Biométrie électorale à Madagascar: pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

À Madagascar, la préparation des élections de 2027 passe par la refonte biométrique du registre électoral national avec l’objectif clair de fiabiliser les listes, mieux identifier les électeurs et renforcer la crédibilité du scrutin. Dans un pays où les dernières élections ont suscité des contestations et des accusations d’irrégularités, la biométrie est ainsi présentée comme un outil de confiance.

Cette réforme s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux pays africains ont adopté des technologies biométriques pour enregistrer ou identifier les électeurs, avec la promesse récurrente de réduire certaines fraudes et d’améliorer la qualité des scrutins.

Mais que nous apprennent réellement les recherches consacrées à la biométrie électorale en Afrique ?

Chercheur en sciences de l’information et de la communication, spécialiste de la gouvernance numérique et des nouvelles vulnérabilités informationnelles en Afrique et dans l’océan Indien, j’analyse dans cet article la biométrie non pas en tant que solution miracle ou simple outil technique, mais en tant que technologie électorale, en tenant compte de sa complexité contextuelle.

Une promesse technique face à un problème politique

L’essor de la biométrie électorale répond à des difficultés concrètes. Dans plusieurs pays africains, les systèmes d’état civil restent incomplets ou inégalement tenus. Identifier les électeurs constitue alors un défi majeur pour les administrations électorales.

Les dispositifs biométriques permettent, en théorie, d’améliorer la qualité des registres électoraux en limitant les inscriptions multiples, les doublons et certaines formes de fraude documentaire.

Les travaux d’Alan Gelb et Anna Diofasi montrent que ces technologies peuvent contribuer à renforcer la fiabilité administrative des listes électorales — notamment en réduisant le risque d’élections sérieusement contestées pouvant dégénérer en violence. À condition, toutefois, qu’elles soient déployées de manière rigoureuse et dans des contextes institutionnels appropriés. Cette dimension explique en partie leur diffusion progressive sur le continent, malgré des coûts élevés et une efficacité variable selon les pays.

Par exemple, au Ghana, l’introduction de l’enregistrement et de la vérification biométriques à partir de 2012 a permis de dédupliquer les listes et de réduire les inscriptions multiples. Cette situation a contribué à faire reculer les contestations centrées sur la fiabilité du registre électoral, même si les élections restent malgré tout politiquement disputées.

À l’inverse, l’étude du cas camerounais suggère que la biométrie peut contribuer à formaliser et à sécuriser les registres électoraux. Son effet sur la réduction des crises électorales demeure limité lorsque les institutions sont contestées. En outre, son efficacité reste faible si les acteurs politiques ne perçoivent pas le processus électoral comme impartial.

Mais cette promesse technique ne doit pas être confondue avec une promesse démocratique plus large.

Les débats publics autour de la biométrie reposent souvent sur une idée implicite : puisque l’une des controverses électorales porte sur l’identification des électeurs, une technologie capable de mieux identifier les individus permettrait de résoudre les problèmes de fraude.

Cette perspective reflète une approche technosolutionniste, c’est-à-dire l’idée selon laquelle une innovation technique pourrait, à elle seule, résoudre des problèmes sociaux ou politiques complexes. Or, les contestations électorales ne se réduisent pas aux questions d’identification. Elles peuvent aussi concerner l’achat de voix, les pressions administratives, l’intimidation des électeurs, les déséquilibres médiatiques, la désinformation, la compilation des résultats, l’indépendance des institutions électorales ou encore la confiance accordée aux autorités chargées du scrutin.

Dans cette perspective, la biométrie peut améliorer certains aspects techniques de l’élection, notamment l’identification des électeurs, sans pour autant répondre à l’ensemble des enjeux de confiance qui entourent un scrutin.

Quand la technologie électorale devient un objet de confiance

Les travaux sur le Tchad montrent que la biométrie n’est pas seulement introduite pour ses performances techniques. Elle est aussi investie d’une forte charge symbolique — modernité, objectivité, neutralité — et présentée comme capable de corriger les défaillances imputées aux acteurs humains. Pourtant, cette recherche montre que la biométrie ne sort jamais du champ politique : le choix des prestataires, les coûts, la gestion des données et le rôle des experts deviennent eux-mêmes des objets de controverse. La biométrie ne supprime donc pas ici les conflits électoraux ; elle les reconfigure.

D’autres recherches récentes sur le Kenya et le Sénégal vont dans le même sens en montrant comment cette reconfiguration opère à l’ère numérique. La numérisation déplace les controverses vers les bases de données, les serveurs et les enjeux de souveraineté numérique avec des citoyens qui réclament désormais l’ouverture des infrastructures censées produire la vérité électorale. Ce déplacement met en évidence un paradoxe : alors que la biométrie est promue comme gage de transparence, son opacité technique peut elle-même devenir une source de défiance.

Ces vulnérabilités informationnelles électorales se présentent sous des formes variées. Il s’agit de rumeurs sur les données, d’opacité des systèmes, ou d’incapacité des institutions à rendre les mécanismes du scrutin vérifiables par les citoyens.

À ces enjeux communicationnels s’ajoute la dimension de la souveraineté des données. Dans plusieurs pays africains, la collecte et le traitement des données biométriques sont confiés à des prestataires étrangers, ce qui soulève des questions quant au contrôle effectif des données personnelles des électeurs, à leur stockage et à leur éventuelle réutilisation.

Au Kenya, la société française Safran Identity & Security, devenue IDEMIA, a été retenue par la commission électorale pour fournir la technologie du système KIEMS lors des élections générales de 2017, notamment pour l’identification biométrique des électeurs. Ce dispositif s’est ensuite retrouvé au cœur des controverses post-électorales, non parce qu’une fraude de l’entreprise aurait été démontrée, mais parce que la contestation a porté sur l’accès aux serveurs, la transmission électronique des résultats, la vérifiabilité du système et la transparence des infrastructures électorales.

Cette question rejoint le débat sur le « colonialisme des données ». Les sociétés numériques reposent sur l’appropriation des traces produites par les individus, désormais traitées comme une ressource.

Dans le contexte africain, Danielle Coleman parle d’un « 21st Century Scramble for Africa » pour désigner une nouvelle ruée vers le continent, centrée sur l’extraction, le stockage et le contrôle des données par les grandes entreprises.

Appliqué aux élections biométriques, l’enjeu est particulièrement sensible. Les données électorales touchent à l’identité civile, à la citoyenneté, au droit de vote et à la souveraineté démocratique. Lorsque les systèmes, leur maintenance ou leur traitement dépendent de prestataires étrangers, les États africains peuvent devenir dépendants d’infrastructures qu’ils n’ont ni conçues ni pleinement gouvernées.

Une technologie électorale ne s’impose donc pas uniquement parce qu’elle fonctionne. Son acceptation dépend aussi de la confiance accordée aux institutions qui la déploient, de la clarté des explications, de la crédibilité du dispositif et de la perception des risques par les publics. L’enjeu ne se limite donc pas à l’aspect technologique, il est aussi communicationnel.

Pour Madagascar, l’enjeu n’est donc pas seulement d’introduire une biométrie fiable, mais de garantir autant que possible le contrôle national des données électorales, leur crédibililités, l’encadrement strict des prestataires et la compréhension publique du dispositif.

La biométrie n’est pas un substitut à la confiance démocratique

L’exploration des recherches consacrées aux expériences africaines invite à une conclusion prudente : la biométrie n’est ni une solution miracle, ni une technologie inutile. Son efficacité dépend de son articulation avec d’autres mécanismes démocratiques à savoir les audits indépendants, la transparence des procédures, le contrôle citoyen, les institutions crédibles.

Le risque principal serait de la présenter comme un substitut à la confiance institutionnelle, comme si une technologie pouvait, à elle seule, garantir la crédibilité d’un scrutin. Au-delà de s’interroger sur le fonctionnement de la technologie, la question est aussi de comprendre comment les sociétés construisent la confiance autour d’elle. Car si une machine peut vérifier une identité, elle ne peut pas produire la légitimité d’une élection.

En définitive, pour les pays africains engagés dans des réformes biométriques, et notamment pour Madagascar où l’apport de la biométrie est aujourd’hui d’actualité, la question décisive ne sera pas seulement technique. Elle sera aussi de savoir si cette technologie est comprise, crédible, contrôlée et perçue comme légitime par les citoyens.

La biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification des électeurs. La comparaison avec d’autres expériences africaines montre qu’elle peut produire des effets positifs lorsqu’elle s’inscrit dans une gouvernance électorale crédible. Outre le cas du Ghana déjà évoqué, le Sénégal constitue un exemple intéressant avec la consolidation du fichier électoral biométrique, appuyée sur la photographie, les empreintes digitales et le Numéro d’identification national, qui ont renforcé l’unicité de l’électeur et la fiabilité technique du registre.

Ces deux exemples montrent qu’il existe bien des situations où la biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification électorale, à condition d’être accompagnée par de la transparence, des audits indépendants et une pédagogie publique suffisante.

Mais elle ne traite pas, à elle seule, les dimensions politiques, institutionnelles et informationnelles qui conditionnent la confiance démocratique. C’est dans l’articulation entre outil technique, transparence institutionnelle et contrôle citoyen que se joue, en définitive, la crédibilité du scrutin africain.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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