Source: The Conversation – in French – By Laëtitia Langlois, Maître de conférences en études politiques britanniques, Université d’Angers
Dix ans après le référendum de 2016, les promesses de baisse de l’immigration et de prospérité économique faites durant la campagne par les promoteurs d’une sortie de l’Union europénne ne se sont pas concrétisées. L’impact premier du Brexit a été autre : un approfondissement de la polarisation de la société et une banalisation du discours d’extrême droite. Aujourd’hui, la majorité des citoyens britanniques déplorent le choix effectué à l’époque.
Le 23 juin 2016, une majorité de Britanniques choisissaient de quitter l’Union européenne au terme d’une campagne référendaire portée par les promesses des partisans du camp « Leave », au premier rang desquels Nigel Farage et Boris Johnson. Organisée autour du slogan « Take Back Control » (« Reprendre le contrôle »), la campagne pro-Brexit promettait de restaurer la souveraineté du pays, de retrouver la maîtrise des flux migratoires et de relancer la prospérité économique.
Dix ans plus tard, les espoirs ont laissé place à un sentiment amer de désillusion que les Britanniques désignent par le terme « Bregret », et c’est un pays divisé, affaibli, désenchanté qui s’apprête à commémorer la date anniversaire du référendum.
Le choc du Brexit
Rares sont les événements dans l’histoire d’un pays qui constituent un choc aussi immense et profond que fut le Brexit. À l’annonce des résultats qui donnent la victoire au camp « Leave » avec 51,9 % des suffrages, c’est un sentiment de stupeur qui se répand dans le monde entier. Après quarante-trois ans d’une relation souvent houleuse et conflictuelle, le Royaume-Uni décidait de quitter l’Union européenne (UE) et d’ouvrir un nouveau chapitre de son histoire.
Les raisons du choc étaient multiples : il s’agissait tout d’abord d’un événement sans précédent qui soulevait bien des incertitudes et des craintes quant à l’avenir du Royaume-Uni et de l’UE. Le choc s’expliquait aussi par le caractère tout à fait inattendu de cette victoire, étant donné que les principaux instituts de sondage prédisaient un scrutin serré et donnaient une légère avance au camp « Remain ». Enfin, le vote en faveur du Brexit représentait une victoire politique et idéologique pour Nigel Farage, à l’époque leader du parti populiste d’extrême droite United Kingdom Independence Party (UKIP) farouchement hostile à l’UE, à l’immigration et au multiculturalisme.
Jusque-là davantage considéré comme un outsider, Nigel Farage devient alors un personnage central du paysage politique britannique, unanimement reconnu comme l’artisan principal du Brexit. Ses thèmes de campagne – qui s’articulent essentiellement autour de la lutte contre l’immigration, le rétablissement de la souveraineté nationale et la défense de l’identité britannique – s’imposent comme les sujets dominants du débat national. Boris Johnson, autre figure centrale de la campagne « Leave » et futur premier ministre (2019-2022), va lui aussi participer à cet essor des idées populistes en les inscrivant au cœur même du Parti conservateur.
Le Brexit a ainsi normalisé et banalisé un discours populiste longtemps demeuré en marge de la sphère publique, contribuant à une dynamique sans précédent pour l’extrême droite et à une recomposition majeure de la vie politique britannique. C’est toute l’ironie de ce référendum : proposé initialement par David Cameron en 2013 lorsqu’il était premier ministre pour renforcer son autorité sur le Parti conservateur et enrayer la montée du parti UKIP, le référendum eut l’exact effet inverse.
Non seulement le vote en faveur de la sortie de l’UE précipita la chute de Cameron, mais il fut, surtout, à l’origine de bouleversements politiques caractérisés par l’affaiblissement des deux partis traditionnels, l’ancrage durable de l’extrême droite et la polarisation du débat public autour des questions d’immigration et d’identité nationale.
Le référendum devait apaiser et unifier le pays ; il l’a au contraire profondément déstabilisé et divisé.
Des lendemains qui déchantent : les désillusions du Brexit
Quelques heures après l’annonce des résultats et alors que l’euphorie règne toujours parmi les partisans du camp « Leave », une première interview de Nigel Farage dans l’émission « Good Morning Britain » de la chaîne ITV provoque la stupéfaction générale. Il déclare aux deux journalistes que la promesse de verser le montant de la contribution au budget européen au budget du National Health Service (NHS) – le service de santé publique britannique – ne pourra « probablement pas être tenue ».
En revenant sur cette promesse phare de sa campagne, Farage trahissait un engagement qui avait pesé lourd dans la décision de nombreux électeurs de voter pour le camp « Leave ». Le NHS, mis en place après la Seconde Guerre mondiale pour garantir à tous les Britanniques un accès universel aux soins « du berceau jusqu’à la tombe » (« from cradle to grave »), est un pilier emblématique de l’État-providence. Cependant, de multiples réformes visant à le rendre moins coûteux et plus efficace l’ont sérieusement fragilisé et il est, aujourd’hui, confronté à de nombreux problèmes parmi lesquels un sous-financement chronique, une pénurie de personnels ou des délais d’attente excessivement longs.
Conscients de la place du NHS dans le cœur des Britanniques, les pro-Leave ont massivement mobilisé l’argument selon lequel en cas de sortie de l’UE, l’argent autrefois attribué au budget européen serait directement consacré au financement du NHS. Boris Johnson sillonnant le pays dans son bus rouge sur lequel était inscrit « Nous versons 350 millions de livres sterling chaque semaine à l’UE, finançons plutôt notre NHS » (« We send the EU £350 million a week, let’s fund our NHS instead ») était un des marqueurs forts de la campagne en faveur du Brexit.

Berkshire Bus Pics, CC BY-NC
Inévitablement, cet argument a rencontré un écho considérable auprès d’une grande partie de l’électorat britannique inquiet de la déliquescence d’un tel monument national. Le revirement brutal de Nigel Farage donnait le sentiment d’une immense trahison et mettait en lumière, dès les premières heures suivant les résultats du vote, le fossé entre les promesses et la réalité.
L’autre grand thème de la campagne pro-Leave était la lutte contre l’immigration. Sur ce point-là aussi, l’écart entre les promesses et la réalité entraîna une profonde amertume parmi les électeurs.
Depuis des années, Nigel Farage répétait que, en raison de son appartenance à l’Union européenne qui prône le principe de frontières ouvertes et de libre circulation des personnes, le Royaume-Uni n’avait pas la capacité de maîtriser ses frontières et d’empêcher l’arrivée massive d’immigrés sur son sol. Quelques jours avant la tenue du référendum, Farage avait dévoilé une affiche de campagne intitulée « Breaking Point » (« le point de rupture ») qui montrait une foule de migrants venus du Moyen-Orient – exclusivement des hommes – massés à la frontière serbo-croate comme prêts à « envahir » l’Europe. La légende de l’affiche disait : « L’UE nous a tous laissés tomber » (« The EU has failed us all »).

Wikimedia
Devant le tollé provoqué par cette affiche, UKIP fut contraint de la retirer aussitôt. Mais l’argument avait fait son effet dans un pays où l’immigration – notamment en provenance des pays musulmans – arrivait en tête des préoccupations des Britanniques. La stratégie de campagne de Farage a, d’ailleurs, consisté à présenter le vote en faveur du Brexit comme un enjeu identitaire et civilisationnel en présentant l’immigration – encouragée selon lui par les élites européennes – comme une menace existentielle pour l’identité britannique et l’avenir de la nation.
La victoire du Brexit a été en partie analysée comme la victoire des passions tristes – peur de l’autre, hostilité à l’égard des étrangers, ressentiment vis-à-vis du multiculturalisme – et interprétée comme le signe d’un repli identitaire. Mais si le souhait d’une grande partie de l’électorat pro-Brexit était de voir le pays se transformer en forteresse inaccessible, ce fut loin d’être le cas. En effet, même une fois le Royaume-Uni officiellement sorti de l’UE, le 31 janvier 2020, les chiffres de l’immigration continuèrent de progresser, atteignant un record absolu en mars 2023 avec un solde migratoire net avoisinant le million. Pour une grande partie de l’opinion publique hostile à l’immigration, ces chiffres donnaient l’impression d’une immigration devenue hors de contrôle et d’un État impuissant face aux flux migratoires, ce qui renforça colère et ressentiment vis-à-vis des élites politiques. Une autre promesse centrale de la campagne pro-Leave n’avait donc pas été tenue.
Dans ce contexte, et si l’on ajoute à cela une croissance économique atone et une inflation galopante, il n’est pas surprenant que les derniers sondages indiquent qu’une majorité de Britanniques – environ 56 % – dit regretter le départ de l’UE.
Une société déchirée
À l’heure où les Britanniques s’apprêtent à commémorer les dix ans du vote en faveur du Brexit, ce sont à la fois des sentiments de regret, d’amertume, de trahison qui prédominent dans l’opinion publique. Ces sentiments nourrissent une colère immense vis-à-vis des élites politiques, qui se traduit par une perte de confiance dans les deux partis traditionnels et une montée en puissance sans précédent du parti d’extrême droite Reform UK, dirigé par Nigel Farage.
Le Brexit n’est pas à lui seul responsable de tous les maux du Royaume-Uni : la crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine expliquent aussi, en partie, les problèmes économiques que rencontre le pays.
En revanche, c’est bien le Brexit qui a divisé la population en deux camps opposés – voire ennemis – qui s’affrontent aussi bien sur les questions d’immigration, de diversité ethnique et culturelle que de définition de l’identité nationale. Ces oppositions ont créé les conditions propices à l’émergence de véritables guerres culturelles qui, une décennie après le référendum, continuent de déchirer violemment la société britannique.
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Laëtitia Langlois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Du Brexit au « Bregret » : dix ans après, le goût amer du vote en faveur du retrait de l’UE au Royaume-Uni – https://theconversation.com/du-brexit-au-bregret-dix-ans-apres-le-gout-amer-du-vote-en-faveur-du-retrait-de-lue-au-royaume-uni-283654
