Source: The Conversation – in French – By Karen Nuvoli, Maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Lorraine | Centre de Recherche sur les Médiations (Crem, UR 3476), Université de Lorraine
L’essentiel
- La désinformation en santé n’est pas un phénomène nouveau, mais les crises sanitaires successives, de l’affaire du sang contaminé à la pandémie de Covid-19, ont contribué à en accroître la visibilité.
- Les réseaux sociaux ont amplifié la circulation de la désinformation en santé tandis que les IA conversationnelles redéfinissent les pratiques d’accès à l’information.
- Le gouvernement français a émis des recommandations pour former les citoyens à démêler le vrai du faux dans ce nouvel écosystème informationnel complexe.
À l’heure où les fausses informations circulent plus vite que les savoirs établis, le dialogue entre science et société semble fragilisé. Méfiance envers les experts, controverses amplifiées par les réseaux sociaux, brouillage des repères… comment rétablir une discussion constructive fondée sur les faits, sans nier les doutes et les questionnements citoyens ?
Loin d’être cantonnée aux sphères politiques, la désinformation se répand largement dans le domaine de la santé. Informations erronées sur les vaccins, thérapies alternatives ou régimes miracles prolifèrent dans un espace numérique où les frontières entre savoirs légitimes et opinions infondées sont floues.
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Plusieurs facteurs s’entrecroisent pour expliquer cette vulnérabilité. À cet égard, nous pouvons rappeler :
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la charge émotionnelle liée aux sujets sanitaires ;
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la centralité médiatique de la santé ;
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l’histoire des crises sanitaires : l’affaire du sang contaminé (1991), la crise de la vache folle (1996) ou la pandémie de Covid (2019) ont altéré la confiance envers les institutions et les experts, ancrant un sentiment de défiance structurelle.
Cette défiance s’inscrit dans les fractures sociales et politiques contemporaines où les divisions sociales, politiques et économiques sont prononcées. Dans une société fragmentée, la désinformation trouve un public particulièrement réceptif au sein de groupes déjà enclins à se méfier des institutions.
Défiance et information en santé à l’ère numérique
Les travaux de la Fondation Descartes montrent que les personnes qui s’informent surtout par l’intermédiaire d’Internet et des réseaux sociaux ont un niveau de connaissances en santé plus faible, une confiance moindre envers la science, la médecine et les institutions, et une sensibilité plus forte aux croyances, aux thérapies alternatives et à l’ésotérisme.
Ce contexte constitue un véritable écosystème informationnel de défiance, au sein duquel les fausses informations circulent plus facilement et peuvent encourager des comportements à risque. La désinformation en santé est même devenue récemment une démarche politique aux États-Unis dans le cadre du mouvement MAHA (pour Make America Healthy Again, en français « Que l’Amérique soit de nouveau en bonne santé ») qui bourgeonne également en Europe.
Ainsi, la désinformation en santé n’est pas seulement un problème de communication, mais aussi un enjeu de gouvernance démocratique. Une démocratie repose, en effet, sur la capacité des citoyens à prendre des décisions éclairées. Or, une information biaisée ou mensongère altère cette rationalité collective.
Une nouvelle étape dans la lutte contre la désinformation en santé
Le gouvernement français a fait de la lutte contre la désinformation médicale une priorité politique. Dans ce sens, la Stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé, présentée en janvier 2026 par la ministre de la santé, fixe quatre axes d’actions dans le prolongement du rapport Molimard.
Le premier concerne l’écoute et la participation citoyenne. Le rapport des assises citoyennes numériques en santé, tout juste publié, dresse le constat d’une mésinformation massive et rappelle que, en matière de santé, protéger l’information, c’est protéger les Français. Il recommande de rendre l’information visible, lisible, pertinente et accessible au bon moment pour les bonnes personnes, et de faire évoluer en conséquence le cadre réglementaire. À ce propos, des sanctions vis-à-vis des désinformateurs existent déjà. Mais leur application semble difficile.
Le deuxième axe concerne la création d’un observatoire de la désinformation en santé qui devra assurer veille, analyse et alerte en lien avec le troisième axe du dispositif, l’« info-vigilance ».
Le dernier axe du plan, « bâtir un socle de confiance propice à l’information en santé », vise à responsabiliser les plateformes numériques et à renforcer l’éducation critique à la santé dès l’école, notamment au moyen des kits pédagogiques conçus avec le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi).
Pour réussir, la stratégie devra sortir des formats institutionnels traditionnels et trouver des relais crédibles auprès des communautés sceptiques, sans tomber dans une posture moralisatrice qui aggraverait encore la fracture. Le succès du plan dépendra de sa capacité à restaurer la confiance et à toucher tous les publics. La stratégie française s’inscrit à la fois dans la perspective européenne, en continuité du rapport sur la santé publique à l’âge de la mésinformation, et dans le cadre des recommandations internationales.
Dans ce contexte l’Organisation mondiale de la santé (OMS) insiste d’ailleurs depuis plusieurs années sur la nécessité de développer la littératie en santé, c’est-à-dire la capacité des individus à comprendre, évaluer et utiliser l’information médicale pour faire des choix éclairés.
Un point tout aussi important concerne l’accès aux soins. La désinformation et le recours aux thérapies alternatives touchent davantage les « déserts médicaux », où il est difficile de consulter un médecin traitant – pourtant considéré parmi les sources les plus crédibles.
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Cette approche met en lumière une idée clé : lutter contre la désinformation, ce n’est pas seulement corriger les fausses nouvelles. Il s’agit aussi d’outiller intellectuellement les citoyens pour qu’ils puissent s’orienter dans un écosystème informationnel complexe.
L’angle mort : les IA conversationnelles et les usages citoyens
Le rapport du ministère mérite d’être salué, notamment pour sa volonté de renforcer la confiance collective. Mais une question se pose : quelle place accorder aux IA conversationnelles en santé, d’autant que les outils et les usages se multiplient à l’international comme en France ?
Le rapport prévoit des formations à l’IA générative pour les journalistes et son intégration sur Sante.fr, mais passe à côté des citoyens – pourtant les principaux concernés – et des professionnels de santé. Ce choix surprend d’autant plus que l’usage de ces outils et la confiance qu’ils suscitent semblent déjà bien ancrés.
Ainsi, 62 % des médecins généralistes auraient recours ponctuellement à ChatGPT dans leur pratique et 45 % des Français seraient en accord avec cet usage. Mais ces estimations sont à prendre avec prudence puisqu’elles émanent d’acteurs eux-mêmes investis dans l’IA.
Cette question est néanmoins pertinente dans un contexte où les IA dans le domaine de la santé ne cessent d’évoluer. ChatGPT Santé a été lancé aux États-unis, le 7 janvier 2026, rapidement suivi par Claude for Healthcare, l’IA d’Anthropic, qui peut se connecter à des données individuelles de santé via iOS et Android.
Le premier se concentre sur une assistance conversationnelle personnalisée pour accompagner les individus dans la compréhension de leurs données de santé, leurs résultats d’examen et la préparation de consultations. Anthropic mise, quant à lui, sur l’intégration des outils dans les écosystèmes professionnels et de recherche. Tous les géants du Web proposent déjà des solutions, sans oublier les licornes françaises, comme Mistral et Doctolib. Quelle sera leur acceptabilité respective dans l’avenir ?
L’usage de ces outils par le grand public apparaît en effet souvent désordonné, faute de comparaison claire des mécanismes de fonctionnement. Si les usages techniques en imagerie (radiologie, pathologie) sont prometteurs, les applications en diagnostic médical individuel sont plus problématiques.
Les risques à l’usage sont nombreux et les publications se multiplient. Pour ne citer que les plus récentes : erreurs d’interprétation des situations cliniques (en particulier en conditions d’urgence), biais vers des diagnostics rares, difficultés des patients à établir un dialogue performant avec les LLM actuels (les LLM ou grands modèles de langages sont les systèmes d’intelligence artificielle type ChatGPT, ndlr), problèmes éthiques concernant l’utilisation des données personnelles, ou encore risque de piratage des données de santé individuelles.
Cette situation soulève donc plusieurs interrogations majeures vis-à-vis d’un accès responsable à l’information médicale et en santé : comment les utilisateurs vont-ils s’approprier les outils ? Jusqu’où un assistant conversationnel peut‑il accompagner les patients dans le diagnostic médical ? Quelles formations pour les médecins ?
Intégrer ce type de réflexion dans la stratégie nationale permettrait d’orienter les citoyens vers des usages plus responsables de ces outils.
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Karen Nuvoli est membre du SFSIC (Société Française des Sciences de l’Information & de la Communication).
Gilbert Faure est fondateur et animateur du réseau HESIVAXs.
– ref. Désinformation en santé : pourquoi les IA conversationnelles doivent entrer dans le débat – https://theconversation.com/desinformation-en-sante-pourquoi-les-ia-conversationnelles-doivent-entrer-dans-le-debat-285520
