Ce que signifie vraiment « aimer son travail » – et quand cet amour peut devenir un problème

Source: The Conversation – in French – By Nick Turner, Professor and Croft Chair in Management, Haskayne School of Business, University of Calgary

De nouvelles recherches outre-Atlantique explorent la psychologie qui sous-tend « l’amour du travail » et ses implications pour les entreprises.


Que signifie aimer son travail ? Le champ lexical de l’amour revient souvent dans les débats lorsqu’on parle du monde du travail. Les gens disent vouloir aimer leur travail ; les entreprises promettent des postes que les candidats adoreront ; les offres d’emploi présentent le travail comme un engagement émotionnel davantage qu’une simple transaction économique.

Malgré son omniprésence, l’expression « aimer son travail » est rarement définie avec précision. Que signifie réellement aimer son travail ? Ce type d’amour est-il toujours bénéfique pour les employés et les organisations ?

C’est pourquoi nos recherches visent à comprendre ce que les employés décrivent lorsqu’ils disent aimer leur travail, et si cette expérience est toujours avantageuse à la fois pour leur entreprise et eux-mêmes.

Que signifie réellement « aimer son travail » ?

Dans une série d’études menées par Michelle Inness de l’Université de l’Alberta et co-rédigées avec Kevin Kelloway de l’Université Saint Mary’s, notre équipe de recherche s’est attachée à répondre à une question simple : qu’est-ce que cela signifie d’aimer son travail ?

À travers plusieurs études impliquant des milliers d’employés, nous nous sommes rendu compte qu’aimer son travail n’a pas la même signification qu’être satisfait de son travail ou se sentir impliqué. Au contraire, cette locution est au croisement de trois situations professionnelles singulières.

La première concerne l’enthousiasme pour son travail. Les personnes qui aiment leur métier apprécient sincèrement ce qu’elles font et se sentent stimulées. Cette perception va au-delà d’une satisfaction momentanée ; elle reflète une connexion émotionnelle profonde avec son travail.

La seconde a trait à l’engagement envers son entreprise. Aimer son travail implique de s’y sentir attachée à son organisation, de considérer que ses problèmes sont nos problèmes et de trouver un sens à son propre rôle au sein de cette organisation.

La troisième porte sur le lien avec l’autre au travail. Il ne s’agit pas de tout partager avec ses collègues ou de mettre systématiquement de la distance vis-à-vis de la sphère professionnelle. Au contraire, ce lien reflète le fait de se sentir émotionnellement connecté à ses collègues ou à l’équipe. Ce sentiment d’appartenance et de confiance donne au travail une dimension personnelle importante.

De nombreux employés sont satisfaits de leur travail, sans s’y sentir émotionnellement liés. D’autres se sentent très impliqués sans pour autant percevoir leur travail comme porteur de sens. D’autres encore peuvent aimer leur travail, mais ressentent peu d’attachement à leur organisation ou aux personnes qui les entourent.

L’amour du travail change en fonction de ces différentes situations. Un espace-temps où l’enthousiasme, l’implication et la connexion aux autres se rejoignent simultanément.

Pourquoi l’amour du métier peut être puissant

Lorsque ces éléments convergent, l’amour de son métier peut constituer une ressource psychologique considérable.

Dans nos recherches, l’amour du travail ne s’est pas avéré être associé à une considération ayant trait uniquement à la satisfaction professionnelle et l’engagement vis-à-vis de son organisation. Les employés qui aimaient leur travail déclarent ressentir un meilleur bien-être psychologique et se sentent davantage impliqués au quotidien.

Quant aux organisations, cette distinction est majeure. L’amour du travail n’est pas simplement synonyme de motivation ou d’engagement. Cette locution reflète une forme d’attachement plus profonde qui aide à expliquer pourquoi certains employés restent investis même lorsque le travail devient exigeant.

Avec des conditions favorables, aimer son travail peut contribuer à la fois au bien-être individuel et à des performances durables.

Quand l’amour devient une vulnérabilité

Il existe toutefois certains inconvénients potentiels. Bien que nous n’ayons pas trouvé de preuves que l’amour du travail entraîne directement l’épuisement professionnel, la surcharge de travail ou l’exploitation, des recherches antérieures suggèrent qu’un attachement profond au travail peut créer une vulnérabilité lorsque les conditions organisationnelles sont mauvaises.

Les employés qui aiment leur travail éprouvent souvent un fort sentiment de responsabilité envers leur organisation et leur fonction. Dans des environnements favorables, c’est sans doute un atout ; dans des environnements toxiques, c’est peut-être plus difficile de prendre du recul, de fixer ses limites ou se rendre compte que les exigences deviennent déraisonnables.

En d’autres termes, l’amour du travail peut accroître l’exposition des employés aux effets d’un mauvais management. C’est d’autant plus vrai dans les organisations qui encouragent les employés à s’investir pleinement dans leur travail ou qui considèrent le travail comme une vocation – qu’on pourrait appeler en France un « métier passion ».

Lorsqu’une organisation valorise un attachement émotionnel fort sans proposer une charge de travail réaliste, une rémunération équitable ou un respect des limites posé par l’employé, le dévouement peut se transformer en obligation.

Paradoxe pour les organisations

Les résultats de notre recherche mettent en lumière un paradoxe. Les employés qui déclarent aimer davantage leur travail sont plus enclins à aller au-delà de leurs fonctions officielles. Plus généralement, les organisations ont tendance à valoriser les employés qui se soucient profondément de leur travail, les considérant comme plus investis.

Mais encourager l’amour du travail sans protéger ceux qui le vivent peut être contre-productif, même pour les employés que les organisations valorisent. L’amour ne peut être fabriqué, exigé ou traité comme un indicateur de performance. Il ne peut pas non plus se substituer à de bonnes pratiques de management.

Encourager l’amour du travail signifie créer des conditions où le plaisir, l’engagement et le lien peuvent se développer naturellement grâce à un travail valorisant, un leadership bienveillant et une conception saine des tâches. L’amour du travail ne remplace pas un bon management ; il en dépend.

Des décennies de recherche sur la conception des postes, le leadership et le bien-être des employés montrent qu’un attachement positif durable au travail nécessite des attentes claires, des exigences gérables et une sécurité psychologique. L’amour ne peut compenser une surcharge chronique, des rôles flous ou un manque de soutien.

Aimer son travail peut être épanouissant lorsque cet amour s’exprime librement dans des conditions saines. Lorsque l’amour est attendu ou utilisé à la place d’un bon management, il peut devenir une source de tension plutôt qu’une force.

The Conversation

Nick Turner reçoit des fonds de recherche de Cenovus Energy Inc., du Fonds d’avenir de l’École de commerce Haskayne et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

Julian Barling receives funding from the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada and the Borden Chair of Leadership.

Kaylee Somerville a reçu des financements de Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH).

Zhanna Lyubykh a reçu des financements de the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada (SSHRC).

ref. Ce que signifie vraiment « aimer son travail » – et quand cet amour peut devenir un problème – https://theconversation.com/ce-que-signifie-vraiment-aimer-son-travail-et-quand-cet-amour-peut-devenir-un-probleme-281899