Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School
Si les mères sont honorées de longue date dans de nombreuses civilisations, le concept de « Fête des mères » s’est réellement imposé au début du XXᵉ siècle. Des deux côtés de l’Atlantique, ce jour censé célébrer l’amour filial et le travail invisible des mères a été largement instrumentalisé par les entreprises commerciales et par divers responsables politiques, en particulier Donald Trump.
Malgré une croyance populaire, la Fête des mères n’a pas été inventée par le maréchal Pétain. Soulignons d’abord que ses origines remontent à l’Antiquité grecque et romaine. Pendant les fêtes printanières, les Grecs célébraient Rhéa, la mère des dieux de l’Olympe tandis que les Romains rendaient hommage aux matronas, les mères de famille, ainsi qu’à la déesse Cybèle, assimilée à Rhéa. Avec la chute de l’Empire romain et l’essor du christianisme, cette tradition s’efface au profit du culte de la Vierge Marie, mère du Christ.
La Fête des mères, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été instaurée au début du XXᵉ siècle aux États-Unis, notamment grâce aux efforts d’Anna Jarvis. En France, sous le régime de Vichy, le maréchal Pétain s’empare de cette fête et lui donne une nouvelle dimension dans le cadre de son idéologie politique.
Aujourd’hui, quelle est l’essence de la Fête des mères, célébrée le 10 mai aux États-Unis et le 31 mai en France ?
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Le double combat d’Anna Jarvis aux États-Unis
Évoquer le double combat d’Anna Jarvis dans le cadre de la Fête des mères mérite de rappeler d’abord la figure qui l’a inspirée : sa propre mère, Ann Reeves Jarvis (1832-1905).
Femme pieuse, cette dernière était aussi connue pour son militantisme pacifique durant la guerre de Sécession (1861-1865). Sensible aux mortalités infantile et juvénile, elle-même ayant perdu neuf de ses treize enfants, elle créa en 1858 des ateliers de travail de mères dénommés « Mother’s Day Work Clubs ». L’objectif initial de ces ateliers était d’apprendre aux femmes à prendre soin de leurs enfants afin de lutter contre les maladies contagieuses, comme la rougeole et la tuberculose, qui sévissaient dans sa communauté à Grafton, en Virginie-Occidentale, et par la suite de soigner les militaires des deux camps de la guerre civile.

La consécration d’une journée spéciale pour célébrer les mères lui tenait également à cœur. Dans cette perspective, Ann Reeves Jarvis organisa en 1868 le « Mother’s Friendship Day », afin de réunir les familles des deux camps, confrontées à des tensions majeures malgré la fin de la guerre entre les États du Nord et les États du Sud trois ans plus tôt, et en dépit des menaces de violence que suscita cette initiative.
À sa mort, le 9 mai 1905, sa fille Anna Jarvis (1864-1948) prit le relais. Le 10 mai 1908, elle organisa une cérémonie en hommage à sa mère et à toutes les mères à l’église méthodiste de Grafton. Parallèlement, elle militait pour qu’une « Journée de la mère » soit instaurée au niveau national. En 1914, le président Woodrow Wilson (1856-1924) instaure officiellement le Mother’s Day, célébré le deuxième dimanche de mai.
Mais très vite, le Mother’s Day prit une tournure commerciale. Anna Jarvis passa alors le reste de sa vie à essayer de faire annuler cette célébration. Elle lança des appels au boycott et multiplia les actions en justice contre des associations et des commerçants, sans succès.
La vision pétainiste de la Fête des mères sous le régime de Vichy
En France, les premiers événements liés à la Fête des mères eurent lieu en 1906 à Artas, en Isère, pour honorer les mères de familles nombreuses, puis en 1918 à Lyon pour rendre hommage aux mères et aux épouses ayant perdu leur fils ou leur mari pendant la Première Guerre mondiale. L’objectif, dans les deux cas, était de promouvoir la natalité, en berne dans le pays depuis la fin du XIXe siècle.

BnF
En 1920, une fête des mères de familles nombreuses est instaurée par le gouvernement, suivie d’une première cérémonie officielle organisée en ce sens avec une remise de « médaille de la famille française » en 1926. Trois ans plus tard, les pouvoirs publics organisent la « Journée des mères » à l’échelle nationale. Philippe Pétain (1856-1951) n’a donc rien inventé.
Toutefois, dès l’avènement du régime de Vichy, le maréchal Pétain s’empare de la « Journée des mères » comme outil de propagande dans le cadre de son idéologie politique « Travail, Famille, Patrie ». Il l’inscrit dans le calendrier en 1941 et lui confère une certaine solennité. Le régime se charge lui-même de l’organisation de cette célébration. Les instituteurs sont sommés de confectionner des cadeaux avec leurs élèves et les communes contraintes d’organiser des festivités à cette occasion. Des affiches portant le slogan « Ta Maman a tout fait pour toi, le Maréchal te demande de l’en remercier gentiment » sont apposées dans les écoles, et la presse est mobilisée. Des actions similaires sont renouvelées les années suivantes. Comme le rappelle l’historienne Françoise Thébaud, « le régime va systématiser la célébration de cette fête ».
Cette propagande vise ainsi à véhiculer une certaine image de la femme, qui devait être cantonnée au rôle de la mère au foyer, afin de mettre en œuvre une politique nataliste dynamique. Dans cette optique, le régime tente de limiter l’accès des femmes au marché du travail, notamment avec la loi du 11 octobre 1940 qui interdit de recruter des femmes mariées dans l’administration.

Musées de la Ville de Paris
À la chute de Vichy, la « Journée des Mères » n’est pas remise en cause. La loi du 24 mai 1950 inscrit la « Fête des mères » dans le calendrier républicain au dernier dimanche de mai (sauf lorsque la Pentecôte coïncide avec cette date, auquel cas elle est célébrée le premier dimanche de juin).
Par la suite, comme le précise l’historien Louis-Pascal Jacquemond dans son ouvrage Histoire de la fête des Mères (2019), « la marchandisation a fait le reste ».
Une marchandisation accrue sous le prisme d’un marketing sexiste
Si le Mother’s Day est la troisième fête la plus célébrée après Noël et Thanksgiving, aux États-Unis, cette tradition est également largement présente dans les familles en France. Mais dans les deux pays, cette fête s’est aussi transformée en un véritable événement commercial, générant un marché estimé à 38 milliards de dollars (33 milliards d’euros) en 2026 aux États-Unis et à plus de 3 milliards d’euros en 2025 en France.
Ainsi, malgré les tensions sur le pouvoir d’achat, les Américains et les Français ont respectivement alloué en moyenne 259 dollars (223 euros) et 77 euros à la Fête des mères en 2025. Outre-Atlantique comme dans l’Hexagone, les fleurs, les bijoux, les sorties au restaurant et les présents personnalisés figurent parmi les cadeaux les plus populaires offerts ce jour-là. S’y ajoutent, aux États-Unis, les cartes de vœux, très prisées.
Pour séduire les clients, les sites de vente en ligne des deux côtés de l’Atlantique proposent des idées de cadeaux annoncés comme « irrésistibles », « élégants », « parfaits », « incontournables », « à offrir absolument », « pour la gâter en beauté », « qui font plaisir à tous les coups », etc. Dans les deux pays, de nombreuses marques et boutiques multiplient les stratégies publicitaires et promotionnelles pour tirer profit de la fête des Mères.
Depuis les années 1950, certaines publicités et promotions mises en place dans le cadre de cette fête sont épinglées pour leur sexisme, car elles renvoient les femmes à une image de ménagère, notamment lorsqu’elles portent sur les appareils électroménagers et les produits d’entretien, ou la réduisent à son physique lorsqu’elles concernent les produits cosmétiques.
Une occasion saisie par Donald Trump à l’approche des Midterms ?
Cette année, à l’occasion du Mother’s Day, Donald Trump a rendu hommage aux mères dans un communiqué publié sur le site officiel de la Maison-Blanche, tout en évoquant la politique nataliste, économique et migratoire mise en œuvre depuis son retour à la présidence – une politique dont il prétend qu’elle serait au bénéfice des mères. À l’approche des élections de mi-mandat de novembre prochain, qui s’annoncent difficiles pour son parti, Trump espère sans doute ainsi accroître sa popularité. Il n’en demeure pas moins que certaines des décisions qu’il présente comme étant favorables aux familles américaines suscitent d’importantes critiques.
L’augmentation du Child Credit Tax (CTC, crédit d’impôt par enfant), qui est passé de 2 000 à 2 200 dollars (soit entre 1 700 et 1 890 euros environ) par enfant depuis l’année d’imposition 2025, dont il se vante, aurait plutôt tendance à creuser les inégalités raciales en matière de richesse.
La mise en place des comptes d’investissement de 1 000 dollars ouverts pour chaque nouveau-né entre 2025-2028 et de nationalité américaine, dits « Trump Accounts », lesquels entreront en vigueur à partir de juillet 2026, sont eux aussi inégalitaires et profiteront davantage aux familles blanches et aisées.
Dans son communiqué, Trump s’enorgueillit par ailleurs d’avoir obtenu une baisse du coût de la vie. Les données publiées le 12 mai par le Bureau de la statistique du travail (BLS) indiquent au contraire que l’inflation a augmenté de 3,8 % sur un an en avril, s’établissant ainsi à son niveau le plus élevé depuis mai 2023. De nombreux secteurs sont touchés : le carburant, le loyer, l’alimentation… en raison principalement de la guerre au Moyen-Orient. Interrogé par la presse sur ce point, Trump a assuré que cette inflation élevée était « de court terme » et qu’elle ralentirait quand le conflit en Iran prendrait fin. En attendant, le nouveau Gilded Age (Âge doré) qu’il a promis à ses concitoyens n’est pas encore au rendez-vous.
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Enfin, le président se félicite dans son communiqué d’avoir interrompu l’afflux de « dangereux immigrants illégaux » et de fentanyl dans le pays, grâce à quoi les Angel Moms ne seraient plus endeuillées par la perte de leurs enfants. Rappelons que l’expression « Angel Moms » désigne les mères ayant perdu leur enfant, quelle qu’en soit la cause (maladie, accident…) et qu’elle trouve son origine dans une organisation composée de femmes éprouvées par ce deuil, créée en 2000.
En août 2016, Trump popularise et instrumentalise ce terme lors d’un meeting de campagne en Arizona, en invitant des mères dont les enfants ont été tués par des migrants sans papiers à venir témoigner sur scène. L’opération est réussie : aujourd’hui encore, Trump continue d’exploiter l’expression « Angel Moms » pour justifier sa politique anti-immigration – alors même que parmi les migrants illégaux ou présumés tels arrêtés et expulsés par la police de l’immigration (ICE), la grande majorité ne sont pas « de dangereux criminels » comme il le prétend, loin de là.
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On l’aura compris : la Fête des mères est encore, voire avant tout, l’objet de calculs commerciaux et politiques ; toutefois, embrasser le sens réel de cette fête, à savoir l’amour filial qu’Anna Jarvis a voulu mettre en avant en son temps, laisse place à l’espérance en une société meilleure…
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Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La Fête des mères aux États-Unis et en France : objet de calculs commerciaux et politiques – https://theconversation.com/la-fete-des-meres-aux-etats-unis-et-en-france-objet-de-calculs-commerciaux-et-politiques-283301
