École à trois vitesses : les garçons issus de milieux défavorisés en paient le prix fort

Source: The Conversation – in French – By Simon Bilodeau-Carrier, Étudiant au doctorat en sciences de l’éducation, Université de Montréal

Le système scolaire québécois nourrit les inégalités. Avec ses trois filières distinctes, il répartit les élèves, notamment en fonction de leur réalité socioéconomique. Ce sont les garçons des milieux défavorisés qui en paient le prix le plus fort.


Dans son récent livre blanc « Ceux qu’on échappe », Gabriel Nadeau-Dubois détaille les effets de ce système selon plusieurs angles, soit le retard scolaire, le décrochage, la maîtrise du français et l’accès aux études supérieures.

Pour pallier ces problèmes, le député met de l’avant une réforme ambitieuse, visant à rassembler toutes les filières de l’école. Est-ce que cette réforme peut réellement réduire à la fois les inégalités scolaires et atténuer les tensions sociales émergentes ?

Je suis doctorant en sociologie de l’éducation, spécialisé dans l’étude des parcours scolaires et des inégalités qui les traversent. À ce titre, les débats entourant la ségrégation scolaire au Québec et les solutions proposées pour y remédier s’inscrivent directement dans mon champ d’expertise.

La ségrégation scolaire au Québec

Les écoles secondaires québécoises sont divisées en différentes filières. On les rassemble souvent en trois catégories, qui sont parfois appelées les « trois vitesses » du système : 1) les programmes « réguliers » des écoles publiques, 2) les programmes pédagogiques particuliers des écoles publiques (ex. sports-études) et 3) tous les programmes dispensés dans les écoles privées.

Seule la première catégorie accueille tous les types d’élèves, alors que les deux autres mobilisent des processus de sélection. En outre, plusieurs programmes particuliers et l’ensemble des écoles privées exigent que les parents paient certains frais pour que leurs enfants puissent s’inscrire. C’est ce qu’on appelle un quasi-marché scolaire.




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En théorie, tous les élèves peuvent s’inscrire dans toutes les filières, alors qu’en pratique, les opportunités réelles varient fortement. Par exemple, les critères de sélection comme les résultats scolaires et les examens d’entrée excluent un bon nombre d’élèves, y compris plusieurs vivant des situations de handicap. D’autre part, certains programmes de sports-études demandent aux parents de payer du matériel supplémentaire, ce qui exclut d’emblée plusieurs élèves provenant de familles moins bien nanties.

Ainsi, les diverses filières d’enseignement sélectives sont souvent inaccessibles pour les élèves provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. Il s’agit donc d’un système inéquitable et ségrégatif, notamment sur le plan socioéconomique.

En outre, bien que la reproduction des inégalités sociales dépende également de facteurs externes au système scolaire, comme le quartier ou le niveau d’éducation des parents, ce système contribue à les prolonger à long terme, dans la mesure où les élèves issus des programmes réguliers du secondaire s’inscrivent moins souvent au cégep et à l’université que les autres

Le livre blanc

L’ouvrage de Nadeau-Dubois explore l’effet de l’exclusion des filières sélectives sur les garçons provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. L’auteur explique s’y intéresser afin d’éviter que ces frustrations n’alimentent la polarisation, la haine et l’exclusion envers les femmes.

En s’appuyant sur de nombreuses recherches et statistiques, le député solidaire met en lumière les inégalités vécues par les garçons de milieux plus modestes dans le programme « général » du système public. En moyenne, selon les données consultées, les garçons sont moins performants à l’école que les filles.




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Toutefois, les écarts observés entre les genres, par exemple dans les résultats scolaires ou par rapport à la littératie, sont systématiquement plus grands dans les milieux moins sélectifs. La conclusion est donc que la ségrégation scolaire est particulièrement nocive pour la réussite scolaire des garçons.

Devant ce constat, l’auteur met de l’avant la solution du mouvement citoyen École ensemble, voulant que le système scolaire soit unifié en une seule voie. L’idée est d’offrir à l’ensemble des élèves des programmes particuliers en lien avec leurs intérêts, sans frais et sans sélection. On abolirait ainsi le cheminement « régulier » et les écoles privées subventionnées telles qu’elles existent aujourd’hui. L’initiative prévoit que les établissements privés qui souhaiteraient maintenir leur financement gouvernemental devraient se joindre au réseau commun et donc cesser de faire de la sélection d’élèves.

Pour la suite de cet article, j’explorerai la portée de la solution proposée sous deux angles. Je détaillerai d’abord son effet sur les inégalités dans les parcours scolaires et ensuite sur les préjugés et la polarisation entre les genres.

Une solution aux opportunités d’études inégalitaires

Le chercheur en administration publique Étienne-Alexandre Beauregard critique l’approche proposée par Nadeau-Dubois. Selon lui, retirer le financement aux écoles privées refusant de se joindre au réseau réduirait la liberté de choix des élèves, tant en ce qui concerne les programmes que les établissements.

À l’opposé, certains soutiennent que la perte d’accessibilité dans quelques écoles privées serait largement compensée par un accès accru pour la majorité des élèves québécois, grâce à un réseau scolaire plus équitable.

Au-delà de ce débat de fond, comme le décrit la chercheuse en sociologie de l’éducation Véronique Grenier, la réforme proposée pourrait être contournée. Par exemple, si une école privée intègre le réseau public tout en conservant des infrastructures et des équipements supérieurs, des parents mieux nantis pourraient choisir de déménager à proximité afin d’y inscrire leurs enfants.

Ainsi, la suppression des mécanismes officiels de sélection ne constitue pas une solution complète. Des mécanismes informels risquent d’émerger et de produire des effets similaires.


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Favoriser la mixité socioéconomique des élèves

Pour éviter que la réforme ne soit contournée, elle devrait s’accompagner d’investissements importants dans les infrastructures publiques afin de les rendre aussi attrayantes que celles du secteur privé.

Cette limite renvoie plus largement au caractère structurel des inégalités scolaires. Comme le montrent plusieurs travaux en sociologie de l’éducation, celles-ci ne découlent pas uniquement des ressources matérielles des établissements, mais aussi des politiques publiques encadrant les parcours scolaires.




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Concrètement, lorsque certains établissements et programmes regroupent majoritairement des élèves de milieux favorisés tandis que d’autres accueillent majoritairement des élèves de milieux défavorisés, les écarts de réussite ont tendance à se creuser. À l’inverse, des structures plus intégrées, où des élèves de différents milieux sociaux fréquentent les mêmes écoles et les mêmes classes, favorisent davantage la mixité et contribuent à atténuer ces disparités.

Dans cette perspective, investir dans les infrastructures publiques demeure nécessaire, mais insuffisant. Sans transformation des mécanismes de répartition des élèves, les dynamiques de ségrégation risquent de se maintenir.

Une solution pour éviter la polarisation

Comme le souligne la professeure de sociologie Maryse Potvin, le fonctionnement même des systèmes scolaires et des écoles peut avoir des impacts sur la polarisation, l’exclusion et même parfois la radicalisation.

Les marchés scolaires, incluant les quasi-marchés scolaires comme le système québécois, sont notamment identifiés comme des vecteurs d’inégalité et de discrimination. Dans cette perspective, la solution proposée par Nadeau-Dubois paraît pertinente pour réduire la polarisation, mais il est possible d’aller plus loin.

En effet, d’autres pratiques scolaires peuvent également favoriser l’exclusion. Par exemple, certaines normes implicites, comme les façons de s’exprimer ou de participer en classe, avantagent les élèves pour qui les habitudes correspondent aux attentes de l’école. Tel que cela est présenté dans le livre blanc de Nadeau-Dubois, la socialisation des filles est souvent plus en phase avec le monde scolaire que celle des garçons. À l’inverse, les garçons peuvent être perçus comme moins engagés, ce qui peut alimenter des incompréhensions et des sentiments d’injustice. Ces attentes implicites participent donc à l’exclusion et aux problèmes scolaires des garçons.

Dans cette optique, la mise en place de l’enseignement inclusif constitue une autre piste pertinente. En valorisant la diversité des expériences, en reconnaissant différentes formes de réussites et en adaptant les pratiques pédagogiques aux besoins de l’ensemble des élèves, cet enseignement vise à réduire ces décalages et à favoriser des interactions plus équitables, contribuant à limiter les dynamiques d’exclusion.

Un bon point de départ

En somme, le livre blanc de Nadeau-Dubois produit un discours pertinent par rapport aux enjeux liés à la ségrégation scolaire dans le système québécois, particulièrement par rapport aux garçons issus de milieux défavorisés. La proposition d’un réseau unifié apparaît comme une piste prometteuse pour réduire ces écarts et limiter la ségrégation scolaire.

Toutefois, ses effets dépendront fortement des moyens qui l’accompagnent et des pratiques pédagogiques mises en place. Sans investissements et sans transformation plus large du système, les inégalités risquent simplement de se déplacer plutôt que de disparaître.

La Conversation Canada

Simon Bilodeau-Carrier est doctorant en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal. Il est récipiendaire d’une bourse de recherche octroyée par les Fonds de recherche du Québec. Enfin, il possède une carte de membre pour le parti politique Québec Solidaire, sans toutefois y occuper un poste.

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