Vous perdez vos mots ? C’est tout à fait normal !

Source: The Conversation – France in French (2) – By Monica Baciu, Professeur Neurosciences Cognitives, Université Grenoble Alpes (UGA)

« Comment ça s’appelle déjà ? » Le mot est là. On le sent à notre portée, presque accessible, « sur le bout de la langue », mais impossible de le prononcer immédiatement. Alors on contourne, on reformule, on attend quelques secondes. Puis, souvent, le mot revient. Ce phénomène, très courant à partir du milieu de la vie, est généralement perçu comme un signe inquiétant du vieillissement. Pourtant, nos recherches en neurosciences cognitives racontent une histoire bien plus nuancée, et surtout bien moins pessimiste.


Depuis plusieurs années, nos travaux étudient la manière dont le cerveau vieillit et réorganise ses fonctions de langage. Les résultats obtenus depuis 2021 montrent que les difficultés à retrouver ses mots ne traduisent pas nécessairement un déclin global de la mémoire ou de l’intelligence. Elles reflètent surtout une transformation progressive des stratégies utilisées par le cerveau pour accéder au langage.

Contrairement aux idées reçues, les mots ne disparaissent pas de notre mémoire avec l’âge. Les connaissances restent globalement très solides, et le vocabulaire continue même souvent de s’enrichir grâce à l’expérience accumulée au fil des années. Ce qui change davantage, c’est la rapidité avec laquelle le cerveau accède à ces connaissances.

Parler est une action extrêmement sophistiquée

Pour comprendre ce phénomène, il faut rappeler que parler est une opération extrêmement sophistiquée. Lorsque nous produisons un mot, le cerveau doit d’abord activer son sens, par exemple l’idée d’un objet, d’une personne ou d’une action, puis retrouver sa forme sonore avant de préparer son articulation.

Dans nos travaux récents sur le vieillissement du langage, nous distinguons notamment deux dimensions essentielles.
La première est la dimension sémantique, c’est-à-dire le sens des mots, les connaissances et les associations construites par l’expérience. La seconde est la dimension phonologique, qui correspond aux sons permettant de prononcer les mots. Par exemple, lorsque vous prononcez le mot « chat », vous récupérez d’abord sa représentation mentale en mémoire, puis vous transformez cette représentation en une série de sons qui rend possible son articulation.

Avec l’âge, les systèmes liés au sens restent particulièrement robustes. En revanche, l’accès à la forme sonore exacte des mots devient parfois moins fluide, car plus vulnérable aux effets de l’âge. En somme, le cerveau retrouve bien l’idée du mot, mais sa récupération phonologique nécessite une mobilisation accrue des ressources cognitives. C’est précisément ce qui produit l’impression du « mot sur le bout de la langue ».

De nouvelles stratégies

Nos recherches menées depuis 2021 montrent cependant que le cerveau ne subit pas passivement ces changements. Il développe au contraire de nouvelles stratégies d’adaptation.

À mesure que les traitements rapides fondés sur les sons des mots deviennent moins efficaces, le cerveau s’appuie davantage sur les connaissances sémantiques, le contexte et l’expérience accumulée. Les mécanismes phonologiques et sémantiques ne sont pas mutuellement exclusifs et continuent de fonctionner en interaction. Toutefois, les modifications cérébrales associées au vieillissement sain semblent progressivement accroître la contribution des systèmes sémantiques, qui participent alors à la compensation des fragilités phonologiques.

Autrement dit, lorsque l’accès direct à un mot devient plus difficile, le cerveau compense en mobilisant davantage le sens et les associations d’idées. Cette réorganisation s’accompagne également d’une implication plus importante de systèmes liés à l’attention et aux organes de sens qui aident à sélectionner l’information pertinente.

Nos travaux plus récents montrent que ces adaptations ne concernent pas uniquement le langage lui-même. Elles reflètent une réorganisation plus interactive du fonctionnement cérébral au cours du vieillissement qui impacte notamment la mémoire et l’attention.

À partir d’environ 55 ans, nous observons des modifications progressives dans les réseaux cérébraux impliqués dans le langage et la communication. Cette réorganisation se manifeste également à l’échelle des réseaux cérébraux. Des travaux récents en magnétoencéphalographie (MEG) suggèrent notamment qu’il tend à regrouper davantage les représentations sémantiques en unités plus larges et plus stables en les associant à des représentations visuelles ou motrices. Pour reprendre notre exemple, le traitement du mot « chat », de sa récupération en mémoire à son articulation, serait davantage médié par l’image, le son ou le mouvement, pour faciliter le langage.

Nos recherches, menées ces trois dernières années, suggèrent également que ces changements répondent à une logique énergétique plus générale du cerveau. Avec le vieillissement, certaines connexions cérébrales longues et coûteuses, comme celles du système phonologique, deviennent plus vulnérables. En réponse, le cerveau tend à privilégier des circuits plus locaux, plus économes en énergie, des critères auxquels semblent répondre les systèmes liés au sens et à l’expérience.

Le vieillissement cérébral apparaît ainsi moins comme une dégradation brutale que comme une recherche permanente d’équilibre entre efficacité de traitement et économie d’énergie.

La réserve cognitive

Il est également important de souligner que cette évolution varie fortement d’un individu à l’autre. Certaines personnes conservent une grande fluidité verbale très tard dans la vie, tandis que d’autres présentent des difficultés plus précoces. Une partie de ces différences est liée à ce que les neurosciences appellent la réserve cognitive.

La réserve cognitive correspond à la capacité du cerveau à s’adapter aux changements et à mobiliser des stratégies alternatives. Elle est influencée par de nombreux facteurs comme le niveau d’éducation, les activités intellectuelles, les interactions sociales, l’activité physique ou encore le multilinguisme. Plus cette réserve est importante, plus le cerveau semble capable de compenser les effets du vieillissement.

C’est précisément cette diversité de trajectoires individuelles que nous étudions aujourd’hui afin de mieux comprendre pourquoi certains cerveaux restent particulièrement adaptatifs avec l’âge et d’identifier plus précocement les trajectoires de vulnérabilité grâce à l’intelligence artificielle et à l’analyse des réseaux cérébraux.

Ces travaux participent à une transformation plus large de la manière d’aborder la santé cérébrale. Aujourd’hui, les recherches visent de plus en plus à détecter les premiers signes de fragilité avant l’apparition de troubles cognitifs plus importants. Par exemple, l’augmentation des sensations de « mot sur le bout de la langue » précède des difficultés cognitives mesurables dans d’autres domaines cognitifs. C’est dans ce contexte qu’émergent les centres de santé du cerveau, qui développent des approches de prévention fondées sur l’identification précoce des individus qui pourraient ressentir des ralentissements de leurs compétences cognitives, mais sans que les mesures objectives montrent de déficit de ces fonctions.

En conclusion, lors du vieillissement cognitif sain, le mot finit presque toujours par revenir. Et lorsqu’il tarde un peu, cela ne signifie pas forcément que le cerveau perd ses capacités. Cela peut simplement indiquer qu’il est en train de modifier ses stratégies pour continuer à fonctionner autrement.

The Conversation

Monica Baciu a reçu des financements de l’ANR et du CNRS (programmes Défi 80|PRIME 2022).

Clément Guichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Vous perdez vos mots ? C’est tout à fait normal ! – https://theconversation.com/vous-perdez-vos-mots-cest-tout-a-fait-normal-284255