80 % des engrais utilisés en Afrique sont importés : comment les systèmes alimentaires peuvent s’adapter au choc iranien

Source: The Conversation – in French – By Jaron Porciello, Visiting Fellow in the School of Integrative Plant Science, Cornell University

Le conflit dans le golfe Persique perturbe l’approvisionnement en engrais, et les systèmes alimentaires africains risquent d’en pâtir.

Les systèmes agroalimentaires (les activités qui relient les personnes, les investissements et les décisions impliqués dans la production et la distribution de denrées alimentaires et de produits agricoles) dépendent d’un flux constant d’intrants tels que les engrais, ainsi que des marchés, des infrastructures et des décisions politiques et commerciales.

Ces systèmes alimentaires peuvent absorber les chocs et trouver de nouveaux moyens de maintenir l’approvisionnement même sous pression. Mais ils sont également fragiles. Une perturbation dans une partie du système a des répercussions sur les autres, comme le montre clairement le conflit en Iran qui a éclaté fin février 2026.




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Voici comment la guerre contre l’Iran affecte les agriculteurs et les systèmes alimentaires d’Afrique subsaharienne : les pays du Golfe (dont l’Iran) sont le plus grand exportateur au monde d’ingrédients pour engrais. À lui seul, l’Iran est le quatrième plus grand exportateur mondial d’urée, un ingrédient clé des engrais – et l’un des moins chers

Le Nigeria, le Ghana, le Togo, le Kenya, la Tanzanie et l’Afrique du Nord achètent tous de l’urée depuis l’Iran.

Le Qatar est un autre producteur et exportateur clé d’urée. Mais il a cessé de produire de l’urée début mars 2026. En effet, il a besoin de gaz pour la fabriquer – et ses usines de gaz ont été touchées par des missiles iraniens.

Le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, étroit passage situé près de l’Iran, a baissé de 95 % depuis le début de la guerre. Cela signifie que les engrais qui continuent d’être produits dans les pays du Golfe ne peuvent plus quitter la région.

C’est une mauvaise nouvelle pour l’Afrique subsaharienne, qui importe environ 80 % des engrais qu’elle utilise. Ces importations proviennent de notamment de la Russie,, d’Europe, de l’Ukraine, de l’Inde, de la Chine et des États du Golfe. Le Malawi, par exemple, importe 52 % de ses engrais du Golfe. Le Maroc, le Nigeria et l’Afrique du Sud importent également des ingrédients des pays du Golfe et les utilisent pour fabriquer des engrais qu’ils exportent.




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Les prix des engrais ont déjà augmenté. Et, contrairement au pétrole, il n’existe pas de réserve stratégique coordonnée au niveau international pour les engrais. Lorsque l’approvisionnement est perturbé, il le reste.

Je suis chercheure et praticienne et j’étudie comment les données et les politiques peuvent être mises à contribution pour prendre de meilleures décisions dans les systèmes alimentaires et l’agriculture. Récemment, j’ai fait partie d’une équipe qui a étudié les moyens de mettre fin à la faim et à toutes les formes de malnutrition en modifiant le système agroalimentaire afin que les aliments nutritifs soient plus disponibles, abordables et accessibles aux communautés pauvres, souvent rurales.

Nous nous intéressons tout particulièrement aux types d’interventions susceptibles d’attirer des investissements tant du secteur privé que du secteur public.

Nos recherches ont montré que la nourriture en Afrique est souvent disponible, mais qu’elle n’est pas abordable, sûre ou suffisamment variée pour constituer une alimentation saine. Par exemple, au cours des 50 dernières années, les politiques gouvernementales ont favorisé les subventions, les incitations tarifaires et les programmes d’achat visant la culture de denrées de base (maïs, blé, riz). Mais à elles seules, ces cultures ne sont pas très riches en nutriments. Se focaliser principalement sur elles équivaut à marginaliser les aliments plus riches en nutriments.

Nos recherches ont mis en évidence plusieurs moyens permettant aux systèmes agroalimentaires africains de fournir des aliments plus nutritifs à l’avenir. Cela est possible même lorsque l’approvisionnement en engrais est limité. Nous en présentons quelques-uns ci-dessous.

De la pandémie à la guerre en passant par Ormuz : les chocs liés aux engrais en Afrique

Les perturbations dans l’approvisionnement en engrais et les dommages causés aux systèmes agroalimentaires en Afrique ne sont pas un phénomène nouveau.

Entre 2020 et 2024, les chaînes d’approvisionnement en engrais ont été mises à rude épreuve par la COVID-19, puis par la guerre en Ukraine. Les agriculteurs africains ont amorti ces chocs en réduisant la quantité d’engrais utilisée pour leurs cultures. Mais cela a entraîné une baisse des rendements, une diminution des revenus et un resserrement des budgets des ménages.




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Il est important de rappeler que l’approvisionnement en engrais est étroitement lié à des décennies de politiques de subvention, d’investissements publics et de débats sur le type d’agriculture que les gouvernements africains devraient promouvoir. Ces approvisionnements sont très contestés et politisés, façonnés autant par l’histoire et le pouvoir que par les données agronomiques et les choix économiques des ménages.

La menace actuelle de pénurie n’est qu’une partie du tableau.

Dix moyens pour les pays africains de s’en sortir en utilisant moins d’engrais

Les systèmes alimentaires africains qui survivront à la crise des engrais liée à la guerre en Iran seront ceux qui mettront en place des programmes axés sur la nutrition et continueront d’investir dans des innovations réduisant la dépendance aux engrais.

Notre rapport identifie dix interventions à fort impact qui améliorent la nutrition et les résultats alimentaires. Plusieurs d’entre elles sont particulièrement pertinentes à l’heure actuelle :

  • Les agriculteurs devraient commencer à cultiver des fruits, des légumes et des légumineuses, et pratiquer l’agroforesterie. Cela améliore la santé des sols et permet de produire des aliments riches en nutriments.

  • Les potagers familiaux peuvent améliorer l’alimentation et la sécurité alimentaire des ménages, à condition que les personnes bénéficient d’une formation et d’une éducation nutritionnelle.

  • L’aquaculture (poisson) et l’élevage durables, y compris la volaille, stimulent la production et la consommation de protéines.

  • Les cultures biofortifiées, telles que les haricots riches en fer cultivés au Rwanda et les patates douces à chair orange au Mozambique, intègrent directement les nutriments dans la culture pendant la production. Comme elles contiennent plus de nutriments, elles ne gaspillent pas autant d’engrais.

  • Les infrastructures de stockage et de distribution réduisent la détérioration des aliments. Elles améliorent également la qualité des aliments.

  • Les aliments peuvent être enrichis (en y ajoutant des vitamines et minéraux essentiels) lors de leur transformation. Cela améliore la valeur nutritionnelle sans nécessiter de changements dans les méthodes de culture.

  • Des pratiques de manipulation des denrées alimentaires et de gestion agricole doivent être mises en place pour garantir la sécurité sanitaire des récoltes.

  • L’éducation nutritionnelle contribue à faire de meilleurs choix alimentaires au quotidien afin que, lorsque la nourriture est disponible, elle permette d’adopter une alimentation plus variée et plus nutritive.

  • Les programmes de protection sociale, tels que les transferts monétaires et les bons alimentaires, aident les familles lorsque les prix augmentent.

  • La fourniture de repas scolaires spécialement conçus pour être nutritifs offre un retour sur investissement élevé.

La marche à suivre

Nos recherches soulignent que ces interventions ne peuvent fonctionner que sous la forme d’un ensemble ou d’un paquet de mesures de soutien. La question du genre est également importante. Nos recherches ont montré que les femmes ne parviennent pas toujours à manger des aliments riches en nutriments, même lorsqu’il y en a davantage à la maison.

Ces interventions représentent ce qui fonctionne aujourd’hui. Mais les gouvernements et les chercheurs devraient également voir plus loin. Par exemple, des scientifiques du Centre for Research on Programmable Plant Systems, (dont des chercheurs de l’université Cornell) mettent au point des plantes spécialisées appelées « plantes indicatrices ». Une plante dite “indicatrice” est généralement placée stratégiquement dans un champ de cultures pour servir de système d’alerte précoce.

Ils ont par exemple mis au point un plant de tomate qui vire au rouge vif lorsque la présence d’azote dans le sol tombe à des niveaux critiques. Ce plant fournit aux agriculteurs des informations précises et en temps réel sur les besoins de leurs champs.

Des outils comme ceux-ci pourraient transformer la relation que les agriculteurs entretiennent avec les engrais. Ils permettent, en effet, de réduire le gaspillage, de diminuer les coûts et d’intégrer une forme « d’intelligence fertilisante » au sein même du système agricole.

The Conversation

Jaron Porciello bénéficie d’un financement du BMZ allemand et de la Fondation Gates.

ref. 80 % des engrais utilisés en Afrique sont importés : comment les systèmes alimentaires peuvent s’adapter au choc iranien – https://theconversation.com/80-des-engrais-utilises-en-afrique-sont-importes-comment-les-systemes-alimentaires-peuvent-sadapter-au-choc-iranien-282621