Guerre en Iran : la solidité du Kenya de nouveau à l’épreuve

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gaëlle Balineau, Économiste du développement, Agence Française de Développement (AFD)

Depuis 2020, le Kenya, qui vient de co-présider avec la France, à Nairobi, le sommet « Africa Forward » des 11 et 12 mai, a subi sans sombrer la pandémie de Covid-19, mais aussi des sécheresses, une flambée des prix des matières premières et les effets de l’instabilité régionale. Cette résistance affichée cache une fragilité structurelle : l’investissement est faible, la dépendance énergétique est élevée, et les tensions sociales et politiques persistent. Alors que la guerre en Iran a un impact direct sur l’économie du pays, le shilling et les réserves de change tiendront-ils cette fois ?


Depuis 2020, le Kenya a subi les mêmes chocs externes que le reste du monde – Covid-19, hausse du prix des matières premières, durcissement des conditions de financement, reconfiguration de l’ordre géopolitique et économique mondial. Mais dans le cas kényan, il faut y ajouter les sécheresses récurrentes en Afrique de l’Est, les invasions de criquets et la proximité de conflits armés – voire guerres civiles – en Éthiopie, au Soudan et dans la région des Grands Lacs (RDC, Rwanda).

S’il est important de souligner que le Kenya parvient globalement à résister à ces chocs externes, le répit pourrait n’être que de courte durée. À court terme, la guerre en Iran pourrait de nouveau déstabiliser le pays. À moyen et à long terme, d’importantes réformes sont nécessaires pour réduire les vulnérabilités du pays en augmentant l’investissement, la productivité et l’inclusivité d’une économie en partie capturée par les élites dirigeantes.

Entre 2020 et 2022, le Kenya a évité une triple crise

Durant la pandémie de Covid-19, les autorités kényanes ont mis en place différentes mesures, incluant confinements, couvre-feu, port du masque, restrictions de déplacement et vaccination. Les chiffres du ministère de la santé font état de 5 638 morts, dans un pays de quelque 55 millions d’habitants. Même si des études montrent que ces chiffres pourraient être sous-estimés, la surmortalité aurait été limitée à la vague Delta (variante du SARS-CoV-2) et aux plus de 65 ans. Le Kenya a évité une crise sanitaire d’ampleur.

En revanche, la pandémie, mais aussi les sécheresses et la hausse du prix des matières premières due à l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont provoqué une dégradation de la situation économique du pays et de celle de ses habitants, en particulier des plus vulnérables : si la récession a été contenue à 0,3 % en 2020, le taux de pauvreté (fixé au seuil de 4,20 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat) est passé de 56,8 % à 65,6 % entre 2019 et 2020.

À la veille des élections présidentielles et générales d’août 2022, l’inflation était en passe d’atteindre son pic à 9-10 %, les subventions au prix du pétrole et d’autres soutiens « Covid-19 » s’estompaient, et des manifestations virulentes contre la hausse du coût de la vie avaient lieu. Dans ce contexte, les élections ont été qualifiées de « triomphe pour la démocratie kényane » dans la mesure où elles se sont déroulées sans heurts majeurs comparé à un historique de violences – souvent qualifiées à tort d’« ethniques ».

2023-2024 : le spectre « ghanéen » d’un défaut sur la dette externe

Pour autant, la structure économique du Kenya reste fragile. L’image de la start-up nation, sixième économie d’Afrique à la croissance de 5 %, attirant les investisseurs du monde entier dans le secteur des technologies de l’information et de la communication, coexiste avec une autre réalité : l’économie kényane, basée sur l’agriculture et les services, pâtit de la faiblesse des investissements (cf.graphique 1), est peu productive, et exporte principalement des matières premières agricoles peu transformées (thé, café, fleurs coupées).

Les recettes du tourisme (2,9 % du PIB en 2024), et les devises apportées par les migrants (3,4 % du PIB) ne sont pas suffisantes pour équilibrer le compte courant, structurellement déficitaire du fait de la dépendance aux importations d’énergie, de biens d’équipement et alimentaires lors des sécheresses.

Ainsi, au plus fort de la crise énergétique post-invasion de l’Ukraine, le déficit du compte courant a atteint 5 % du PIB en 2022, dont 4,5 points liés aux importations d’énergie. L’accès à des devises est donc nécessaire vu le besoin de financement externe du Kenya, qui atteint 5,8 % du PIB en 2022 (cf. graphique 2).

Or, le pays attire moins d’investissements provenant de l’étranger que le Rwanda, l’Ouganda, la Tanzanie, et les pays de sa classe de revenu en moyenne (cf. graphique 3).

En 2022, le recours aux marchés internationaux était par ailleurs exclu, les spreads kenyans ayant atteint 14 % en juillet 2022, reflet du resserrement monétaire dans les pays riches, mais aussi de l’incertitude liée à la période préélectorale. S&P, Fitch et Moody’s avaient ainsi toutes dégradé la note souveraine du Kenya en six mois, entre décembre 2022 et mai 2023. Dès lors, le Kenya a dû puiser dans ses réserves de change pour couvrir ses besoins de financements externes.

En mai 2023, les réserves sont au plus bas depuis 2019 (cf. graphique 4), et la perspective d’un défaut sur le remboursement de l’Eurobond de 2 milliards de dollars, arrivant à échéance en juin 2024, emballe les marchés qui ont en tête le défaut du Ghana en 2022. Sinon auto-réalisatrices, ces anticipations auront eu de lourdes répercussions sur les fuites de capitaux, les conditions de financement, l’épuisement des réserves de change et la dépréciation du shilling : après des années de parité maintenue autour de 100 KES/1 USD, le shilling a atteint un point bas historique à 162 en janvier 2024 (soit une dépréciation réelle de 16,9 % sur l’année 2023).

Après des mois de diplomatie et de communication active du gouvernement, et avec un très fort soutien des bailleurs, le FMI a approuvé en urgence un prêt exceptionnel de 941 millions de dollars en janvier 2024. Cet apport se combinant à l’émission de 1,5 milliard d’Eurobond en février 2024 à la faveur du desserrement monétaire international, le Kenya remboursera son Eurobond.

Guerre en Iran, élections en 2027 : une situation tendue

En 2024-2025, le Kenya se relève de ces multiples chocs externes dans une situation très contrastée. Les indicateurs macroéconomiques affichent de bonnes performances, mais la situation socio-politique est tendue.

Contrairement à ses pairs régionaux, le Kenya est loin d’avoir retrouvé son niveau de pauvreté pré-pandémie : celui situé sous le seuil de 3 dollars/jour a même augmenté de 37,7 % à 43,8 %. Des manifestations d’ampleur, réprimées par la force, ont eu lieu en 2024 lorsque le gouvernement propose un projet de loi de finances destiné à redresser les comptes publics, qui reposait sur des taxes sur les produits du quotidien et le numérique, notamment. Le gouvernement abandonnera une partie des mesures mais, dans un contexte de capture du pouvoir économique par les élites dirigeantes, il ne se résout pas à mener certaines réformes structurelles nécessaires pour stimuler l’économie (plus fermée que ses pays pairs ou de référence (cf. graphique 1) ni à adopter une politique de réduction du déficit public qui ne reposerait pas sur une taxation affectant de façon disproportionnée les plus pauvres. Ces blocages ont mené à l’arrêt anticipé du programme du FMI dans le pays en 2025.

Si la guerre en Iran se prolongeait, l’impact serait important, via les mêmes canaux externes et internes que ceux qui ont fait tanguer le Kenya en 2023-2024 : le pétrole représente environ 20 % des importations depuis 2021 (dont la moitié des Émirats arabes unis et un quart supplémentaire des autres États du Golfe). Ainsi, la balance commerciale devrait être fragilisée par la hausse de la facture énergétique, et encore davantage si la hausse du prix des billets d’avion faisait baisser le tourisme.

Le déficit du compte courant est ainsi prévu à 4,1 % par le FMI (contre 3,4 % avant la guerre). Si ces tendances devaient se poursuivre, le risque est fort d’assister à une dépréciation du shilling, à une fuite des capitaux et à un durcissement des conditions de financement international. Pour l’instant, les spreads ont légèrement augmenté au début de la guerre, mais ils sont revenus à leur niveau préguerre fin avril. Du côté des réserves, la crise au Moyen-Orient arrive à un moment où elles sont, tant en volume (environ 13 milliards de dollars) qu’en équivalent-mois d’importations (5,5) à un niveau historiquement haut.

Cependant, la baisse toute récente visible sur le graphique 4, en partie liée à un remboursement anticipé de titres de dette juste après une émission comme en 2024, pourrait aussi être le signe que le Kenya commence à puiser dans ses réserves pour payer ses importations et/ou pour soutenir le shilling.

Du côté interne enfin, le pétrole représente 12 % du panier de consommation des Kenyans, et l’alimentation, sujette à la hausse du prix des engrais, 36 %. La hausse des prix de l’énergie a déjà un impact visible sur l’inflation : à +5,6 % en avril 2026 par rapport à avril 2025, et +6,5 % rien que pour les prix des transports entre mars et avril 2026, c’est la plus forte hausse depuis le pic d’avril 2022. Or, avec un déficit public initialement prévu à 5,6 % du PIB en 2026 par le FMI, mais qui devrait maintenant atteindre 6,4 %, le gouvernement a très peu de marges de manœuvre pour soutenir une population déjà largement éprouvée… à un an d’une élection présidentielle qui pourrait bien s’accompagner une nouvelle fois d’une montée des tensions.

The Conversation

Gaëlle Balineau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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