Le regroupement de crédits : un révélateur des disparités contemporaines en matière de « maîtrise de son destin »

Source: The Conversation – France (in French) – By Gaëtan Mangin, Enseignant contractuel en sociologie à l’Université d’Artois, rattaché à l’UMR LEM 9221, Université Bourgogne Europe

Le regroupement de crédits est devenu un fait social majeur. Près de 200 000 ménages français y ont eu recours en 2025. Pourtant, on sait assez peu de choses sur eux. Une étude originale s’est penchée sur cette population. Trois cas types sont apparus, loin des stéréotypes du ménage surendetté.


Les ménages dont l’endettement entrave les capacités à faire face aux dépenses qualifiées d’ordinaires ou à réemprunter sont la cible des offres de regroupement de crédits. Aussi appelée « rachat de crédits », cette opération consiste à faire solder ses emprunts par un organisme bancaire qui devient un créancier unique. Il permet au ménage endetté de faire baisser ses mensualités et son taux d’endettement et/ou d’obtenir une trésorerie supplémentaire.

Un fait social largement inédit

Ce qui pourrait paraître un épiphénomène est en réalité un fait social de grande ampleur. En effet, en 2025, ce sont près de 200 000 ménages français qui ont effectué une simulation de regroupement de crédits sur Internet (Source : données internes à l’entreprise Ymanci, commanditaire de la présente étude).

Contrairement aux idées reçues, il s’agit en majorité de ménages propriétaires de leur résidence principale (64,76 % contre 57,4 % dans l’ensemble de la population française). Ils perçoivent un revenu mensuel médian de 2 200 euros, ce qui est légèrement supérieur au revenu médian des Français qui s’élève à 2 146 euros, et qui est relativement stable puisque 68,6 % sont en contrat à durée indéterminée ou retraités.

Ces constats conduisent à penser qu’il s’agit d’un fait social relativement inédit, et pas si facile que cela à appréhender. Notre recherche se base sur 70 entretiens avec des ménages propriétaires de leur logement (ou en accession à la propriété) ayant sollicité un rachat de crédit. Elle nous mène à différencier trois configurations qui permettent d’expliquer des manières différenciées de faire l’expérience du regroupement.

Le choc de la gestion d’un budget

On retrouve d’abord des ménages ayant souscrit des crédits en nombre important, parfois pour des montants faibles, mais à des taux d’intérêt élevés (frôlant parfois les 30 %). Ils sont bénéficiaires de « réserves d’argent » accordées par leurs banques, soit de montants qu’ils peuvent emprunter librement depuis leurs applications bancaires, mais aussi de « prêts personnels » accordés par divers organismes de crédits, ou encore de cartes de crédit de magasin et autres offres ponctuelles de prêts à faible montant ayant servi à financer des achats de meuble, des réparations de véhicule, des sorties en famille, mais aussi des achats dits de « première nécessité ».




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Il s’agit tendanciellement des ménages les moins bien dotés économiquement : on y retrouve les revenus les moins élevés, mais aussi les contrats de travail les plus précaires, soit des composantes structurelles d’une difficulté à sécuriser sa situation financière et à projeter sereinement son avenir et celui de son ménage. Ils sont plus souvent d’origine sociale modeste et rendent compte d’une volonté de leurs parents de les préserver des inquiétudes liées à l’argent durant leur enfance, ce qui a eu pour effet de les tenir éloignés des questions financières jusqu’au moment où leur parcours les a confrontés à la gestion d’un budget.

Dans cette configuration, l’objectif de l’opération est avant tout de survivre, ici et maintenant, à un moment où s’impose dans les têtes une image négative du futur et même insupportable stricto sensu. Alors qu’on pourrait penser que le regroupement de crédits autorise aussi et surtout à se projeter dans ce qui est à venir, il permet en l’espèce de s’engager à nouveau dans le présent, guère plus. Le regroupement de crédits est perçu comme une solution unique et pressante, et dont ils sont peu à même de négocier les modalités. Il est ainsi vécu comme une épreuve normative, tant la confrontation avec le commercial de l’organisme bancaire, celui qui « juge » et évalue avant de « sauver », renvoie à ses propres sentiments d’incompétence, de honte et de culpabilité.

Regrouper les crédits pour mieux repartir ?

Il est possible d’identifier ensuite des ménages dont la structure d’endettement peut sembler « ordinaire » tant elle correspond aux imaginaires liés au « bon » endettement. Concrètement, ils possèdent un prêt immobilier ainsi que d’un à trois crédits à la consommation ayant été contractés de façon à rénover, entretenir ou aménager leur logement et/ou à acquérir un véhicule de moyenne gamme. Pour ces ménages aux revenus situés autour de la médiane de notre population, la voiture est incontournable pour accéder à l’emploi et/ou aux commodités, notamment parce que leur budget contenu les a menés à privilégier l’acquisition d’un pavillon individuel au détriment de la proximité avec les aires urbaines.

Si le taux d’endettement de ces ménages n’est pas vécu comme excessif ou handicapant, il peut se révéler inquiétant au moment de prévoir de nouvelles étapes de vie. Le regroupement intervient au moment où ils identifient des échéances biographiques relativement certaines (début des études des enfants, passage à la retraite…) dont l’anticipation est exprimée comme étant nécessaire et perçue comme décisive. Ainsi, l’objectif est de modifier durablement l’usage qui est fait de l’argent, parfois en instaurant de nouvelles pratiques de prévoyance et d’anticipation.

L’enjeu exprimé est celui de (re)prendre le contrôle sur le cours de sa vie et plus particulièrement sur son avenir. Le regroupement soutient ainsi un « moment biographique » particulier au cours duquel le ménage engage un processus consistant à objectiver son parcours de vie et à élaborer de nouvelles perspectives. Il est un moment au sein duquel ils s’arrogent le sentiment de (re)devenir les sujets de leur propre vie, ou pour le dire comme certains ménages rencontrés : « à nouveau maîtres de leur destin ».

Construire son emprise

Pour un certain nombre de ménages enfin, la structure de l’endettement traduit à la fois une volonté d’aisance matérielle et une attention apportée aux conditions d’emprunts. Ils font état d’une situation financière exprimée comme viable et satisfaisante, et, parfois confortable, malgré un endettement conséquent. Pour ces ménages, l’accès aux biens de consommation, notamment par l’endettement, permet d’accéder à une position sociale et culturelle valorisée. À cet égard, le rachat de crédits est aussi destiné à entretenir des différences de niveaux de vie ostensibles.

Fédération bancaire française (FBF) – 2014.

Il s’agit là des ménages les mieux dotés socialement (aux professions les plus rémunératrices et/ou qui bénéficient d’un patrimoine conséquent), engagés dans des logiques de pérennisation et de consolidation de leur situation économique, notamment patrimoniale. Leur demande consiste à optimiser leur capacité à s’endetter pour investir dans des possessions matérielles qui hybrident des logiques d’agrément et d’investissement (aménager des dépendances dans sa maison, faire creuser une piscine…). Il s’agit ici d’intensifier le sentiment d’avoir prise sur son destin, en perpétuant sa capacité à accéder à des biens à forte teneur symbolique et en renforçant son patrimoine foncier.

Engagés dans des projets vécus et exprimés comme « privés », ces ménages recourent au regroupement de crédits dans une perspective familialiste et intimiste, de manière à consolider un projet pensé sur le long terme. Ils souhaitent aussi renforcer un sentiment de contrôle sur eux-mêmes, leur vie et leurs proches, autant que sur leur place dans un espace social perçu comme conflictuel et hiérarchisé selon un degré de réussite sociale avant tout définie à partir de critères financiers.

Dans une sorte de prophétie qui participe assez largement à s’autoréaliser, ils considèrent que l’avenir imposera de penser d’abord à ses propres intérêts, loin de la société globale laissée à elle-même. En ce sens, ces ménages appréhendent le regroupement dans une perspective instrumentale, et celui-ci s’insère dans un processus plus large d’autonomisation vis-à-vis d’une société extérieure à laquelle il semble préférable de ne plus appartenir. Pour eux, le regroupement de crédits s’apparente ici à une épreuve de sécession dans la mesure où il s’agit d’affirmer sa différenciation vis-à-vis d’un « autrui » collectif tenu à bonne distance.

The Conversation

Gaëtan Mangin a reçu des financements du groupe Premista (propriétaire de la marque Ymanci).

Hervé Marchal, en tant que responsable scientifique de la présenté étude, a pu financer cette recherche et surtout recruter un post-doctorat grâce à des financements du groupe Premista (propriétaire de la marque Ymanci).

ref. Le regroupement de crédits : un révélateur des disparités contemporaines en matière de « maîtrise de son destin » – https://theconversation.com/le-regroupement-de-credits-un-revelateur-des-disparites-contemporaines-en-matiere-de-maitrise-de-son-destin-280309