Source: The Conversation – France in French (3) – By Michelle Burgis-Kasthala, Professor of International Law, La Trobe University
L’exigence du président américain, qui lie tout accord avec l’Iran à une normalisation avec Israël, s’est heurtée au silence des pays sollicité. Signe que l’influence américaine dans la région n’est plus ce qu’elle était.
Alors que les États-Unis et l’Iran tentent de s’entendre sur un accord de paix pour mettre un terme à leur conflit, le président Trump a ajouté une condition inattendue ce 25 mai : que de nombreux pays musulmans (il cite nommément l’Arabie saoudite, le Qatar, le Pakistan, la Turquie, l’Égypte et la Jordanie) adhèrent aux accords d’Abraham, ce qui signifierait qu’ils normalisent leurs relations avec Israël.
Cette exigence s’explique par le contexte actuel. Les États-Unis et Israël sont aujourd’hui plus vulnérables, sur les plans militaire comme économique, qu’avant leur offensive conjointe lancée contre Téhéran fin février. Leurs alliances minutieusement élaborées avec les monarchies du Golfe ont été mises à mal par les frappes iraniennes, car elles n’ont pas empêché ces pays d’être frappés par Téhéran. Et l’Iran, bien que décapité de plusieurs de ses dirigeants et ayant subi des mois d’attaques dévastatrices, semble paradoxalement plus puissant qu’auparavant.
En outre, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou se préparent l’un comme l’autre à des élections qu’ils pourraient très bien perdre (les midterms pour le premier, les législatives pour le second). Ils ont donc besoin d’une victoire symbolique dont ils pourront se prévaloir auprès de leurs électorats respectifs.
Cette préoccupation est sans doute, au moins en partie, la raison pour laquelle Trump tente de redynamiser les accords d’Abraham, dont il affirme depuis longtemps qu’ils ont été l’un des « plus grands succès de sa politique étrangère au cours de son premier mandat ».
Dans un échange téléphonique avec les dirigeants des pays cités ci-dessus, il a insisté sur le fait que s’ils souhaitaient être partie prenante d’un accord de paix avec l’Iran, ils devaient au préalable adhérer à ces accords, et donc procéder à la reconnaissance diplomatique d’Israël.
Que sont les accords d’Abraham ?
Les accords d’Abraham s’inscrivent dans une série d’initiatives diplomatiques supervisées par Jared Kushner, le gendre de Trump, au cours du premier mandat de ce dernier. Ils visaient à une normalisation générale entre Israël et les pays arabes, dont devait couler l’instauration de la paix entre Israël et la Palestine.
Depuis la première guerre israélo-arabe et la proclamation de l’État d’Israël à la fin des années 1940, la question palestinienne tourmente le monde arabe. Elle constitue aujourd’hui encore la préoccupation politique majeure de l’opinion publique dans les pays arabes, malgré le désintérêt croissant de bon nombre de dirigeants de ces pays.
Avec l’aide des États-Unis, Israël a, au fil des décennies, lentement érodé l’opposition collective du monde arabe à sa présence illégale dans les territoires palestiniens occupés. Ce processus a débuté avec les accords de paix conclus avec l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994, et s’est poursuivi avec les accords d’Abraham.
Avant la signature des accords en 2020, l’administration Trump avait transféré l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, fermé le bureau de l’Organisation de libération de la Palestine à Washington et déclaré que les États-Unis ne considéraient plus les colonies israéliennes de Cisjordanie comme illégales.
Puis, en janvier 2020, Trump et Nétanyahou ont lancé le plan « Paix pour la prospérité ». Alors que les efforts de paix passés avaient tous, dans une certaine mesure, affiché le souhait que les Palestiniens en soient partie prenante, celui-ci promettait le développement économique au détriment de la création d’un État palestinien.
Les Émirats arabes unis et Bahreïn ont signé les accords d’Abraham en septembre 2020, suivis par le Maroc en décembre 2020, le Soudan en janvier 2021, puis le Kazakhstan en novembre 2025.
De nombreuses incitations ont été proposées à ces pays en échange de la reconnaissance d’Israël, principalement sous forme d’accords économiques, militaires et diplomatiques. Par exemple, les Émirats arabes unis ont obtenu des armes de pointe et des technologies militaires des États-Unis. Et la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental a été reconnue par les États-Unis et Israël.
De nouveaux pays pourraient-ils s’ajouter à la liste aujourd’hui ?
Le joyau de la couronne, cependant, a toujours été l’Arabie saoudite. Prévenir l’adhésion du royaume aux accords d’Abraham aurait d’ailleurs été un facteur déterminant du timing de l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 : le groupe était prêt à tout pour faire échouer les pourparlers de normalisation entre Riyad et Tel-Aviv.
Depuis le début de la guerre de représailles dévastatrice menée par Israël contre Gaza, l’Arabie saoudite s’est posée en fervente défenseure de la création d’un État palestinien. Elle a publiquement refusé de signer les accords sans garanties fermes quant à l’autodétermination palestinienne.
Les autres puissances régionales, telles que le Pakistan, le Qatar et la Turquie, doivent tenir compte des sentiments de leurs citoyens, qui soutiennent massivement l’autodétermination palestinienne. Les États-Unis devraient exercer une pression considérable et proposer des incitations importantes pour convaincre l’un d’entre eux de changer de cap.
Le Pakistan, d’ailleurs, a déjà rejeté les exigences de Trump, et l’Arabie saoudite devrait suivre.
Ainsi, s’il peut sembler logique de lier les dossiers iranien et palestinien par le biais d’un accord de paix régional, les accords d’Abraham sont tout simplement trop toxiques dans leur forme actuelle pour que la plupart des pays puissent les envisager.
La région cherche ses propres solutions
Mais cela n’empêchera pas Trump et Nétanyahou de tenter de faire valoir leur point de vue.
Si Israël parvient à rallier d’autres nations à sa cause, Nétanyahou pourra construire un discours autour du renforcement des liens régionaux tout en poursuivant la destruction et l’occupation du Sud-Liban dans sa lutte contre le Hezbollah.
Ce serait tout de même une maigre récompense comparée à son objectif de longue date : éliminer complètement la menace iranienne. Et cela ne suffirait peut-être pas à atténuer la pression croissante à laquelle il est confronté de la part d’une armée de plus en plus surmenée.
Le resserrement des liens avec les pays arabes ne compenserait pas non plus la dégradation de l’image d’Israël auprès des opinions publiques des pays de la région, et d’ailleurs : même parmi la base MAGA de Trump, l’image d’Israël est en chute libre.
L’administration Trump a elle aussi besoin d’une victoire. À ce stade, ses stocks d’armes sont considérablement réduits, le choc énergétique mondial alimente le mécontentement intérieur, ses alliés du Golfe s’interrogent sur la solidité du parapluie de sécurité américain, et elle se heurte à la réticence d’Israël face à tout accord de paix avec l’Iran.
Mais dans une région en pleine reconfiguration stratégique, les accords d’Abraham sont de plus en plus perçus comme un cadre imposé par les États-Unis. Dès lors, certains pays tentent de redessiner la région d’une manière qui leur serait plus favorable.
Ainsi, l’Arabie saoudite aurait récemment proposé un pacte régional de non-agression (incluant l’Iran) sur le modèle des accords d’Helsinki, qui visaient en 1975 à apaiser les tensions de la guerre froide en Europe.
Il n’est pas impossible que Trump tente de redynamiser les accords d’Abraham précisément afin de contrer l’initiative saoudienne. Il cherche sans aucun doute également à apaiser Nétanyahou. Le silence qui a accueilli sa demande pourrait toutefois indiquer que la région n’est plus réceptive à la persuasion américaine, quelle que soit l’importance des incitations proposées.
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Michelle Burgis-Kasthala ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Quand Donald Trump tente sans succès d’associer de nouveaux États aux accords d’Abraham – https://theconversation.com/quand-donald-trump-tente-sans-succes-dassocier-de-nouveaux-etats-aux-accords-dabraham-283919
