Source: The Conversation – France (in French) – By Sara Kells, Director of Program Management at IE Digital Learning and Adjunct Professor of Humanities, IE University

Les démocraties modernes défendent ardemment la liberté d’expression, mais négligent souvent une condition pourtant essentielle du débat public : la capacité à écouter réellement ce que disent les autres.
Dans une conversation ordinaire aujourd’hui, il n’est pas difficile de sentir le moment où quelqu’un cesse d’écouter. Son attention se déplace, sa réponse arrive trop vite, ou son regard dérive vers un écran qui attend à proximité. L’échange continue, mais quelque chose d’essentiel a déjà été perdu. Nous nous exprimons, plus que jamais, à travers plateformes, appareils et espaces numériques. Mais nous écoutons-nous réellement les uns les autres ?
Le débat public contemporain tend à se concentrer sur la parole. Les questions de savoir qui peut parler, ce qui devrait être régulé et si la liberté d’expression est menacée dominent les discussions sur la vie numérique. Ce sont évidemment des enjeux importants, mais ils reposent sur une hypothèse que nous examinons rarement : celle selon laquelle être entendu serait une conséquence naturelle du fait de parler.
Les Athéniens de l’Antiquité comprenaient que la parole démocratique exigeait deux choses à parts égales : le droit de parler et le courage de dire la vérité. Mais ces deux idéaux dépendent de la présence de quelque chose que les Athéniens évoquaient rarement de manière explicite, parce que, dans l’agora, cela allait simplement de soi : un auditoire disposé à accueillir sincèrement ce qui était dit. La parole et l’écoute ne sont pas des préoccupations concurrentes. Elles constituent les deux faces d’une même pratique civique, et il est impossible de défendre l’une sans se soucier de l’autre.
Aujourd’hui, nous consacrons une énergie considérable à protéger et à étendre le droit de parler. Nous accordons bien moins d’attention à ce qui se passe du côté de ceux qui reçoivent cette parole.
Ce que l’écoute exige réellement
L’écoute n’est pas une activité passive. Elle ne consiste pas simplement à se taire, pas plus qu’elle ne se réduit au fait d’entendre des mots passer. Bien écouter, c’est se confronter à la parole d’autrui comme à quelque chose de porteur de sens, qui mérite d’être compris, interprété et auquel il est possible de répondre selon ses propres termes.
Les philosophes parlent ici de « réception attentive » (uptake) : la volonté de recevoir avec justesse ce que quelqu’un a dit avant d’y réagir. Cela signifie consacrer assez de temps à un argument pour en saisir véritablement le sens, plutôt que de répondre à une version simplifiée ou déformée de celui-ci. Cela implique de distinguer ce qu’une personne a effectivement affirmé de ce que nous avons supposé qu’elle voulait dire. Cela revient aussi à considérer celui qui parle comme un participant à un échange commun, et non comme un obstacle à écarter.
C’est plus difficile qu’il n’y paraît. Nous avons tendance à écouter pour répondre plutôt que pour comprendre. Nous guettons le moment où nous pourrons répliquer, la faille dans l’argumentation, l’ouverture qui nous permettra d’imposer notre propre point de vue. Ce n’est pas de l’écoute. C’est de l’attente.
Cette distinction est essentielle dans une vie démocratique. Lorsque les citoyens réagissent à des caricatures d’opinions opposées plutôt qu’aux opinions elles-mêmes, le débat public perd sa capacité à produire autre chose que du bruit. Le désaccord devient une mise en scène. L’argumentation se transforme en théâtre. Et la possibilité d’une véritable persuasion – celle de changer réellement d’avis à la lumière de ce qu’une autre personne a dit – disparaît silencieusement.
Les environnements numériques rendent l’écoute plus difficile
Les plateformes qui accueillent aujourd’hui l’essentiel de nos conversations publiques n’ont pas été conçues pour favoriser l’écoute. Elles ont été pensées pour générer de l’engagement – ce qui est tout autre chose.
L’engagement, tel qu’il est mesuré par les grandes plateformes de réseaux sociaux, correspond aux clics, aux partages, aux réactions et au temps passé. Les contenus qui suscitent des émotions fortes – en particulier l’indignation, la colère morale ou le scandale – obtiennent généralement de bons résultats selon ces critères. Ceux qui invitent à une réflexion attentive, beaucoup moins.
Le résultat est un environnement informationnel qui récompense systématiquement les formes de communication les moins propices à une véritable écoute : rapides, affirmatives, chargées émotionnellement et conçues pour provoquer une réaction plutôt que pour susciter une réponse réfléchie.
À cela s’ajoute la manière dont les algorithmes nous présentent les contenus. Nous rencontrons rarement des arguments dans leur forme complète, exprimés par ceux qui les défendent et replacés dans le contexte où ils ont été formulés. À la place, nous sommes le plus souvent confrontés à des fragments, des captures d’écran, des résumés ou des paraphrases, souvent choisis précisément parce qu’ils sont faciles à rejeter ou à ridiculiser. Autrement dit, nous sommes entraînés à interagir avec des caricatures. Or les caricatures n’exigent pas d’écoute. Elles n’exigent qu’une réaction.
Les conséquences pour la vie démocratique sont sérieuses. Un espace public dans lequel chacun parle en permanence sans avoir réellement le sentiment d’être entendu n’est pas un espace sain. C’est un espace où les frustrations s’accumulent, où les positions se durcissent et où le terrain commun nécessaire aux décisions collectives devient de plus en plus difficile à trouver. Ce n’est pas seulement un problème technologique. C’est un problème civique. Et il appelle une réponse civique.
Comment enseigner (et pratiquer) l’écoute
La bonne nouvelle, c’est que l’écoute, contrairement à la conception des algorithmes, est une chose sur laquelle nous pouvons agir directement. C’est une compétence, et les compétences peuvent s’enseigner.
Dans les contextes éducatifs, cela signifie créer des espaces où les étudiants pratiquent délibérément l’écoute attentive. Les enseignants peuvent, par exemple, organiser des débats dans lesquels les étudiants doivent reformuler l’argument d’un camarade de manière satisfaisante avant d’en proposer une critique. Cette pratique instaure un environnement où une participation équitable devient une exigence structurelle plutôt qu’une considération secondaire, et où le désaccord est envisagé comme une occasion de comprendre plutôt que de l’emporter.
La même discipline s’applique au-delà des discussions en direct. On peut demander aux étudiants d’écouter un podcast, de regarder une vidéo ou de lire un article avec une seule consigne en tête : êtes-vous capable d’exposer honnêtement son argument avant de décider si vous êtes d’accord avec lui ?
Ce ne sont pas de simples exercices scolaires. Ce sont des répétitions de la vie démocratique.
Ces habitudes peuvent aussi être cultivées en dehors du cadre éducatif. Avant de répondre à quelque chose qui vous provoque ou vous agace, prenez un instant pour vous demander si vous avez réellement compris l’argument en question. Avant de critiquer une position, reformulez-la dans des termes que son défenseur reconnaîtrait comme justes. Distinguez ce qu’une personne a effectivement dit des suppositions que vous faites sur les raisons pour lesquelles elle l’a dit. Ce sont de petits ajustements, mais pratiqués avec constance, ils transforment la qualité des échanges.
Une démocratie qui apprend uniquement aux citoyens à parler librement n’a accompli que la moitié du travail. Dans la Grèce antique, l’agora n’était pas une scène. C’était un lieu d’échange. Retrouver cet esprit – dans les salles de classe, dans les conversations et dans les espaces numériques que nous partageons désormais – commence par une compétence plus discrète et plus exigeante : apprendre à véritablement écouter.
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Sara Kells ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Pourquoi l’écoute est la compétence citoyenne la plus importante de l’ère numérique – https://theconversation.com/pourquoi-lecoute-est-la-competence-citoyenne-la-plus-importante-de-lere-numerique-282171
