Bienvenue à Nubri, où tout le monde sait distiller l’alcool

Source: The Conversation – in French – By Geoff Childs, Professor of Sociocultural Anthropology, Washington University in St. Louis

La distillation fait partie intégrante du mode de vie à Nubri, au Népal. Geoff Childs, CC BY

Imaginez un endroit où chaque foyer possède tout le nécessaire pour distiller de l’alcool, où l’on trinque pour presque toutes les occasions, et où vos impôts – payés en céréales – sont directement versés dans un alambic communautaire.


Bienvenue à Nubri.

Perchée dans le nord du Népal, cette vallée abrite environ 3 000 montagnards bouddhistes d’origine tibétaine. Au cours des trois dernières décennies, j’ai passé beaucoup de temps à Nubri à observer l’interaction entre les tendances démographiques et les changements sociaux. J’étais souvent accompagné d’un collègue ethnomusicologue, Mason Brown, qui étudie les traditions musicales locales. À force de terrain, nous sommes tous deux devenus des amateurs des breuvages maison – le chang et l’arak – que nous avons appris à brasser et à distiller aux côtés de Jhangchuk Sangmo Thakuri, un habitant de Nubri devenu collaborateur de recherche.

D’autres spécialistes des sociétés tibétaines et himalayennes ont souligné l’importance du chang dans les rituels et en tant que catalyseur social. À Nubri, où la population est majoritairement d’origine tibétaine, nous avons découvert par nous-mêmes le rôle essentiel que ces deux boissons jouaient dans le maintien des rituels locaux, l’économie et le développement des relations sociales.

Les bases de la fabrication

Le chang est une boisson fermentée et non gazeuse, à base de maïs, d’orge ou de riz. On ajoute un levain hérité de la cuvée précédente à des céréales bouillies encore tièdes, le tout enfermé dans un récipient avec de l’eau. Selon la température et l’effet recherché, l’attente varie de quelques jours à deux semaines. Le résultat titre entre 3% et 6% d’alcool – l’équivalent d’une blonde européenne – et se boit avec ses sédiments, légèrement sucré, légèrement acidulé. Les villageois l’apprécie frais, surtout pendant les travaux des champs.

L’arak, en revanche, exige une distillation d’environ une heure : le moût fermenté passe sur feu nu, la vapeur se condense au contact d’un récipient d’eau froide, et le liquide clair qui s’égoutte atteint 15% à 25 d’alcool par volume – plus fort qu’un verre de vin mais moins que le whisky. Il est limpide et sec, avec une saveur et une texture en bouche similaires à celles du saké japonais.

Dans la vallée, presque tous les foyers – sauf les plus démunis – possèdent leur propre alambic. Ceux qui n’en ont pas en empruntent un à leurs voisins quand les réserves de grain le permettent.

En enfer… ou vers la gloire ?

Les Tibétains boivent du chang depuis au moins treize siècles. Une légende du VIIe siècle raconte comment des fonctionnaires de la cour furent envoyés par un empereur à la recherche d’un garçon doté de pouvoirs magiques. Lorsqu’ils rencontrèrent un enfant et lui demandèrent où étaient ses parents, il répondait : « Mon père est parti chercher des mots. Ma mère est partie chercher des yeux. » Le père réparut avec du chang, la mère avec du feu. Pourtant, tous les Tibétains ne sont pas buveurs – ils comptent parmi eux des abstinents et des prohibitionnistes. Au XVe siècle, le lama bouddhiste Ngorchen Kunga Zangpo affirmait : « Puisqu’une personne (qui boit) a créé et accumulé le karma d’un fou, son corps finira par se dégrader, et après sa mort, elle renaîtra parmi les êtres infernaux des royaumes inférieurs de l’existence. »

Le message est d’une élégante simplicité : buvez et vous irez en enfer !

Une femme attise le feu sous un grand chaudron.
Tsewang Buti, habitant de Nubri, attise le feu sous un alambic.
Geoff Childs, CC BY

Mis à part l’avertissement de Kunga Zangpo, les boissons enivrantes sont depuis longtemps appréciées dans la société nubrienne. Un texte du XVIIIe siècle met en scène Pema Wangdu, un lama de Nubri célèbre pour ses chants sur la réalisation spirituelle. Il raconte qu’un jour, alors qu’il cherchait conseil auprès d’un lama local, il dut lui présenter une offrande ; il alla donc chiper du chang chez lui pendant que les membres de sa famille travaillaient dans les champs. Le maître principal de Pema Wangdu, Pema Döndrub, également originaire de Nubri, décrit une visite dans une vallée voisine au cours de laquelle un fonctionnaire demanda aux villageois locaux d’apporter du chang au lama et à son entourage. Apparemment, ils en apportèrent plus qu’il n’en fallait, car Pema Döndrub rétorqua : « Nous avons gardé le chang savoureux et renvoyé celui qui n’était pas à notre goût. »

Pema Döndrup, lama local et connaisseur de chang.
Geoff Childs

Le chang est également souvent mentionné dans les chansons folkloriques de Nubri, transmises de génération en génération. Dans l’une d’elles, le chanteur se réjouit d’avoir bénéficié de multiples coups de chance : il vit dans un pays civilisé, habite une chambre dorée et possède un élégant poulain ainsi que de nombreux moutons. Affirmant que sa prospérité est méritée, le chanteur ordonne à sa femme : « Ne songe même pas à me donner moins de chang ! »

Une boisson pour toutes les occasions

Aujourd’hui, les Nubriens préfèrent l’arak, plus fort. Lors des rituels bouddhistes, l’arak apporte à certains participants de l’endurance et un peu de légèreté. D’autres, notamment les moines, s’en abstiennent. Ces boissons sont fournies par le biais du système fiscal du temple local. Lorsqu’un couple fonde un nouveau foyer, il contracte un emprunt obligatoire d’environ 100 kilos de céréales auprès du temple du village. Chaque année suivante, ils sont tenus de rembourser un tiers de ce prêt à titre d’intérêts.

Chaque rituel est associé à un « document de prêt » qui précise quel pourcentage du remboursement annuel d’un foyer est utilisé pour financer cet événement. Ce système garantit l’acquisition d’une quantité considérable de la récolte afin qu’elle puisse être fermentée puis transformée dans les alambics du temple.

Un document associé intitulé « Règles (établies par) les monastères » précise quand, en quelle quantité et à qui l’arak doit être distribué tout au long du rituel. Chaque moment de distribution porte un nom. Il y a le « chang de la connexion » qui honore le premier rassemblement propice des participants au rituel, le « chang du commencement » pour marquer le début de chaque journée, et le « chang du coucher » pour la fin de chaque journée.

Lors d’une offrande aux divinités, on sert aux participants le « chang de la victoire », qui exprime le souhait que leurs supplications soient exaucées, et le « chang de la bonne fortune », en prévision de résultats positifs.

Trois personnes utilisent des spatules en bois pour remuer du riz.
Mason Brown, Jhangchuk Sangmo (à droite) et sa mère, Tsewang Buti, mélangent une culture de démarrage avec du riz bouilli.
Geoff Childs, CC BY

Une dernière anecdote pour la route

En mai 2023, nous avons quitté Nubri après avoir mené à bien un long séjour de recherche. Dorje Dundul, un vieil ami, nous a accompagnés jusqu’à un édifice religieux marquant la limite extérieure de son village. Du fond de sa tunique, il a sorti une flasque remplie d’arak, y a plongé la tige d’une plante médicinale tout en récitant des prières, puis a aspergé des gouttelettes aux quatre coins du monde en guise d’offrande pour assurer notre bon voyage.

Ensuite, il nous a tendu la flasque en nous exhortant : « Chö, chö » (« Buvez, buvez »). Nous avons chacun pris une longue gorgée de ce liquide réchauffant. Il a ensuite rebouché la gourde, l’a glissée dans la poche latérale de notre sac à dos et a dit : « C’est du lamchang (bière de route). Bon voyage. » Au cours de la descente éprouvante vers les plaines, ce cadeau d’adieu nous a redonné des forces tout en nous rappelant sans cesse l’attention que Dorje portait à notre bien-être. « Un dernier verre avant de partir » n’avait jamais été aussi bon.

L’ethnomusicologue Mason Brown et la chercheuse nubri Jhangchuk Sangmo Thakuri ont contribué à cet article.

The Conversation

Geoff Childs a reçu des financements de la National Science Foundation.

ref. Bienvenue à Nubri, où tout le monde sait distiller l’alcool – https://theconversation.com/bienvenue-a-nubri-ou-tout-le-monde-sait-distiller-lalcool-282617