Le Tchad met l’arabe sur un pied d’égalité avec le français dans les écoles : les enjeux politiques de cette décision

Source: The Conversation – in French – By Helga Dickow, Associate Researcher at the Arnold Bergstraesser Institut, Freiburg Germany, University of Freiburg

Dans la plupart des pays africains multilingues, la politique linguistique est un sujet très sensible et controversé. Elle touche à l’identité régionale, à la religion et au pouvoir politique – comme on le voit clairement au Tchad, en Afrique centrale.

Environ 130 langues sont parlées au Tchad, pays multiethnique et multiconfessionnel. Les deux langues officielles sont l’arabe standard et le français. Aucune des deux n’est originaire du pays et aucune n’est la langue maternelle de la majorité de la population.

L’arabe a façonné l’identité de la plupart des groupes ethniques du nord du Tchad pendant plusieurs siècles, tandis que le français l’a fait pendant un peu moins d’un siècle, principalement dans le sud du pays.

En me basant sur mes études sur les conflits ethniques et religieux au Tchad, il apparaît que cette nouvelle approche dépasse le cadre scolaire.

Le nouveau ministre de l’Éducation, Mahamat-Ahmat Alhabo, a publié une circulaire en avril 2026 exigeant qu’à partir de la prochaine année scolaire, l’arabe standard se voie accorder le même statut que le français en tant que langue d’enseignement et d’examen.

Cette circulaire met en lumière la situation politique au Tchad, tant sur le plan national qu’international.

Sur le plan national, donner immédiatement un statut égal aux deux langues semble être une initiative délibérée pour favoriser l’élite économique et politique arabophone. Ce sont les francophones, dont est issue la majeure partie de l’opposition politique, qui en feront les frais.

Cela traduit un éloignement progressif de l’ancienne puissance coloniale, la France, et une tentative du régime actuel dirigé par Mahamat Idriss Déby de nouer des liens plus étroits avec le monde arabe, en particulier les Émirats arabes unis.

Arabe et français : islamisation et héritage colonial

L’arabe et le français ont des racines historiques différentes dans le pays. On pense que l’arabe est arrivé dans le nord de l’actuel Tchad dans le cadre du processus d’islamisation entre le VIIIe et le XIe siècle.

Comme dans d’autres pays, parallèlement à l’arabe standard, une langue familière distincte, connue sous le nom d’arabe tchadien, s’est développée, enrichie par le vocabulaire des langues locales régionales.

Aujourd’hui, l’arabe standard est la langue dans laquelle le Coran est enseigné et récité. Il est parlé par une petite élite aisée, majoritairement musulmane et instruite, qui entretient des liens étroits avec les pays arabophones, souvent par le biais de migrations temporaires pour les études ou le travail. La majorité de ceux qui se disent arabophones parlent généralement l’arabe tchadien local.

La domination coloniale française de 1900 à 1960 a imposé le français comme langue de culte et d’enseignement dans les régions du sud du pays.

L’emploi dans l’administration coloniale exigeait la connaissance du français. Le sud du Tchad a davantage adopté la langue française. Cependant, le nord islamisé l’a largement rejetée et s’est appuyé sur ses propres écoles.

L’arabe tchadien et le français servent désormais de langues véhiculaires dans tout le pays, en particulier dans les centres urbains. Cependant, ils continuent de représenter des origines et des religions différentes : les musulmans du nord et les chrétiens du sud.

À cela s’ajoutent des rapports de force politique : une partie de l’élite musulmane détient les rênes du pouvoir depuis plus de 40 ans.

Le bilinguisme : nécessité et défi

Comme de nombreux autres États, le Tchad indépendant a adopté le système éducatif français et le français comme langue officielle sous la direction de son président francophone, Ngarta Tombalbaye.

Bien que l’arabe ait été reconnu comme langue nationale en 1962, le français est resté la seule langue officielle de l’administration et de l’enseignement. En conséquence, au cours des premières décennies qui ont suivi l’indépendance, la fonction publique et le pouvoir politique ont été dominés par une élite francophone.

Après des années de guerre civile, en 1978, le pouvoir a été transféré du sud majoritairement chrétien vers le nord majoritairement musulman.
Cela s’est traduit par la reconnaissance de l’arabe comme deuxième langue officielle. Le président Félix Malloum, qui n’était au pouvoir que quelques mois, s’est mis d’accord avec son Premier ministre, Hissène Habré, qui allait diriger le Tchad d’une main de fer de 1982 à 1990, pour que l’arabe soit également inscrit dans la Constitution.

Après la prise du pouvoir par Idriss Déby en 1990, la Conférence nationale de 1993 a cherché à construire un Tchad plus démocratique et plus uni. La conférence a abordé la question de la langue. Cependant, le débat ne portait plus sur l’arabe ou le français. Les délégués venus de tout le pays ont convenu que l’objectif devait être le bilinguisme. La question était : l’arabe standard ou l’arabe tchadien local ? L’arabe standard a été choisi.

Ce choix a créé un immense défi pour un système éducatif déjà fragile pendant les décennies qui ont suivi. Depuis lors, il y a un manque criant d’enseignants et de matériel pédagogique en arabe.

En conséquence, peu de cours ont été dispensés, ce qui a entraîné un faible niveau de maîtrise de l’arabe dans les écoles publiques. Même les universités où les cours sont dispensés en arabe se plaignent de devoir commencer par l’alphabétisation de base. Le bilinguisme dans les écoles tchadiennes est encore loin d’être une réalité.

De plus, une grande partie de la population francophone considère l’arabe standard comme un outil d’oppression politique et refuse de l’apprendre.

La langue en tant que force politique et économique

Selon la circulaire, l’arabe standard doit être enseigné à partir de la prochaine année scolaire avec le même nombre d’heures de cours que le français. Il deviendra également une matière d’examen pour le baccalauréat avec effet immédiat.

Cela ne profitera qu’aux enfants des élites. Ils peuvent améliorer leurs compétences grâce aux écoles privées, de plus en plus nombreuses, qui proposent des cours d’arabe de grande qualité, ou en étudiant à l’étranger.

Dans la pratique, les groupes qui ont acquis leur richesse sous le régime d’Idriss Déby conserveront leur influence et leur statut.

En revanche, l’ancienne élite francophone sera politiquement et économiquement marginalisée.

Conclusion

Le passage à l’arabe standard reflète l’orientation actuelle de la politique étrangère du Tchad. Le pays a mis fin à sa coopération militaire avec la France et cherche à resserrer ses liens avec le Moyen-Orient, en particulier avec les Émirats arabes unis.

Depuis la mort d’Idriss Déby, les Émirats sont intervenus à plusieurs reprises pour apporter un généreux soutien financier. Mais ce soutien s’accompagne de conditions, telles que le soutien du Tchad à Hemedti dans la guerre civile du Soudan voisin, ce qui risque d’impliquer le Tchad dans le conflit.

En résumé, la politique linguistique du régime tchadien n’est pas sans risque. Priver une grande partie de la population de l’espoir d’un avenir meilleur pourrait conduire à des conflits impossibles à résoudre pacifiquement.

The Conversation

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