Rajeunir ou disparaître : comment les femmes vieillissent – ou non – sur nos écrans

Source: The Conversation – France (in French) – By Monika Siejka, Enseignante Chercheuse en storytelling, leadership et management, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Nicole Kidman, dans le film *Babygirl* (2024). Allô Ciné

Ne pas vieillir, et ce, le plus longtemps possible. Voilà le diktat qui semble présider au destin des actrices au cinéma et dans les séries. À de rares exceptions près, leurs options ne semblent pas nombreuses : soit se lancer dans une course éperdue au rajeunissement grâce à la chirurgie esthétique et le travail des images en postproduction, soit se résoudre à disparaître des écrans ou à se voir proposer des rôles stéréotypés ou secondaires.


Dans la série Dix pour cent, qui décrit la vie d’une prestigieuse agence artistique d’acteurs, Cécile de France joue son propre rôle. Dans le premier épisode de la première saison, diffusé en 2015, elle se voit refuser un rôle chez Tarantino, car elle s’apprête à fêter ses 40 ans :

« Quarante ans pour une actrice, c’est 60 ans pour une femme et 80 pour un homme ! », dit-elle.

Son agent est stupéfait, mais, dans les faits, les chiffres confirment ce diktat. L’invisibilité à l’écran des femmes de plus de 50 ans persiste dans un contexte global de déséquilibre des rôles au regard du vieillissement de la population.

Bien sûr, il y a des exceptions et des succès : extraordinaires Liliane Rovère dans Dix pour cent et Family Business, ou Maggie Smith dans Downton Abbey, ou bien encore, sur un mode plus confidentiel, Sylvie Granotier dans Septième Ciel.

Toutefois, si ces figures ridées sont en accord avec l’âge de leurs corps, on peut s’interroger sur la prolifération de nouveaux visages féminins sans rides ou si peu qu’ils nous font entrer dans la vallée de l’étrange décrite par le roboticien Mori Masahiro.

Être vieille de plus en plus jeune, pour être jeune de plus en plus vieille ?

Faut-il faire son âge ? Mais, lorsqu’on pose cette question, de quel âge parle t-on ?

Quand Audrey Fleurot, l’héroïne de la série HPI, apparaît en octobre 2024 à l’occasion d’un défilé de mode, c’est un « botox shaming » d’une grande véhémence qui l’attend sur les réseaux sociaux. Il lui faudra s’expliquer. Faut-il déclarer son âge pour « justifier » le recours à la chirurgie esthétique ? Ou, comme le dit l’actrice, le faire, mais que cela ne se voie pas ?

Cet exemple illustre plusieurs ambiguïtés majeures. Tout d’abord : « L’âge est une donnée biologique socialement manipulée et manipulable », comme l’avait déjà énoncé Pierre Bourdieu.

L’essayiste, romancière et militante américaine Susan Sontag a bien décrit dans son article « The double standard of aging », en 1972, à quel point, pour les femmes, la vieillesse relève d’une angoisse qui n’a pas d’âge calendaire. Elle s’inscrit dans la confrontation sans fin entre le corps réel et un corps imaginaire, jamais atteignable. Un corps de femme dont le vieillissement n’est pas perçu comme une bonification, au contraire de bien des hommes. Enfin, la femme se surveille sans cesse tout en surveillant ses consœurs, renchérit l’écrivain et critique d’art John Berger dans son essai Voir le voir (1976), car elle a appris à le faire. Dès lors, l’actrice, sous le feu des projecteurs, se retrouve confrontée à toutes ces contradictions, amplifiées par les effets de miroir des réseaux sociaux.

Pourquoi rajeunir ? Pour être désirable ?

Dans la série Nip Tuck de Ryan Murphy, diffusée entre 2003 et 2010, les deux héros, chirurgiens esthétiques, attaquent toujours leurs premières consultations ainsi : « Tell me what you do not like about yourself? » (« Dites-moi ce qui vous déplaît chez vous »).

Peu d’épisodes s’intéressent à la demande de rajeunissement. Toutefois, Vanessa Redgrave (S2E1) l’explique sans détour : à 67 ans, son personnage veut redevenir désirable. Contrairement à Rose dans Septième Ciel, elle ne veut pas rester assignée à sa classe d’âge. Son « appétit de cougar », qualification peu flatteuse d’une sexualité agressive, comme le dit sa fille, qui la renvoie à son âge véritable, lifting ou non. Sans doute le signe que la série est quelque peu datée, désormais.

Dans Dix pour cent encore (2015-2020), Sigourney Weaver refuse de se voir assigner un amoureux « de son âge » dans le scénario qu’on lui propose et veut un jeune amant. Non sans difficulté et obstination, elle obtiendra gain de cause (S4E5). Mais la série s’empresse de montrer également à quel point l’actrice est incroyablement en forme physiquement à travers un numéro de danse quasi acrobatique, comme pour légitimer sa revendication. Il ne s’agit pas d’être jeune uniquement dans sa tête et sur son visage. Il faut performer.

Rajeunir pour ne pas vieillir

Dans cette obsession pour la jeunesse, il faut lire aussi la peur du vieillissement et la difficulté à faire place aux vieilles et aux vieux dans la société contemporaine.

Si la vieillesse est associée à l’amoindrissement des facultés physiques et intellectuelles, à la décrépitude, elle conduit à une sortie de l’espace public, de celui des actifs. Les rides sont dans les Ehpad. Dans la série Better Call Saul, les résidents de maisons de retraite sont montrés comme vulnérables, à la merci du groupe qui gère les maisons de retraite qui lui appartiennent. Bien avant la sortie en France de l’essai les Fossoyeurs. Révélations sur le système qui maltraite nos aînés (2022), de Victor Castanet, les deux premières saisons (2015-2017) alertaient sur les intérêts financiers qui président aux décisions du groupe. « Getting old sucks » (« ça craint de vieillir), dit très sérieusement Kim à Jimmy alors que ce dernier s’amuse de l’adoration que lui vouent « ses » grands-mères. Cet amusement n’est d’ailleurs pas dénué d’une forme d’infantilisation des personnes âgées.

Sur un ton moins dramatique, on retrouve ces mêmes aspects dans Septième ciel : infantilisation, solitude, économies de moyens et pression à la rentabilité.

Dès lors, l’effet repoussoir de cette perspective ne conduit-il pas à valoriser le désir de rajeunissement ? Comme s’il s’agissait de ne pas vieillir, le plus longtemps possible.

Vers une standardisation des visages ?

Le bistouri n’est pas le seul à l’œuvre dans le processus de rajeunissement. Plus invisible encore – puisqu’il faut que cela soit impossible à détecter – les logiciels de « beauty work » gomment toutes les imperfections à l’image ou considérées comme telles en postproduction : rides, patte d’oie, cernes, voire refait un nez. Très utilisé à Hollywood, il l’est aussi en France si bien que le souci d’authenticité est du côté de l’exception. On parlera même d’acte de résistance, c’est dire que les normes ont changé.

Par conséquent, on aura beau jeu de critiquer le visage devenu quasiment irréel de Nicole Kidman qui, de films en séries, semble jouer avec la perfection de son image. Elle ira jusqu’à accepter, dans Babygirl, d’être injuriée par le personnage de sa fille. Cette dernière compare en effet son visage à du poisson mort. Performance ultime et jouissance libre de son corps comme l’écrit la critique de cinéma Mireille Joudet ou signe d’alerte sur une société qui ne sait plus ce qu’elle regarde quand elle donne à voir ?

Il n’en reste pas moins que ces visages étranges, qui se ressemblent de plus en plus nourrissent une économie capitaliste prolifique. Depuis les rituels beautés antirides des préadolescentes à ceux des femmes âgées, toutes aspirent à une jeunesse entre filtres et scalpels. Et ce marché-là est en pleine expansion.

« Ad vitam… »

La course au rajeunissement, voire à l’immortalité, est devenue la nouvelle frontière de la Silicon Valley. Des millions de dollars sont investis dans cette industrie. Les expériences qu’il mène sur lui-même, les publications et ventes de produits de l’entrepreneur Bryan Johnson ne sont que la partie émergée de ce mouvement qui repose notamment sur le courant transhumaniste.

C’est dans ce contexte que s’inscrivent aussi ces nouveaux visages qui paraissent plus « autres » que jeunes.

Car être jeune, c’est justement vieillir, ce que raconte justement la série Ad Vitam. Dans un futur proche, un procédé technique a permis de stopper le vieillissement et donc la mort. Le héros a 120 ans, mais en paraît 50. Il doit enquêter sur ce qui est devenu un acte politique : le suicide de sept jeunes qui refusent de ne pas vieillir.

Toutes les histoires en effet vont dans le sens du choix d’Ulysse face à Calypso : la nymphe offrit jeunesse éternelle et immortalité au héros. Celui-ci refusa.

The Conversation

Monika Siejka ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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