Source: The Conversation – in French – By Mircea Vultur, Professeur titulaire et chercheur en sociéconomie du travail et de la formation, Institut national de la recherche scientifique (INRS)
Surtout associée au choc pétrolier des années 1970, la stagflation est l’un des phénomènes les plus redoutés par les banques centrales : des taux de chômage et d’inflation qui grimpent simultanément, sur fond de croissance faible. Risque-t-on de voir un tel scénario se répéter ?
Pendant des décennies, la stagflation appartenait surtout aux manuels d’histoire économique. Cette conjoncture atypique évoque d’abord les années 1970, alors que le choc pétrolier entraînait une inflation galopante, un chômage élevé et une croissance anémique. Ce contexte venait remettre en question les politiques interventionnistes de type keynesien, adoptées par les gouvernements dans les économies modernes depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Or, ce scénario que l’on croyait révolu refait aujourd’hui surface. Au Canada, plusieurs indicateurs montrent l’émergence de certains symptômes inquiétants associés à la stagflation : croissance faible, ralentissement du marché du travail et retour des pressions inflationnistes.
Qu’est-ce au juste que la stagflation ?
Dans un cycle d’activité normal, la croissance de l’économie s’accompagne d’une progression des revenus et de la demande, ce qui suscite à la fois une diminution du chômage et des tensions sur les prix. Quand l’économie est forte, l’inflation peut même s’emballer. Inversement, en période de ralentissement, le chômage augmente, les salaires stagnent et la demande diminue, ce qui freine l’inflation : les consommateurs dépensent moins, et les entreprises perdent ainsi leur pouvoir de fixation des prix.
La stagflation vient brouiller cette logique, puisque l’activité économique s’essouffle, alors que le coût de la vie augmente. C’est l’un des phénomènes les plus redoutés par les banques centrales, car elle place les décideurs devant un dilemme. Lorsque l’inflation augmente, une banque centrale devrait normalement hausser les taux d’intérêt afin de ralentir l’économie et calmer les prix. Mais quand la croissance ralentit et que le chômage monte, il faudrait plutôt baisser les taux, afin de soutenir l’activité économique. Autrement dit, les deux remèdes se contredisent.
Dans les années 1970, les chocs pétroliers mondiaux avaient provoqué une explosion des prix de l’énergie, entraînant une inflation dépassant largement les objectifs des banques centrales, pendant que la croissance économique ralentissait fortement. Pour casser cette spirale inflationniste, la Banque du Canada et la Réserve fédérale américaine avaient alors fortement augmenté les taux d’intérêt. Ce qui avait entraîné une récession sévère dans les deux pays.
Cette période a profondément marqué la mémoire économique canadienne et américaine. Elle explique pourquoi les banques centrales demeurent aujourd’hui extrêmement sensibles au risque d’un retour durable de l’inflation.
Dans une zone de vulnérabilité
La Banque du Canada prévoit une croissance modeste, autour de 1,2 % en 2026, un rythme faible pour une économie comme celle du Canada. Le marché du travail a aussi commencé à montrer des signes de faiblesse. En avril 2026, le taux de chômage a atteint 6,9 %, son niveau le plus élevé depuis six mois, alors que le pays perdait un nombre important d’emplois à temps plein.
Le Canada affiche ainsi une perte cumulative de 112 000 emplois depuis le début de l’année, ce qui représente le pire début d’année depuis 2009, hors pandémie. En même temps, l’inflation repart à la hausse sous l’effet des prix du pétrole et des perturbations internationales.
À la différence de ce qu’on observe dans un cycle normal, l’inflation actuelle n’est pas la conséquence de l’augmentation des revenus ou des dépenses excessives du gouvernement, mais le résultat d’une situation extérieure : le pétrole étant importé, la variation de son prix relatif se traduit par une ponction sur le revenu national, au profit des pays exportateurs de brut. La Banque du Canada reconnaît elle-même que la hausse des prix du pétrole liée au conflit entre les États-Unis et l’Iran exerce une pression sur l’inflation canadienne.
Même la rencontre tant attendue entre Donald Trump et Xi Jinping, à la mi-mai, a laissé les marchés mondiaux du pétrole dans le flou. Si Trump affirme avoir reçu des promesses de Pékin pour rouvrir le détroit d’Ormuz et cesser de livrer du matériel militaire à l’Iran, les communiqués officiels chinois n’en font aucune mention. Ce conflit n’est pas à la veille de se terminer.
Et, même sans véritable stagflation installée, plusieurs secteurs ressentent déjà ses effets potentiels. Les compagnies aériennes canadiennes, par exemple, subissent directement la hausse du prix du carburant. Air Canada a récemment suspendu certaines liaisons saisonnières en invoquant précisément l’augmentation des coûts du kérosène, tout comme Air Transat avec des centaines de vols.
Au-delà de l’évolution du prix du pétrole, la stagflation est liée également à ce qu’on appelle les « effets de second tour » c’est-à-dire la réaction qu’ont certaines entreprises de compenser les hausses des prix qu’elles subissent en augmentant leurs propres prix de vente.
Un tel effet se fait sentir dans le secteur de l’alimentation, mais pas seulement. Le secteur immobilier illustre également cette tension : les taux d’intérêt et les réglementations freinent l’investissement résidentiel, alors que les coûts de construction et les loyers demeurent élevés dans plusieurs grandes villes canadiennes. En parallèle, les entreprises hésitent davantage à investir dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis et d’incertitude géopolitique.
Les prochains mois seront déterminants
La question principale est de savoir comment empêcher le choc pétrolier d’étouffer l’activité économique. L’option la plus plausible serait de maintenir des taux relativement élevés plus longtemps que prévu, malgré le ralentissement économique. Mais pour les ménages canadiens, cela signifierait des hypothèques encore coûteuses, un crédit plus difficile d’accès et une pression persistante sur le pouvoir d’achat.
Le Canada n’est pas encore en stagflation, puisque l’inflation reste pour l’instant dans la cible de 1 à 3 % de la Banque du Canada, même si elle remonte légèrement. La croissance, bien que faible, reste positive. Nous sommes donc davantage dans une zone de vulnérabilité que dans une véritable stagflation comparable aux années 1970.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Mais plusieurs éléments rendent l’économie canadienne plus fragile qu’auparavant et les prochains mois seront déterminants pour l’évolution économique du pays. Un choc énergétique prolongé combiné à une nouvelle vague inflationniste pourrait rapidement compliquer la situation.
Le spectre de la stagflation rappelle une réalité fondamentale : une économie peut devenir vulnérable lorsqu’elle dépend trop de facteurs externes et que sa croissance structurelle s’affaiblit. La question dépasse donc la simple inflation. Elle touche à la capacité du pays à maintenir durablement le niveau de vie de sa population dans un contexte mondial plus instable.
Le Canada possède encore plusieurs atouts importants comme son système financier solide, des ressources énergétiques importantes et une politique d’immigration qui soutient la démographie et les besoins en main-d’œuvre de certains secteurs de l’économie. L’avenir seul nous dira si ces forces seront suffisantes pour éviter que le ralentissement actuel ne se transforme en piège stagflationniste.
![]()
Mircea Vultur ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Le Canada risque-t-il la stagflation ? – https://theconversation.com/le-canada-risque-t-il-la-stagflation-283224
