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Abondance, rareté, open source : et si le débat sur l’IA se trompait d’étage ? – https://theconversation.com/abondance-rarete-open-source-et-si-le-debat-sur-lia-se-trompait-detage-285977
