La Russie est-elle un État colonial  ?

Source: The Conversation – in French – By Clémentine Fauconnier, Maîtresse de conférences, Université de Haute-Alsace (UHA)

*La conquête de la Sibérie par Ermak*, tableau de Vassili Sourikov peint en 1895, représente une bataille en 1582 entre les forces russes conduites par Ermak, un chef cosaque au service d’Ivan le Terrible, et l’armée du khanat de Sibérie.
Musée Russe (Saint-Pétersbourg)

Si la Fédération de Russie est aujourd’hui l’État le plus étendu de la planète, c’est parce que, des siècles durant, l’empire russe dont elle est la descendante directe n’a cessé de s’agrandir à force de conquêtes vers l’Est et vers le Sud. Pour autant, si cette dimension impériale est bien connue et documentée, l’aspect colonial de l’État russe est longtemps demeuré un impensé. Or, impérialisme et colonialisme ne sont pas synonymes. Dans son ouvrage la Russie de Poutine. Du tournant autoritaire à la guerre, qui vient de paraître aux éditions Le Cavalier Bleu, la politiste Clémentine Fauconnier, maîtresse de conférences à l’Université de Haute-Alsace, chercheuse à l’UMR Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe et cofondatrice du Collectif de recherche sur la Russie contemporaine pour l’analyse de ses nouvelles trajectoires, CORUSCANT, met en lumière les tensions internes à la Russie – où vivent de nombreux peuples non russes qui, souvent, conservent un sentiment national spécifique – et participe au débat en cours sur le caractère colonial de la guerre que le Kremlin livre actuellement à l’Ukraine. Extraits.


« Nous, les représentants des peuples autochtones et des régions colonisées de la Fédération de Russie, déclarons ouvert le processus de décolonisation complète et générale de la Russie. » Déclaration du Forum des peuples libres de la post-Russie, le 17 juillet 2022.

Fondé le 8 mai 2022 quelques semaines après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, le Forum des peuples libres de la post-Russie s’est fait connaître par la diffusion d’une carte intitulée « L’Eurasie du nord en 2030 » représentant le territoire actuel de la Fédération de Russie morcelé en 41 États.

« L’Eurasie du Nord en 2030 » (cliquer pour zoomer).
Forum des peuples libres de la post-Russie

Aussi radicale dans ses aspirations que controversée dans sa réception, l’initiative a cependant bénéficié d’un certain écho en multipliant les interventions en Europe, y compris au Parlement européen, en Amérique du Nord mais aussi au Japon ou encore à Taiwan. Fondé par l’entrepreneur ukrainien Oleg Magaletskyi, fervent soutien des révolutions orange et du Maïdan, les activités de ce forum sont emblématiques des enjeux de la mise à l’agenda de la dimension coloniale de la politique conduite par l’État russe, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières.

Un processus constitutif de la construction de l’État russe : de la grille impériale à la grille coloniale

S’il y a aujourd’hui consensus pour considérer le poids de l’histoire impériale de la Russie dans sa politique intérieure et extérieure actuelle, la dimension coloniale fait en revanche l’objet de débats bien plus marqués (Colin Lebedev, 2022).

Fondé en 1721 par le tsar Pierre le Grand, l’État russe a officiellement été un Empire pendant près de deux siècles, jusqu’à la révolution bolchévique. Pour autant, les siècles précédents ont été très fortement marqués par la politique d’expansion territoriale des dirigeants de la Grande principauté de Moscou (1263-1547). De même, la création du Tsarat de Russie (1547-1721) fait explicitement référence aux empereurs romains et byzantins : le terme de tsar constituant une version russifiée de César – titre des empereurs romains – tandis que la qualification par Ivan le Terrible de Moscou comme une « troisième Rome » marque la continuité avec les centres impériaux de Rome et de Constantinople. Officiellement anti-impérialiste, l’État soviétique n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques impériales : expansion territoriale, centralisation du pouvoir et reconnaissance du caractère plurinational de sa population tout en octroyant une prééminence à la langue et la culture russes.

Auto-désignée comme « État multinational » selon la Constitution de 1993, la Fédération de Russie a conservé une structuration du territoire reconnaissant un petit degré d’autonomie aux régions historiquement peuplées de minorités – dites « nationalités » dans la terminologie russe : les républiques, les okroug et oblast autonomes. De même, elle a introduit la distinction entre citoyenneté et nationalité russe. L’adjectif rossiiskiï – parfois traduit « russien » en français – désigne, en effet l’ensemble des citoyens de la Fédération, là où celui de rousskiï désigne les Russes au sens ethnique du terme. S’il n’y a pas de discrimination formelle entre les différentes composantes de la population, il y a bien la mise en place d’un processus de différenciation et de hiérarchisation associé à un statut particulier accordé à la langue russe, dont la réforme constitutionnelle de 2020 précise qu’elle est « la langue du peuple constitutif de l’État » (art. 68).

Alimentée par les tentatives plus ou moins fructueuses de la Fédération de Russie de maintenir une emprise sur les anciennes républiques soviétiques devenues États indépendants, l’apposition d’une grille de lecture coloniale à l’histoire de la Russie émerge à partir des années 2000 sans cependant réellement pénétrer le champ intellectuel russe lui-même. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a modifié la donne. L’envoi massif de représentants des minorités ethniques, demeurant bien souvent dans les régions les plus éloignées et les plus pauvres, sur le front ukrainien agit comme un révélateur et suscite un mouvement de protestation d’une vigueur significative dans un paysage par ailleurs fortement marqué par la répression et le musellement de toute voix dissidente. En parallèle, on note l’apparition de différents médias en ligne – académiques, politiques ou culturels – et chaînes Telegram à destination du lectorat russe qui abordent désormais frontalement les enjeux liés au colonialisme (Vokuev, 2024).

Nier l’existence de la nation ukrainienne : l’invasion russe au prisme de la domination coloniale

Ne se recoupant que partiellement, les logiques impériale et coloniale supposent toutes les deux des processus de contrôle de la part d’un État sur un territoire et une population qui ne sont jamais totalement assimilés en restant dans une situation d’infériorité et d’altérité.

Si la domination impériale peut passer par la force et la conquête militaire, elle suppose néanmoins une certaine tolérance vis-à-vis des minorités, ainsi que des échanges entre cultures majoritaire et subordonnées. L’empire désigne un processus de formation de l’État, où le pouvoir est centralisé de façon autoritaire, bien souvent personnelle, mais où cette autorité s’exerce de façon hétérogène en incluant, de façon certes hiérarchique et différentielle, l’ensemble de ses composantes.

L’entreprise coloniale est, à l’inverse, davantage le fait d’une unité stabilisée – dont le régime politique interne peut-être autoritaire ou démocratique – qui s’engage dans une démarche de peuplement et d’exploitation unilatérale d’un territoire, éventuellement situé outre-mer, ainsi que de ses ressources. La frontière entre colons et colonisés est bien plus grande, la domination des premiers sur les seconds bien plus violente et systématique.

Comme le notent Adam Lenton et ses co-auteurs, le terme russe d’osvoienie (appropriation) utilisé par les autorités de la Grande principauté de Moscou au sujet de la conquête de la Sibérie au XVIᵉ siècle présente quelques points communs avec celui de colonisation tout en indiquant bien la volonté des dirigeants de se démarquer, en tout cas dans la terminologie, des entreprises menées en parallèle par les puissances européennes. C’est en revanche lors de la conquête de la Transcaucasie et de l’Asie centrale au XIXᵉ siècle que les vocables de koloniia et kolonizatsia font leur apparition, avec une connotation positive avant que le pouvoir soviétique n’inverse la donne en se réclamant anti-impérial et anti-colonial, deux syndromes alors exclusivement associés au bloc de l’Ouest (Lenton et al., 2025).

Néo-impériale, irrédentiste, coloniale : les différentes approches visant à mettre en perspective la guerre que la Russie fait à l’Ukraine ne sont pas mutuellement exclusives, mais elles permettent, chacune, d’insister sur des enjeux et des aspects particuliers. En affirmant que la guerre en Ukraine est coloniale, l’historien Timothy Snyder insiste particulièrement sur la volonté manifestée par Vladimir Poutine de nier l’existence même d’une nation ukrainienne et de qualifier son État d’artificiel. De même, la référence au colonialisme lui permet de dénoncer le peu de cas fait du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans les échanges russo-américains depuis le début du second mandat de Donald Trump qui évoquent un possible découpage pérenne du territoire sans associer de représentants ukrainiens.

De la violence impériale à la violence coloniale, il n’y a pas qu’une différence de degré mais aussi de nature. Qu’il soit tsariste, soviétique ou post-soviétique, l’appropriation brutale par l’État russe de territoires, accompagnée de l’exploitation de leurs ressources et leur population avait fait l’objet d’un retour réflexif et donné lieu à l’émergence d’une grille de lecture coloniale de l’histoire du pays.

L’invasion de l’Ukraine a considérablement accru et politisé des critiques venant aussi bien du peuple ukrainien que des minorités vivant sur le sol de la Fédération de Russie et qui dénoncent autant le pillage des ressources naturelles pratiquées par l’État central sur leur territoire que la sur-représentation de leurs ressortissants parmi les combattants envoyés au front parfois contre leur gré. Dans ce contexte, le prisme de la décolonisation permet d’inscrire les préoccupations liées à l’espace historiquement dominé par la Russie dans le cadre comparatif plus large des études et des revendications décoloniales ou postcoloniales, même si cela suppose un travail d’adaptation et de redéfinition dans la mesure où ces théories ont, pour l’essentiel, visé à comprendre la domination historique et multiforme des pays du Nord vis-à-vis des Suds.

The Conversation

Clémentine Fauconnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Russie est-elle un État colonial  ? – https://theconversation.com/la-russie-est-elle-un-etat-colonial-283996