Source: The Conversation – in French – By Stephan Blum, Research Associate, Institute for Prehistory and Early History and Medieval Archaeology, University of Tübingen

National Galleries of Scotland Collection
Dans l’Empire romain, l’Iliade n’était pas seulement un grand texte littéraire : elle structurait l’éducation, le pouvoir et la mémoire collective. Jusqu’à finir, parfois, recyclée comme simple matériau de rembourrage dans une momie égyptienne.
Une découvert inattendue… En inspectant l’intérieur d’une momie égyptienne vieille de 1 600 ans datant de l’époque romaine, des archéologues ont trouvé un fragment de l’Iliade d’Homère. Le texte n’avait pas été placé à côté du corps, mais à l’intérieur même de l’abdomen de la momie. Pourtant la véritable surprise ne tient pas seulement à l’endroit où ce fragment a été retrouvé. Elle est surtout liée à la manière dont il s’y est retrouvé. Pour le comprendre, il faut remonter à l’Iliade elle-même — et à ce qu’elle est devenue dans le monde romain.
Dans L’Iliade, poème composé au VIIIe siècle avant notre ère et attribué à Homère, la guerre de Troie ne s’achève ni dans le triomphe ni dans le renouveau. Elle se termine dans la dévastation. Le poème s’achève au bord de l’effondrement, alors que Troie n’est plus qu’un paysage de ruines héroïques. Et pourtant, l’histoire ne s’arrête pas là.
Selon la tradition romaine ultérieure, un Troyen aurait pourtant échappé à la catastrophe. Énée — fils d’Anchise et de la déesse Aphrodite — aurait fui la ville en flammes en portant son père sur ses épaules et les dieux domestiques dans ses bras. Il aurait ensuite traversé la Méditerranée vers l’ouest, jusqu’en Italie, où il serait devenu l’ancêtre des Romains.
Cette suite ne figure pas dans l’Iliade elle-même. Elle a été élaborée plusieurs siècles plus tard, notamment dans l’Énéide de Virgile. Mais elle a profondément transformé le sens de la guerre de Troie. Le passé, autrement dit, était continuellement réorganisé à travers des récits sans cesse réécrits, prolongés et reliés entre eux à travers le temps et l’espace.

Galleria Sabauda
Transformer une défaite en récit fondateur
Pour les Romains, la guerre de Troie était bien plus qu’une lointaine légende grecque. Elle est devenue une manière de penser les origines, l’identité et le pouvoir.
Revendiquer une filiation avec Troie ne consistait pas simplement à établir une généalogie. Cela supposait un véritable travail culturel permanent, nourri par les récits, l’éducation et une mémoire collective partagée. L’Iliade fournissait la matière première : des personnages, des événements et des lignées que chaque génération pouvait remodeler et réinterpréter.
Dans tout l’Empire romain, les élites cultivées apprenaient Homère dans le cadre de leur éducation. Elles le citaient dans leurs discours, l’analysaient dans les salles de classe et s’en servaient pour affirmer leur autorité culturelle. Connaître l’Iliade, c’était maîtriser un langage commun compris à travers tout l’Empire.
Un sénateur à Rome, un professeur en Asie Mineure ou un étudiant en Égypte pouvaient ainsi se référer aux mêmes récits. Le poème constituait un cadre culturel partagé permettant à des populations très différentes de s’inscrire dans une histoire commune.

Université de Tübingen, CC BY-SA
À l’époque impériale romaine, le site de l’ancienne Troie — situé dans l’actuelle Turquie — est devenu un véritable lieu de pèlerinage culturel. Les empereurs ont investi dans son développement, reliant directement la cité aux origines troyennes revendiquées par Rome. Sous le règne de l’empereur Auguste, Troie est intégrée au discours politique de l’Empire. Puis, sous Hadrien, elle devient un élément central d’une culture du voyage, de la mémoire et du patrimoine.
Un visiteur arrivant à Troie au IIe siècle après J.-C. découvrait un paysage soigneusement mis en scène. On y trouvait des bains, des lieux d’hébergement et des espaces destinés aux spectacles. Un petit théâtre — l’Odéon — avait même été construit directement dans l’ancienne citadelle, de sorte que les vestiges de la ville de l’âge du bronze, considérés comme le décor des batailles légendaires autour de Troie, formaient un arrière-plan spectaculaire. Les visiteurs pouvaient parcourir ce qui était présenté comme le décor même de l’épopée homérique, vivant la guerre de Troie comme une histoire littéralement ancrée dans le sol sous leurs pieds.
De Troie à l’Égypte
À travers tout l’Empire romain, l’Iliade circulait comme un texte vivant : copiée, enseignée et lue. L’Égypte, l’une des provinces les plus importantes de Rome, ne faisait pas exception. Mais Homère y circulait dans un paysage culturel très différent du monde littéraire grec dans lequel le poème avait vu le jour.
Pour les Romains, l’Égypte apparaissait souvent comme un territoire où l’Antiquité était non seulement racontée, mais aussi matériellement préservée — à travers ses temples, ses monuments et des pratiques soulignant la continuité avec le passé. Dans le même temps, il s’agissait d’une société profondément hybride, où traditions égyptiennes, grecques et romaines se mêlaient de manière complexe.
Homère figurait parmi les auteurs les plus copiés en Égypte romaine : il était lu et enseigné comme marqueur d’éducation et d’appartenance culturelle, profondément intégré à la vie littéraire quotidienne.

Université de Tübingen, CC BY-SA
La version homérique de la guerre de Troie occupait une place particulièrement importante parmi les élites grecophones, notamment dans des centres urbains comme Oxyrhynque, où la momie a été découverte. D’autres versions du récit — accordant davantage d’importance au séjour de Pâris et d’Hélène en Égypte, tel que le rapporte Hérodote à partir des récits de prêtres égyptiens — étaient probablement plus répandues au sein de la population égyptienne dans son ensemble.
Les premiers articles consacrés à la découverte du fragment retrouvé dans la momie égyptienne ont suggéré que le texte avait été volontairement choisi pour accompagner le défunt, comme un objet chargé d’une signification personnelle, peut-être lié à son éducation ou à son identité culturelle.
L’explication la plus convaincante est toutefois peut-être la plus simple. Les papyrus abîmés ou devenus inutilisables étaient souvent réemployés comme matériau bon marché. Ce fragment aurait ainsi pu servir de bourrage, regroupé avec d’autres morceaux puis inséré dans la cavité abdominale sans réelle considération pour son contenu littéraire.
Mais le simple fait qu’un fragment de l’Iliade ait pu finir comme matériau de remplissage montre à quel point Homère était profondément intégré à la vie quotidienne dans l’Égypte romaine.
Un texte en mouvement
Dans le monde romain, donner du sens au passé impliquait de circuler sans cesse entre les récits et les monuments, entre les généalogies et les profondeurs du temps. Chaque perspective permettait d’éclairer les autres.
L’Iliade a contribué à façonner un monde où différents passés pouvaient être reliés, comparés et réinterprétés. En connectant récits, lieux et traditions à travers toute la Méditerranée, le monde romain a fait du passé une ressource souple et réutilisable, capable de produire de l’identité, de l’autorité et un sentiment d’appartenance dans des contextes changeants.
C’est précisément pour cela que l’Iliade comptait autant : le texte circulait dans des contextes très différents. Il structurait l’éducation des élites, mais faisait aussi partie de la culture ordinaire de la lecture. À Troie, il a contribué à transformer la ville en lieu de mémoire culturelle.
Le texte lui-même a également connu une longue vie matérielle, survivant non seulement comme récit d’autorité, mais aussi à travers les manuscrits et supports d’écriture copiés, transmis — voire réutilisés à des fins totalement différentes. Son enseignement le plus durable est peut-être celui-ci : le passé n’est jamais simplement conservé. Il est sans cesse fabriqué et refabriqué à travers les récits, les pratiques et les objets matériels qui le transportent à travers le temps.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Comment un fragment de l’« Iliade » s’est-il retrouvé à l’intérieur d’une momie égyptienne ? – https://theconversation.com/comment-un-fragment-de-l-iliade-sest-il-retrouve-a-linterieur-dune-momie-egyptienne-282886
