Source: The Conversation – in French – By Evgenia Passari, Professeur Associé de Finance et "Research Affiliate” du Centre for Economic Policy (CEPR), Université Paris Dauphine – PSL
Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, en mars 2026, à la suite de la guerre entre les États-Unis et l’Iran, l’ombre d’une crise alimentaire plane dans tous les esprits. Pour les pays africains, le choc tombe au pire moment : celui des semis. Une recherche, fondée sur l’étude d’un million d’articles de l’agence Reuters, met en lumière l’ampleur de cette crise sur le prix des matières premières autres que le pétrole. Car l’azote ou le phosphate font aussi tourner l’économie mondiale.
Depuis plusieurs mois, l’attention médiatique se concentre sur le pétrole, le gaz et les conséquences inflationnistes du blocage du détroit d’Ormuz, sur le golfe Persique, pour les économies européennes. Pourtant, c’est sur le continent africain qu’un autre choc, plus silencieux mais potentiellement plus meurtrier, se profile : celui des engrais et de l’alimentation.
Alors, comment mesurer un choc dont les données de production et de stocks sont, contrairement au pétrole, lacunaires ou inexistantes ?
Dans une recherche récente, mes coauteurs – Alvin Lumbanraja, Sarah Mouabbi et Adrien Rousset Planat – et moi avons appliqué une analyse automatisée à partir d’un million d’articles publiés par l’agence Reuters sur une vingtaine d’années. L’objectif : construire des indicateurs quotidiens de pression sur l’offre pour vingt matières premières – dont 19 marchés auparavant non documentés –, incluant l’énergie, les métaux, l’agriculture et l’élevage.
Quantifier l’invisible
Concrètement, notre algorithme repère, dans chaque phrase des articles, la co-occurrence d’un mot relatif à l’offre comme « récolte » ou « production », et d’un mot signalant une perturbation comme « arrêté » ou « suspendu ».
Le résultat se présente sous la forme d’un chiffre quantifiant l’ampleur du choc, ce qui permet pour la première fois de comparer l’impact économique des chocs de matières premières non pétrolières à celui des chocs pétroliers.
Sur une échelle où 1 représente une mauvaise année sans conséquence notable, l’embargo arabe de 1973 atteint 3,5. Le choc actuel sur le pétrole se situe entre 4 et 6. Mais le choc gazier, du fait du quasi-monopole qatari sur le gaz naturel liquéfié (GNL) traversant Ormuz, se hisse entre 7 et 10. À titre de comparaison, la crise gazière européenne de 2022 atteignait environ 5 à 8 sur cette même échelle.
C’est ce choc gazier, transmis par les engrais azotés, qui menace désormais la sécurité alimentaire mondiale.
Goulot d’étranglement pour les engrais
Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement le passage d’un cinquième du pétrole mondial. Il concentre aussi la quasi-totalité du gaz naturel liquéfié (GNL) exporté par le Qatar (soit environ un cinquième du GNL mondial) et, avec lui, une part décisive du commerce des engrais azotés.
Près de la moitié de l’urée granulée mondiale, près de 30 % de l’ammoniac et plus de 20 % du phosphate diammonique transitent par ce corridor. Or, le gaz naturel est la matière première de l’azote agricole ; sans gaz, pas d’engrais.
À lire aussi :
80 % des engrais utilisés en Afrique sont importés : comment les systèmes alimentaires peuvent s’adapter au choc iranien
Les conséquences sont déjà tangibles. QatarEnergy a interrompu sa production en aval d’urée à la suite de l’arrêt de ses installations de GNL. Le prix de l’urée free on board (FOB) Égypte, baromètre des engrais azotés, est passé de 400 à 490 dollars (de plus de 340 euros à plus de 420 euros, NDLR) la tonne avant la crise à environ plus de 700 dollars états-unien (600 euros) en mars 2026, soit une hausse de près de 46 % en un mois.
L’Afrique en première ligne
Pour les pays africains, le choc tombe au pire moment : celui des semis. Le Soudan importe environ 54 % de ses engrais via le corridor d’Ormuz, le Kenya 26 %. Même une réduction modeste de la disponibilité d’engrais a des effets disproportionnés sur les rendements. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), une baisse de 10 % de la disponibilité d’engrais peut entraîner jusqu’à 25 % de production en moins de maïs, de riz et de blé en Afrique subsaharienne.
Les projections internationales font état d’une hausse de 21 % du nombre de personnes en insécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest et centrale, et de 17 % en Afrique de l’Est et australe. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), près de 45 millions de personnes supplémentaires pourraient se retrouver en situation d’insécurité alimentaire aiguë d’ici le milieu de l’année ; elles s’ajouteraient aux 318 millions de personnes déjà en situation d’insécurité alimentaire.
Confrontés à des coûts d’intrants prohibitifs, les agriculteurs auront le choix entre renoncer à fertiliser ou réduire les surfaces cultivées. Dans les deux cas, la récolte 2026 sera amputée. Et, au moment des semis, la fenêtre de décision est étroite : retarder l’achat d’engrais de quelques semaines peut compromettre une saison entière.
Scénario à un mois : que disent nos recherches ?
Nos estimations excluent la possibilité que les chocs combinés sur le gaz et l’aluminium n’ajoutent qu’environ un demi-point de pourcentage à l’inflation française induite par le pétrole au cours des deux prochaines années. La France pourrait connaître une hausse cumulée des prix de 1,4 % et une baisse de la production industrielle de 1 %, en plus des effets déjà causés par le choc pétrolier.
Pour les pays disposant de faibles réserves alimentaires, le risque est d’une autre nature. Une augmentation de 25 à 30 % des prix alimentaires mondiaux est un scénario plausible si le blocus se prolonge et que les principaux producteurs agricoles décident de conserver leurs récoltes, un réflexe protectionniste déjà observé en 2008 et 2022.
Pour les ménages les plus pauvres du monde, pour lesquels l’alimentation représente la moitié, voire plus, de leurs dépenses totales, cela se traduirait par une hausse de l’inflation de 12 à 18 %. La principale conséquence ? D’éventuelles migrations massives et un risque accru de tensions sociales dans des pays déjà fragiles.
Trois leviers pour les pouvoirs publics
Premièrement, l’Union européenne doit débloquer d’urgence une aide ciblée afin de permettre aux agriculteurs africains, comme aux agriculteurs européens, d’obtenir les engrais nécessaires aux semis de printemps 2026. Une occasion manquée est irrémédiable.
Deuxièmement, il est temps de constituer des réserves stratégiques d’engrais et de matières premières critiques, équivalentes aux stocks de sécurité de 90 jours existants pour le pétrole. Le coût de cette assurance est négligeable comparé au coût de la prochaine crise.
Troisièmement, la diversification des chaînes d’approvisionnement, en dehors du Golfe, doit être accélérée, conformément aux enseignements tirés de la crise gazière russe de 2022. À cet égard, l’Afrique du Nord, riche en phosphates, et certaines productions africaines d’ammoniac vert pourraient constituer la base d’une réponse continentale partagée entre l’Europe et l’Afrique.
Espérons que le cessez-le-feu débouche rapidement sur une reprise durable du trafic maritime. Autrement, l’un des aspects les plus dramatiques de cette crise se déroulera sur le continent africain dans les semaines à venir – un aspect que nous continuons, à tort, de considérer comme une simple question de pétrole.
![]()
Evgenia Passari est membre de Centre for Economic Policy Research (CEPR).
Evgenia Passari gratefully acknowledges financial support from the Bank of
Greece, the Europlace Institute of Finance (EIF) & the Labex Louis Bachelier and the FinTech & Digital Finance Chair at
Université Paris Dauphine – PSL.
– ref. Grâce à un algorithme, comprendre pourquoi le blocage du détroit d’Ormuz fait craindre une crise alimentaire – https://theconversation.com/grace-a-un-algorithme-comprendre-pourquoi-le-blocage-du-detroit-dormuz-fait-craindre-une-crise-alimentaire-281186
