Source: The Conversation – in French – By Laurie Gagnon-Bouchard, Doctorante en science politique, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
Les citoyens de Rouyn‑Noranda ne seraient pas plus exposés à l’arsenic que les autres Canadiens et leurs niveaux d’imprégnation proviendraient surtout de leur alimentation, non pas de la Fonderie Horne. C’est du moins ce qu’affirme une récente étude commanditée par Glencore – qui relance les inquiétudes sur la manière dont l’industrie fabrique le doute autour de risques pourtant documentés depuis des décennies.
Le 9 juin 2026, une étude de biosurveillance sur l’arsenic à Rouyn-Noranda commandée par Glencore à la firme privée Intrinsik était rendue publique. Payée par la compagnie propriétaire de la Fonderie Horne, elle conclut que l’alimentation serait davantage responsable de l’imprégnation à l’arsenic de la population que les émissions de la Fonderie – pourtant située au cœur de la ville. L’étude affirme même que les Rouynorandiens seraient moins exposés à l’arsenic que les Canadiens moyens.
Des scientifiques indépendants, comme la professeure de santé environnementale Maryse Bouchard, ont rapidement relevé les lacunes méthodologiques de la recherche, notamment sur le choix des biomarqueurs. Le directeur de l’Observatoire national sur les incidences des émissions de contaminants sur la santé et l’environnement (ONICSE), Daniel Proulx, a quant à lui rappelé l’importance de privilégier les recherches universitaires indépendantes – une exigence que cette étude, financée directement par l’industrie concernée, ne semble pas satisfaire.
Mais alors, qu’est-ce qui pousse une compagnie comme Glencore à financer une telle étude ?
La fabrique du doute
En tant que chargée de cours enseignant la sociologie de l’environnement à l’UQO et doctorante à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa – où je réalise une thèse sur l’expérience vécue des citoyens de Rouyn-Noranda –, je propose une réponse : la fabrique du doute. Cette tactique, historiquement utilisée par l’industrie du tabac et l’industrie pétrolière, vise à brouiller les certitudes scientifiques pour retarder l’action politique.
Un mémo désormais célèbre de 1969 d’un cadre de l’industrie du tabac la résumait ainsi : « Le doute est notre produit, car il est le meilleur moyen de rivaliser avec le corps de connaissances qui existe dans l’esprit du grand public. »
Les Américains Naomi Oreskes et Erik Conway, historiens des sciences, ont documenté cette stratégie dans le livre Les marchands de doute (2010). Ils montrent comment des industries dont les produits et les activités présentent des risques pour la santé et l’environnement ont financé des recherches alternatives pour entretenir l’incertitude et repousser la réglementation. L’étude commanditée présente la structure des mécanismes identifiés par Oreskes et Conway : proposer une source alternative d’exposition pour diluer la responsabilité industrielle.
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Comment ça fonctionne ?
Le mécanisme est simple. La science comporte toujours une part d’incertitude. Les compagnies l’amplifient en proposant notamment des causes alternatives – l’alimentation, par exemple – pour réduire la certitude scientifique perçue dans l’espace public.
De leur côté, les médias jouent un rôle important dans la diffusion de ces pistes alternatives, non par mauvaise foi, mais en raison du principe journalistique d’impartialité. En cherchant à représenter « les deux côtés » d’un débat, les médias finissent parfois par accorder une équivalence apparente à des positions qui n’ont pas le même poids scientifique. Les chercheurs américains Maxwell Boykoff et Jules Boykoff ont appelé ce phénomène le « balance as bias » en exposant comment les sceptiques des changements climatiques ont eu accès à des tribunes médiatiques importantes permettant de diffuser leur désinformation.
Dès lors, le risque de cette étude commanditée par Glencore est qu’elle soit présentée comme une voix parmi d’autres dans un « débat », en plaçant sur le même pied d’égalité une connaissance scientifique indépendante et une étude financée par l’industrie directement concernée. Ainsi, un article qui citerait à parts égales l’étude Intrinsik et les avis de santé publique indépendants donnerait l’impression d’un débat équilibré là où il n’y en a pas.
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Ce qu’on finit par oublier
Cette fabrique du doute est si efficace qu’elle pourrait faire oublier les faits documentés. La Fonderie Horne se dresse au cœur de Rouyn-Noranda, à proximité des maisons. Elle a laissé des traces durables sur le territoire – ses parcs miniers orangés en témoignent, comme le décrit Pierre Céré dans Voyage au bout de la mine –, tout en continuant de rejeter de l’arsenic, du plomb et du cadmium à des niveaux préoccupants. Les avis de 2018 et de 2019 de santé publique sur le risque sanitaire lié à ces rejets sont clairs.
Dès 2004, l’avis interministériel signé par Pierre Walsh était sans ambiguïté : « Étant donné le caractère cancérigène de l’arsenic, il est nécessaire d’adopter une approche préventive visant à réduire le plus possible les niveaux d’exposition de la population. »
Des conséquences politiques concrètes
La fabrique du doute ne vise pas seulement l’opinion publique : elle a pour objectif ultime de retarder l’action politique. Les historiens Naomi Oreskes et Erik Conway ont documenté comment cette tactique employée par l’industrie du tabac a contribué à repousser des politiques de santé publique – avec des conséquences importantes sur le nombre de décès lié au tabagisme.
L’opération de relations publiques de Glencore depuis la dernière attestation d’assainissement de 2023 – publicités, menaces de fermeture, et maintenant cette étude – pourrait permettre à la Fonderie d’obtenir un délai supplémentaire pour atteindre le seuil de 15 ng/m³. Rappelons que la norme québécoise sur l’arsenic est de 3 ng/m³.
Cela implique que le gouvernement du Québec reviendrait sur les normes qu’il avait lui-même imposées en 2023. Cette éventualité retarderait la diminution des émissions d’arsenic de la Fonderie Horne alors que les experts demandaient déjà dans l’avis de 2004 qu’elle atteigne un niveau inférieur à 10 ng/m3.
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Le doute que vivent les citoyens
Cela fait au moins vingt ans que les autorités publiques peinent à réduire l’exposition de la population de Rouyn-Noranda aux niveaux recommandés par plusieurs experts. Pendant ce temps, des citoyens vivent une exposition injuste à des contaminants dans leur quotidien – quand ils soupent dehors, quand ils promènent leur chien, quand ils font leur jogging, quand ils ouvrent leurs fenêtres. Ce sont eux qui portent quotidiennement le poids cognitif du doute : se demander s’ils peuvent cultiver et manger leurs légumes, si leurs enfants peuvent jouer dans la cour, si les problèmes de santé de leurs proches sont liés aux rejets de la Fonderie.
Il y a plus de soixante ans, la biologiste américaine Rachel Carson écrivait dans Printemps silencieux : « L’arsenic est la première des substances carcinogènes reconnues ; cette découverte a été faite il y a deux siècles par un médecin anglais, qui a relié le cancer à l’arsenic contenu dans les suies de cheminée. Des populations entières ont été empoisonnées chroniquement par l’arsenic, pendant de longues périodes. » Ce que Carson décrivait comme une leçon historique est encore, à Rouyn-Noranda, une réalité présente.
Le doute ne devrait pas avoir le dernier mot sur une certitude scientifique vieille de deux siècles. Pour reprendre les mots de Carson : « il est grand temps de faire taire ces fausses assurances, de cesser d’enrober de sucre des faits désagréables au palais. »
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Laurie Gagnon-Bouchard a reçu une bourse doctorale d’études supérieures de l’Ontario (BESO).
– ref. Arsenic à Rouyn‑Noranda : la fabrique du doute – https://theconversation.com/arsenic-a-rouyn-noranda-la-fabrique-du-doute-285017
