Source: The Conversation – in French – By Tamara Ben Ari, Chercheuse en sciences de l’environnement, Inrae

Alors que le trafic aérien mondial a retrouvé, voire dépassé, ses niveaux d’avant-Covid, les personnels de la recherche français auxquels nous sous sommes intéressés font exception : leurs déplacements en avion ont été divisés par deux par rapport à 2019, et cette baisse se maintient dans le temps.
Nos récentes analyses montrent que ces scientifiques, toutes disciplines confondues, se déplacent aux mêmes endroits et pour les mêmes raisons, mais deux fois moins qu’auparavant. Résultat : les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées aux déplacements professionnels ont, elles aussi, été divisées par deux, sans qu’aucune contrainte réglementaire ne l’ai imposé.
Comment ces résultats ont-ils été obtenus ?
Nous avons analysé la plus grande base de données existante sur l’empreinte carbone de la recherche, construite par le groupement de recherche (GDR) Labos 1point5 grâce à l’outil libre et open source GES 1point5.
La base de données ainsi constituée regroupe près d’un million de déplacements professionnels réalisés entre 2019 et 2024 dans environ un tiers des laboratoires de recherche français. Cette base, construite grâce au travail collaboratif de centaines de laboratoires de recherche volontaires, permet de suivre l’évolution du nombre de déplacements, des distances parcourues, des modes de transport utilisés (avion, train) et des émissions de gaz à effet de serre associées. Elle est basée sur les listings de voyages financés par les laboratoires. Le nombre de déplacements, vérifiés et corrigés ligne à ligne peut enfin être normalisé par le nombre de personnels du laboratoire.
Nous avons « décomposé » les émissions de GES annuelles de façon à répondre à trois questions simples :
• Voyage-t-on moins souvent ?
• Voyage-t-on moins loin ?
• Utilise-t-on des modes de transport moins carbonés ?
Nous montrons que la diminution de la fréquence des déplacements, tous modes confondus, explique à elle seule environ la moitié de la réduction totale des émissions observée depuis 2019. Ensuite, la distance moyenne parcourue par déplacement diminue d’environ 17 %, et l’intensité carbone moyenne par kilomètre parcouru diminue d’environ 20 %. Cette évolution de la baisse de l’intensité carbone tient avant tout à la montée en proportion du ferroviaire, nettement moins émetteur que l’aérien.
En quoi est-ce important ?
Les déplacements professionnels représentent une part importante de l’empreinte carbone de la recherche (environ 25 % en 2019). Montrer qu’il est possible de diviser ces émissions par deux remet en cause l’idée selon laquelle la mobilité aérienne serait incompressible dans les métiers compétitifs, collaboratifs ou fortement internationalisés.
Le contraste entre la recherche et d’autres secteurs professionnels, où le trafic aérien semble repartir à la hausse, malgré des informations fragmentaires, suggère que cette transformation est à relier à une certaine autonomie organisationnelle du champ scientifique ainsi, éventuellement, au consensus scientifique autour des enjeux climatiques.
Cette réduction drastique des émissions de GES invite à nuancer l’idée que l’absence de régulation contraignante généralisée – qu’elle soit imposée par le haut au niveau national ou par le bas dans les laboratoires – signifie une incapacité à dépasser la seule quantification des émissions de GES. Nos résultats suggèrent au contraire que des transformations importantes ont eu lieu, en l’absence de politiques climatiques ambitieuses. L’appropriation de la question climatique au sein des laboratoires, accompagnée par des initiatives dédiées telles que Labos 1point5, a pu y contribuer.
Nos résultats plaident enfin pour un « verrouillage vertueux », qui permettrait d’éviter un retour progressif aux niveaux d’émissions de gaz à effet de serre antérieur au Covid.
Quelles suites à cette recherche ?
Il reste à comprendre plus finement pourquoi cette transformation s’est maintenue dans le temps, et si elle est parfaitement représentative de l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche. Plusieurs facteurs peuvent être en jeu pour expliquer nos observations : les effets durables de la pandémie sur l’offre et la demande en déplacements, la généralisation et la diversification des usages de la visioconférence, la hausse du prix des billets d’avion et de train, mais aussi la diffusion progressive de nouvelles normes de sobriété dans le monde académique.
La question devient alors celle d’une possible écologisation du monde académique : assiste-t-on à une redéfinition progressive de ce qui est considéré comme une mobilité légitime ou nécessaire dans la recherche ? Répondre à cette question est crucial pour comprendre si les évolutions observées sont conjoncturelles ou le signe d’une transformation plus profonde du secteur, ainsi que leur possible diffusion à d’autres secteurs. Des études similaires conduites dans d’autres pays seront nécessaires pour mieux comprendre les déterminants et la stabilité des changements observés en France.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
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Tamara Ben Ari est co-fondatrice de Labos 1point5
Léa Marquet et Philippe-e. Roche ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
– ref. Les chercheurs ont divisé par deux leurs vols professionnels sans y être contraints – https://theconversation.com/les-chercheurs-ont-divise-par-deux-leurs-vols-professionnels-sans-y-etre-contraints-282805
