Source: The Conversation – France (in French) – By Erwan Boutigny, Maître de Conférences en Sciences de Gestion et du Management, Université Le Havre Normandie

Alors que le streaming domine désormais près de 70 % de la consommation musicale mondiale, le vinyle, que l’on croyait relégué au passé par le CD puis par le numérique, poursuit sa croissance. Quant à la cassette audio, elle opère un retour en force. Au-delà de l’incontournable « effet nostalgie », ce succès révèle une transformation plus profonde de notre rapport à la culture.
En France, le vinyle est l’un des piliers de la consommation physique. Selon le bilan 2025 du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), les ventes de vinyles ont atteint près de 6 millions d’unités contre 8 millions pour le CD. Le rapport du Snep précise qu’avec une croissance de près de 15 % en 2025, le chiffre d’affaires du vinyle atteint 113 millions d’euros, dépassant ainsi de 23 millions celui du CD.
À lire aussi :
La nostalgie, un puissant levier du marketing
Loin d’être un simple vestige du passé, le vinyle est au cœur d’une renaissance matérielle, célébrant en 2025 selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique (Ifpi) sa dix-neuvième année de croissance ininterrompue. Pour les « superfans », le vinyle constitue un objet de dévotion qui offre une texture tangible à leur passion. Le vinyle est un objet-signifiant, doté d’une présence physique, d’une esthétique et d’une valeur symbolique.
Là où le streaming instaure une relation d’usage plus que de propriété, le vinyle incarne une forme de reprise de contrôle sur ses choix culturels, comme une forme de résistance aux logiques de prescription algorithmique qui façonnent aujourd’hui l’accès à la musique.
Le vinyle constitue désormais le moteur d’une économie de la tangibilité. Au-delà des volumes, c’est la signification de l’acte d’achat qui évolue. Acquérir un vinyle est une démarche engagée faisant écho à un mouvement de « décélération ». En effet, le vinyle impose un rythme et une gestuelle attentive. Si le streaming favorise la fluidité et la dispersion, le vinyle réintroduit de la contrainte. En écho aux travaux sur la « résonance » du sociologue Hartmut Rosa, cette contrainte rend possible une relation plus intense au monde.
En outre, l’écoute devient une expérience quasi cérémonielle portée par un public de plus en plus jeune : 41 % des acheteurs de vinyles ont moins de 35 ans. Cette quête d’une écoute ritualisée dépasse d’ailleurs le cadre intime du salon. Elle s’incarne aujourd’hui dans l’espace public avec l’émergence de « bars audiophiles ». Inspirés des jazz kissa japonais, ces lieux hybrides érigent l’écoute en expérience collective, invitant à savourer le son sur des systèmes de haute fidélité tout en ralentissant le rythme urbain.
Technostalgie et culture populaire
Si le vinyle renvoie à une forme de légitimité culturelle et d’expertise, la cassette audio occupe un tout autre registre. Plus fragile et a priori moins noble, elle s’inscrit dans une esthétique de l’imperfection. Son retour s’explique en grande partie par ce que les chercheurs Pinch et Reinecke qualifient de « technostalgie ». Pour les auteurs, la technostalgie est plus qu’un simple retour vers un passé idéalisé : elle constitue une tentative de médiation entre le passé et le présent afin d’atteindre une sonorité et une esthétique particulières. S’agissant de la cassette, le souffle de la bande, les variations de qualité sonore tout comme les manipulations mécaniques constituent des marqueurs d’authenticité.
Cette valorisation de l’imperfection n’est d’ailleurs pas propre à la cassette. Que ce soit avec un vinyle ou une cassette, écouter de la musique redevient un acte intentionnel, bien loin du recours au téléphone portable, devenu un objet polyvalent terriblement banal, où la musique n’est plus qu’un usage parmi d’autres.
À cela s’ajoute une quête de singularité sonore : les pratiques de production musicale s’appuient sur des outils numériques et des chaînes de traitement du son largement standardisées. Elles recourent notamment à la compression dynamique, un procédé qui réduit l’écart entre les sons les plus faibles et les plus forts afin de rendre la musique plus audible dans des environnements bruyants. Si cette technique répond à des contraintes d’écoute contemporaines, elle participe également à une certaine homogénéisation des sonorités. Les supports analogiques comme le vinyle ou la cassette réintroduisent au contraire des aspérités perçues comme autant de signes distinctifs, qu’il s’agisse des imperfections du support ou, dans le cas de certaines productions plus anciennes, d’une dynamique sonore davantage préservée.
La cassette bénéficie également de l’aura de la culture populaire. La série Stranger Things a notamment joué un rôle dans son retour en réactivant l’imaginaire des années 1980, faisant du walkman et de la cassette des objets quasi mythiques. Dans une scène culte de la saison 4, le personnage de Max Mayfield utilise un walkman pour écouter la chanson Running Up That Hill, de Kate Bush. La musique permet à Max de rester connectée à la réalité et d’échapper à l’emprise de Vecna. Cette valorisation de la cassette se retrouve également dans la saga les Gardiens de la Galaxie, où le personnage de Peter Quill (Star-Lord) conserve précieusement les mixtapes héritées de sa mère. Dans un univers pourtant futuriste, la cassette devient un lien intime avec le passé, structurant à la fois l’identité du personnage et la narration. Ces représentations participent à réenchanter des technologies paraissant obsolètes en les associant à des expériences émotionnelles fortes. Ces mises en scène fictionnelles agissent comme de puissants catalyseurs de désir. Elles rendent désirables le passé et ses objets pour des générations qui n’ont jamais connu cette époque.
Dans le prolongement de cette dynamique, des artistes majeurs de la pop contemporaine, à l’image de Taylor Swift ou Billie Eilish, participent à cette réappropriation en intégrant la cassette à leurs stratégies de diffusion. Plus surprenant, la cassette peut même précéder les autres formats : pour l’album Love for Sale, sorti en 2021, Lady Gaga a ainsi opté pour une sortie anticipée en cassette, un jour avant les autres supports. Loin d’être un simple support secondaire, la cassette peut ainsi être utilisée comme un objet à part entière dans les stratégies de mise sur le marché de la musique.
Plus largement, la cassette incarne une culture du « fait-main » sonore. Là où le vinyle relève d’une logique de distinction, la cassette s’inscrit davantage dans une culture d’appropriation et de personnalisation. Le film Juste une illusion, sorti en avril 2026, contribue lui aussi à renforcer l’intérêt pour ce support. Le long-métrage met en exergue la pratique de la mixtape, ancêtre direct de la playlist numérique. De manière plus générale, offrir une cassette dans les années 1980 et 1990 était un langage en soi, une manière de composer une identité musicale singulière et d’inscrire une valeur affective sur le ruban magnétique. La cassette réactive également un imaginaire culturel solidement ancré dans des scènes devenues culte, comme celle du slow de la Boum.
Des objets, du temps et de la valeur
La mutation la plus marquante concerne sans doute le statut même du support musical. Dans un environnement où la musique est accessible de manière quasiment illimitée et parfois perçue comme gratuite, les vinyles sont des objets que l’on souhaite posséder, exposer et collectionner. Le vinyle est d’ailleurs désormais conçu comme un produit premium.
On assiste ainsi à une multiplication d’éditions limitées avec une esthétique soignée. Cette logique s’accompagne d’une forme de spéculation. En effet, certaines éditions rares prennent de la valeur. Sur le marché secondaire, le vinyle constitue alors un actif dont la valeur repose autant sur sa rareté que sur sa charge symbolique. Cette valorisation de l’objet physique est d’autant plus forte à une époque où la musique générée par intelligence artificielle commence à saturer les plateformes de streaming. Face à cette prolifération de morceaux virtuels et désincarnés, le vinyle s’impose comme une preuve d’authenticité.
Enfin, le retour du vinyle et de la cassette s’inscrit dans une critique de notre modèle technologique soumis à une forme d’obsolescence programmée. Les appareils analogiques se caractérisent par leur longévité et leur réparabilité. Bien entretenue, une platine des années 1970 peut encore fonctionner et susciter des convoitises. Un véritable écosystème se développe d’ailleurs autour de l’entretien et de la restauration des platines.
Cette dynamique contribue à réhabiliter une culture de l’objet durable. Si certains y voient également une sensibilité accrue aux enjeux environnementaux, cette dimension ne saurait à elle seule expliquer le succès du vinyle et de la cassette. Davantage qu’une démarche purement verte, la collection de disques s’apparente parfois à un fétichisme matériel ou à une stratégie d’affichage social, à l’image d’une belle bibliothèque de salon servant de vitrine culturelle.
Cette quête de distinction et d’authenticité matérielle peut alors parfaitement coexister avec des modes de vie très carbonés. Les acteurs du marché ne s’y sont pas trompés. L’industrie a su intégrer les codes de cet affichage esthétique : le retour du vinyle et de la cassette s’accompagne ainsi de la croissance d’un marché dédié aux équipements neufs. Les nouvelles platines vinyles et lecteurs de cassettes combinent souvent esthétique rétro et technologies contemporaines. Typiquement, des fabricants, comme We Are Rewind ou FiiO, commercialisent de nouveaux walkmans constituant une alternative au marché en effervescence de la seconde main où un Sony TPS-L2 peut s’afficher à plus de 1 000 euros !
![]()
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Du succès du vinyle au retour affirmé de la cassette : au-delà de l’effet nostalgie – https://theconversation.com/du-succes-du-vinyle-au-retour-affirme-de-la-cassette-au-dela-de-leffet-nostalgie-281445
