La flexisécurité scandinave : au-delà des mythes, un vrai modèle de compétitivité

Source: The Conversation – in French – By Serge Besanger, Professeur à l’ESCE International Business School, INSEEC U Research Center, ESCE International Business School

Souvent louée comme un modèle social efficient, la flexisécurité scandinave est aussi largement méconnue. Elle mobilise d’importants moyens pour réduire « quoi qu’il en coûte » ou presque la durée du chômage. Ce faisant, la main-d’œuvre peut aller plus rapidement des secteurs en déclin vers les secteurs en fort développement. C’est ce qui en fait un modèle de compétitivité.


La flexisécurité scandinave est souvent présentée comme une sorte de compromis élégant, presque nordique dans l’âme entre licenciement facile et protection sociale généreuse. Une espèce de miracle social-démocrate où tout le monde serait à la fois libre et protégé. Cette vision, pour rassurante qu’elle apparaisse, n’en est pas moins largement fausse.

La flexisécurité ne compense pas la précarité par des allocations. L’idée est plus brutale : rendre la notion même de précarité obsolète, en organisant une mobilité permanente. On ne protège pas les emplois, on protège la capacité à en retrouver un autre.

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle ce serait en quelque sorte « un modèle sympa mais hors de prix », les pays scandinaves ne dépensent pas davantage que d’autres pour la politique de l’emploi ; ils dépensent différemment.




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Forte mobilité du travail

Au Danemark – pays le plus souvent présenté comme le plus « généreux » dans l’accompagnement des travailleurs licenciés, les subventions à l’emploi (emplois aidés, incitations) représentent un montant similaire à celui de la France, soit entre 0,2 et 0,3 % du PIB. La protection de l’emploi est quasi inexistante, ce qui permet une forte mobilité du travail. Le marché est caractérisé par des flux élevés d’entrées et sorties de l’emploi.

Le point sur la très faible protection de l’emploi est documenté par l’OCDE via l’indicateur Employment Protection Legislation (EPL). Au Danemark, l’EPL est de 1,5, soit le score le plus faible parmi les pays de l’OCDE (plus ce score est faible, plus il est facile de licencier). En France, il est de 3,0 ; soit le score le plus élevé, avec celui de l’Italie.

En contrepartie de la facilité de licenciement au Danemark, les allocations chômage peuvent atteindre jusqu’à 90 % du salaire antérieur pour les bas revenus, pendant une durée maximale d’environ 2 ans pour les assurés.

Une gestion du chômage « en mode commando »

Jobcenters, l’équivalent de France Travail, coûte 0,2 % du PIB, c’est-à-dire le double de son homologue français. Chaque conseiller danois gère entre 15 et 25 demandeurs d’emploi (France Travail : entre 60 et 120). Les jobcenters sont des structures municipales placées sous la responsabilité des maires. Leur mission est de s’adapter aux besoins économiques du territoire. Traduction : si le chômage augmente, ce n’est pas un lointain « Copenhague », mais bien le maire qui devra rendre des comptes.

Si la France traite le chômage comme un processus administratif, le Danemark le traite comme une urgence opérationnelle et locale : les jobcenters assurent jusqu’à deux entretiens par semaine, accompagnés d’ateliers obligatoires. Le système repose sur un principe simple : pas de droit sans devoirs immédiats.

Le demandeur d’emploi doit accepter les offres dites « raisonnables », participer aux formations imposées et prouver activement sa recherche. Dans le cas contraire, la sanction, pouvant aller jusqu’à la suspension des allocations, est immédiate. En effet, les aides sociales, ou Kontanthjælp comme on dit localement, sont également gérées par les municipalités.

Triangle d’or

Cette pression forte s’accompagne d’un investissement massif en formation et en coaching, atteignant près de 0,5 % du PIB selon l’OCDE (France : 0,2 %). Les Danois nomment le Gyldne Trekant (le « Triangle d’or ») la combinaison de l’hyperflexibilité des entreprises, de la sécurité des revenus et de la politique active d’insertion.

Le modèle suédois, lui, est à la fois centralisé et privé. L’Arbetsförmedlingen, agence publique suédoise pour l’emploi, fait essentiellement appel à des contractuels. Elle agit comme une acheteuse de services, déléguant l’essentiel du travail à des coachs, des cabinets de reclassement et des organismes de formation rémunérés au résultat. Au total, la Suède affiche des performances solides sur le marché du travail, avec une forte participation au marché du travail (plus de 80 % des 20-64 ans), ce qui la rapproche des standards danois en termes d’insertion et de fluidité.

Le système norvégien est en revanche étatique et centralisé, avec une idée clé assez simple : un seul guichet pour le social et l’emploi. L’Arbeids- og velferdsetaten gère également les allocations. Le système est aussi conditionnel que celui de ses voisins : les formations sont obligatoires, de même que l’acceptation des offres. Cette organisation s’accompagne d’excellents résultats ; la Norvège enregistre un taux de chômage très faible, autour de 3 à 4 % en 2024, soit un niveau comparable à celui du Danemark, avec, de surcroît, une durée moyenne de chômage relativement courte.

Un impact inattendu sur la recherche et l’innovation

Malgré leurs divergences au plan organisationnel, les pays scandinaves poursuivent tous un même objectif, la performance économique, qu’ils atteignent en grande partie grâce à la flexibilité du marché de l’emploi. Cette organisation ne se limite pas à améliorer l’allocation du travail ; elle crée aussi un environnement propice à l’investissement et à l’innovation.

C’est précisément ici que se manifeste l’un des effets les plus sous-estimés de la flexisécurité : son impact sur l’investissement en recherche et développement. Au Danemark, les dépenses de recherche et développement (R&D) atteignent environ 2,9 % du PIB, contre 2,2 % en France. Dans le domaine particulièrement stratégique de la tech, les dépenses de R&D danoises se montent à 1,85 % du PIB, contre seulement 0,4 % en France.

En Suède, l’effort est encore plus marqué, avec des dépenses de R&D autour de 3,4 à 3,6 % du PIB, soit l’un des niveaux les plus élevés au monde, porté par un écosystème très innovant.

France 24, 2017.

Des restructurations plus véloces

Cet écart important ne s’explique pas uniquement par des choix industriels ou technologiques. Il tient aussi et surtout à un cadre institutionnel qui réduit fortement les coûts et les incertitudes liés aux restructurations. En facilitant les ajustements de main-d’œuvre, ce modèle libère des ressources financières et managériales que les entreprises peuvent réallouer vers des activités à plus forte valeur ajoutée, au premier rang desquelles figure l’innovation.

Ainsi, loin d’opposer flexibilité sociale et performance économique, les pays scandinaves montrent que la première peut devenir un levier direct de la seconde, en soutenant durablement l’effort de R&D et la capacité d’adaptation des entreprises.

À cet effet, les restructurations industrielles sont beaucoup plus rapides dans ces pays. En France, une restructuration coûte en moyenne trente-huit mois de salaire. À l’inverse, dans les pays nordiques, une restructuration peut être menée en quelques semaines, sans surcoûts administratifs ou salariaux. Or, la recherche en économie met en évidence une relation inverse frappante : les pays où les coûts de restructuration sont les plus faibles (Danemark, Suède) sont aussi ceux qui investissent le plus en R&D. L’économie française présente un niveau d’investissement nettement inférieur, en ayant un système plus rigide et protecteur. Cela suggère que la flexibilité du marché du travail ne se limite pas à un enjeu d’emploi, mais constitue également un déterminant clé de la capacité d’innovation.

Loin du compromis tiède

Les pays nordiques n’ont pas toujours été des modèles de flexisécurité ; ils reposaient autrefois, comme la France, sur une forte protection de l’emploi, un poids important du secteur public et une logique de stabilisation des carrières, avant d’opérer une transformation radicale vers des marchés du travail beaucoup plus flexibles et centrés sur la mobilité.

Au fond, la flexisécurité scandinave n’a rien d’un compromis tiède. C’est un système assez radical, presque contre-intuitif, qui a fait un pari simple : organiser les flux plutôt que figer les positions. Au cœur de ce modèle se trouve une idée simple mais puissante : il est plus efficace de sécuriser les trajectoires professionnelles que de protéger les postes de travail eux-mêmes.

Ce fonctionnement permet une réallocation rapide de la main-d’œuvre vers les secteurs les plus innovants. En définitive, la flexisécurité n’est pas seulement un modèle social. Elle est un véritable modèle de compétitivité nationale fondé sur une exigence : dans un monde en mutation rapide, la sécurité ne réside pas dans la stabilité des positions, mais dans la capacité à évoluer en permanence.

The Conversation

l’auteur est membre du comité consultatif de Kongsberg Innovation

ref. La flexisécurité scandinave : au-delà des mythes, un vrai modèle de compétitivité – https://theconversation.com/la-flexisecurite-scandinave-au-dela-des-mythes-un-vrai-modele-de-competitivite-281032