Source: The Conversation – in French – By Jonathan Munemo, Professor of Economics, Salisbury University
« Aujourd’hui, tout le monde reconnaît que le commerce est autant une question de sécurité qu’une question économique. »
C’est ce qu’a déclaré Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, en février 2026, lors d’un discours prononcé à la Conférence de Munich sur la sécurité.
Même si elle parlait de l’Europe, ses propos résonnent fortement en Afrique.
Les 54 économies du continent sont confrontées à une triple tension à laquelle il n’existe pas de solution facile.
Premièrement, elles doivent rester suffisamment intégrées à l’économie mondiale pour se développer. Deuxièmement, elles doivent prendre suffisamment de recul pour se protéger économiquement contre l’instrumentalisation délibérée des dépendances extérieures. On parle alors de “l’intrumentalisation de l’interdépendance”. Elle consiste à exploiter la position d’un pays au sein des réseaux économiques et technologiques mondiaux pour exercer une influence politique ou faire pression sur d’autres pays. Et troisièmement, elles doivent rester suffisamment ouvertes pour se diversifier au-delà des matières premières — qui représentent plus de 60 % du total des exportations de marchandises dans 45 pays africains — s’ils veulent bâtir une prospérité durable et réduire leur vulnérabilité aux chocs liés aux prix des matières premières.
En tant qu’économiste qui étudie le commerce et le développement en Afrique, je ne pense pas que la réponse à cette interdépendance instrumentalisée soit le repli sur soi ou de l’économie mondiale. Le véritable défi pour l’Afrique consiste à trouver un équilibre entre interdépendance, sécurité économique et diversification. Il ne s’agit pas de choisir un objectif au détriment des autres. Ce sera l’un des défis politiques les plus importants du continent dans les années à venir.
Comment l’interdépendance est-elle devenue une arme ?
Pour comprendre pourquoi cet équilbre est si difficile à gérer, il est utile de saisir ce qui a changé. Lorsque l’économie mondiale était régie par des règles et des normes communes, des années 1990 aux années 2010, une intégration économique plus poussée présentait certains avantages. Les pays qui s’intégraient aux chaînes d’approvisionnement mondiales et attiraient des capitaux étrangers connaissaient une croissance plus rapide. L’interdépendance était un atout.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère marquée par l’utilisation délibérée des « goulots d’étranglement » — ces espaces économiques et géographiques essentiels au fonctionnement d’une économie mondiale interdépendante — comme instruments de coercition. En 2025, la Chine a imposé de vastes contrôles à l’exportation des terres rares, portant un coup dur aux pays importateurs profondément intégrés à ses chaînes d’approvisionnement en minerais.
Les États-Unis ont à maintes reprises utilisé le dollar et les technologies de pointe en matière de semi-conducteurs comme armes contre leurs adversaires.
Les conséquences peuvent être brutales et graves. Début 2026, l’Iran a perturbé le trafic des pétroliers dans le détroit d’Ormuz – le plus important goulet d’étranglement géographique au monde, qui achemine chaque jour environ 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux chaque jour, sans qu’il n’existe d’itinéraires alternatifs.
Les pays africains, notamment l’Éthiopie, le Kenya, le Mozambique, l’Afrique du Sud, la Tanzanie et l’Ouganda — qui tirent chacun plus de la moitié de leurs importations de pétrole du Moyen-Orient — ont été confrontés à une flambée immédiate et inattendue des coûts énergétiques. Leur situation budgétaire n’était pas en mesure d’absorber ce choc.
Les prix des engrais et des denrées alimentaires ont suivi la même tendance. Les marchés financiers ont été secoués et les transferts de fonds des travailleurs de la diaspora de la région du Golfe vers des économies fortement dépendantes, telles que les Comores, la Gambie, le Lesotho et le Libéria, ont chuté brutalement.
Le moment était particulièrement mal choisi. L’Afrique venait d’enregistrer sa croissance la plus rapide depuis une décennie — 4,5 % en 2025, selon le FMI. La Banque mondiale a revu ses prévisions à la baisse, tablant désormais sur une croissance régionale de 4,1 % en 2026.
Aujourd’hui, le monde qui rendait l’intégration si attrayante est désormais un espace vulnérable où des acteurs extérieurs peuvent exploiter les dépendances à des fins géopolitiques.
Dcrypter le dilemme à trois dimensions
Face à cette situation, la réponse la plus tentante consiste à réduire les interdépendances. Pourtant, l’histoire montre que le repli économique peut coûter cher. La vague protectionniste des années 1930 — lorsque les pays ont érigé des barrières commerciales et se sont repliés sur eux-mêmes — a contribué à l’effondrement du commerce mondial et a aggravé la Grande Dépression.
L’intégration n’est pas seulement un risque. C’est une source de prospérité qui justifie, en premier lieu, le renforcement de la résilience.
La Banque mondiale prévoit que d’ici 2026, les pays africains non riches en ressources naturelles afficheront un revenu par habitant supérieur de près de 20 % à leur niveau de 2014.
Renoncer à l’ouverture économique pour réduire sa vulnérabilité reviendrait à sacrifier la croissance nécessaire à la stabilité et à la sécurité économiques à long terme. Pire encore, si chaque pays africain cherche à réduire sa dépendance à l’égard des marchés mondiaux, cela diminue la valeur de ces marchés pour ceux qui continuent d’y participer. Cela pousse alors d’autres pays à s’en retirer à leur tour, créant ainsi un cercle vicieux.
Cette dynamique est déjà à l’œuvre dans d’autres pays. Les politiques américaines « Buy American » ont incité l’UE à mettre en place des mesures similaires « Buy European ». Les économistes appellent cela le « cercle vicieux de la fragmentation ».
De plus, la mise en place de chaînes d’approvisionnement alternatives au niveau national est coûteuse pour les pays qui se retirent. Le remplacement des réseaux de production internationaux bien établis nécessite des investissements importants et peut entraîner une hausse des coûts pour les entreprises et les consommateurs. Le FMI a alerté sur les conséquences d’une fragmentation : baisse des revenus pour tout le monde.
La diversification et la sécurité économique peuvent aussi entrer en conflit. La diversification économique impliquerait de réorienter les économies africaines, en les éloignant de l’extraction des matières premières pour se tourner vers un secteur privé plus large, et de répartir les relations commerciales entre plusieurs partenaires. Elle est essentielle tant pour la prospérité à long terme que pour réduire l’exposition aux chocs liés aux prix des matières premières.
Par exemple, le Rwanda et la Côte d’Ivoire, qui se sont diversifiés pour réduire leur dépendance vis-à-vis des matières premières, devraient afficher d’ici 2026 des revenus par habitant supérieurs de plus de 45 % à leurs niveaux de 2014.
À l’inverse, l’Angola et la République du Congo, qui sont restés fortement dépendants des exportations de pétrole, devraient afficher des revenus par habitant inférieurs de plus de 25 % à leurs niveaux de 2014. Une décennie après l’effondrement des cours du pétrole, ils ne se sont toujours pas remis de cette crise.
Les ressources naturelles génèrent à elles seules environ 62 % du PIB africain, selon la Banque africaine de développement. Pour dépasser cette concentration, il faut à la fois une diversification et une intégration plus poussée, qui permette l’accès aux investissements étrangers, aux transferts de technologie et à des marchés plus vastes.
Mais c’est précisément cette intégration plus poussée qui crée les vulnérabilités que les grandes puissances ont appris à exploiter. La rivalité entre les États-Unis et la Chine ainsi que la crise iranienne l’ont clairement démontré. L’objectif de diversification ne peut être poursuivi sans l’ouverture qui engendre des risques pour la sécurité. Il s’agit là d’une véritable tension structurelle que les décideurs politiques doivent savoir gérer.
Stratégies pour gérer cette triple tension
La solution ne consiste pas à choisir un objectif au détriment des autres. Trois stratégies, mises en œuvre de manière combinée, peuvent faire progresser ces trois objectifs simultanément.
Poursuivre la sécurité de manière collective, et non unilatérale. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) est l’instrument le plus important du continent pour éviter le cercle vicieux de la fragmentation. Un marché continental intégré de 1,4 milliard de personnes :
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crée la masse critique nécessaire pour attirer des investissements étrangers diversifiés
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confère aux pays africains le pouvoir de négociation collectif leur permettant de traiter avec les grandes puissances en position de force
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favorise le développement de chaînes d’approvisionnement intra-africaines qui réduisent la dépendance vis-à-vis des acteurs extérieurs, sans pour autant sacrifier les acquis de l’intégration.
Dans le contexte actuel, la ZlECAF (zone de libre-échange continental africaine) n’est pas seulement un projet de libéralisation des échanges. Il s’agit d’une stratégie de sécurité.
Cibler la diversification des partenaires. Toutes les relations commerciales ne présentent pas le même niveau de risque. L’objectif est de s’ouvrir de manière plus stratégique à l’économie mondiale en élargissant les liens commerciaux et d’investissement avec une grande palette de partenaires, en particulier dans les secteurs où il existe plusieurs fournisseurs et marchés. Cela réduit la dépendance vis-à-vis d’un seul pays et limite la capacité d’un partenaire à utiliser les liens économiques comme moyen de pression.
Devenir indispensable dans les chaînes d’approvisionnement critiques. La forme la plus durable de sécurité économique ne consiste pas à réduire sa dépendance vis-à-vis des autres, mais à faire en sorte que les autres dépendent de vous. L’Afrique occupe de véritables positions stratégiques dans plusieurs minerais essentiels aux technologies d’énergie propre. En voici quelques exemples.
La République démocratique du Congo représente environ 65 % de la production mondiale de cobalt. L’Afrique du Sud domine le marché des métaux du groupe du platine. La Guinée détient les plus grandes réserves mondiales de bauxite. La Zambie est un important producteur de cuivre et le Zimbabwe est l’un des plus grands producteurs mondiaux de lithium.
La stratégie d’indispensabilité consiste à tirer parti de ces atouts : transformer le cobalt en RDC plutôt que d’exporter le minerai brut, développer l’enrichissement du platine en Afrique du Sud et mettre en place une infrastructure de chaîne d’approvisionnement en batteries autour des richesses minérales existantes.
Bien menée, cette stratégie favorise à la fois la diversification (en remontant la chaîne de valeur, loin des exportations de matières premières brutes), renforce la sécurité (en créant des dépendances qui dissuadent la coercition) et approfondit l’intégration selon les propres conditions de l’Afrique.
La perturbation du détroit d’Ormuz au début de l’année 2026 a été un signal d’alarme. Elle a démontré que les vulnérabilités créées par des décennies d’intégration ouverte sont bien réelles, que des acteurs extérieurs sont prêts à les exploiter et que les conséquences pour les économies africaines peuvent être rapides et graves. Mais la réponse n’est pas le repli sur soi. La croissance de l’Afrique s’est construite, en partie, sur son engagement dans l’économie mondiale. Le défi, désormais, est rendre cette ouverture plus résiliente.
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Jonathan Munemo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Le commerce mondial devient une arme : comment les économies africaines peuvent-elles se protéger ? – https://theconversation.com/le-commerce-mondial-devient-une-arme-comment-les-economies-africaines-peuvent-elles-se-proteger-285730
