Source: The Conversation – France (in French) – By Céline Granjou, directrice de recherches, Inrae
Longtemps pensés uniquement à l’aune de leur fertilité, les sols sont aujourd’hui redécouverts pour leur statut de puits de carbone. Autrement dit, leur capacité à séquestrer le carbone en fait des contributeurs de premier plan à la lutte contre le changement climatique. Une étude sociologique menée auprès de scientifiques, politiques et acteurs publics territoriaux met en évidence cette redéfinition climatique des sols et ses conséquences concrètes.
Si le rôle climatique des forêts comme puits de carbone est connu depuis les années 1990, celui des sols l’est moins. Ces derniers contiennent pourtant trois fois plus de carbone et jouent un rôle clef dans son cycle global. Lors de la COP21 à Paris en 2015, le gouvernement français avait lancé l’initiative 4 pour 1000 afin d’encourager les agricultrices et agriculteurs à séquestrer du carbone dans les sols.
En augmentant les stocks de carbone des sols, la démarche visait à compenser les émissions fossiles tout en améliorant la qualité des sols. Mais la capacité des sols à séquestrer du carbone requiert l’adoption de pratiques agricoles spécifiques : implantation de couverts végétaux, réduction du labour, plantation de haies ou d’arbres, ou encore restitution à la terre des résidus de cultures comme les pailles. La préservation des zones humides, des forêts et des prairies, dont les sols sont particulièrement riches en carbone, contribue aussi à atténuer le changement climatique.
Comment ces diverses pratiques de séquestration du carbone modifient-elles les conceptions des sols ? L’équipe du projet ANR Posca a mené une vaste enquête sociologique pour répondre à cette question. À la clé, plus de 250 entretiens approfondis avec des scientifiques, des décideurs publics, des agents de collectivités territoriales et des acteurs agricoles.
Cette enquête montre que l’essor des pratiques de séquestration s’accompagne d’une redéfinition climatique des sols. Longtemps considérés principalement sous l’angle de la fertilité agricole, les sols sont désormais également vus comme des puits de carbone. Et cela, dans une large gamme de mondes sociaux : la recherche scientifique, mais également les politiques agricoles nationales et les territoires.
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Des recherches pour penser les sols à l’aune du climat
Il y a plusieurs décennies que les scientifiques travaillent sur le carbone des sols, souvent appréhendé en termes de matière organique ou d’humus. Ce carbone est en effet essentiel dans la fertilité des sols. Mais depuis le début des années 1990, une partie de leurs recherches se focalise désormais sur la description et la modélisation du rôle que joue le carbone des sols dans le changement climatique.
Les chercheurs ont notamment adapté leurs questions de recherche afin d’interroger les processus qui permettent de stabiliser le carbone dans les sols. Cela a permis de faire évoluer les modèles représentant ces mécanismes, dans le but de contribuer à améliorer les scénarios climatiques. Ils ont également créé de nouvelles infrastructures de surveillance des stocks de carbone dans les sols à l’échelle nationale, et noué de nouvelles collaborations avec les sciences du climat.
Les enjeux climatiques ont par ailleurs conduit les scientifiques des sols à produire de nouveaux travaux d’expertise, à la fois dans le cadre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) à l’échelle internationale, mais aussi à l’échelle nationale, pour estimer le potentiel de stockage du carbone dans les sols. Ces réorientations de leurs travaux permettent de fournir des éléments d’appui aux politiques publiques et aux développements économiques liés à la séquestration du carbone.
Les chercheuses et chercheurs ont ainsi transformé leurs agendas et pratiques de recherche pour produire des connaissances qu’ils estiment utiles à la lutte contre le changement climatique. Mais cela n’a pas été sans créer de nouvelles tensions au sein de cette discipline, notamment autour de la question de la non-permanence du carbone dans les sols.
Des crédits carbone pour les sols agricoles qui stockent
De nouvelles conceptions climatiques des sols sont également véhiculées par l’initiative du 4 pour 1000, depuis sa publication fin 2015 par le ministère de l’Agriculture. Cette initiative tire son nom du calcul selon lequel augmenter tous les ans d’environ 0,4 % le stock global de carbone contenu dans les sols permettrait de compenser l’augmentation annuelle des émissions de gaz à effet de serre.
Plus récemment, une étude coordonnée par Inrae a permis de préciser le potentiel de séquestration des sols nationaux. Celui-ci équivaut à environ 40 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole en France – soit 6,5 % du total des émissions nationales. Certes, c’est loin de pouvoir compenser l’ensemble des émissions nationales de gaz à effet de serre, mais cela reste une contribution bienvenue à l’effort d’atténuation, que le gouvernement souhaite encourager.
Cette promesse de séquestration est d’autant plus mise en avant aujourd’hui qu’elle permet de repositionner le secteur agricole comme solution au changement climatique, dans une période où celui-ci est fortement critiqué – quand bien même le secteur reste émetteur net de gaz à effet de serre.
Le gouvernement français a ainsi lancé son label bas carbone (LBC) fin 2018. Cadre de certification des réductions d’émissions et des pratiques séquestrantes, il vise, entre autres, à rétribuer les efforts des agriculteurs qui adoptent de nouvelles pratiques vertueuses. Il permet notamment d’attester du nombre de tonnes de carbone séquestrées, pour que les agriculteurs puissent vendre les crédits carbone correspondant à des entreprises ou des collectivités. Le principe est celui du marché carbone : ces acheteurs pourront, à leur tour, alléguer d’une contribution à l’effort d’atténuation du changement climatique.
Le label bas carbone contribue à véhiculer une vision des sols agricoles comme puits de carbone optimisables grâce aux changements de pratiques agricoles. Pour autant, son impact reste actuellement limité, car les projets qui en relèvent mobilisent finalement très peu la séquestration du carbone, mais plutôt des pratiques de réduction des émissions.
Des collectivités qui quantifient le carbone dans leurs sols
Depuis 2016, une nouvelle législation exige par ailleurs que les collectivités de plus de 20 000 habitants évaluent le potentiel de séquestration de carbone par les forêts et les sols. Elles doivent ainsi concevoir un plan climat air énergie territorial (PCAET) qui mesure, entre autres, la quantité de carbone contenu dans les sols et détaille des stratégies possibles pour augmenter ces stocks. La réglementation reste cependant muette sur les moyens et les outils utiles pour quantifier et gérer les stocks de carbone des sols.
Dans ce contexte, les collectivités territoriales mobilisent divers instruments de quantification du carbone des sols. Les analyses de terre étant longues et coûteuses à mettre en œuvre, ces outils reposent généralement sur des données et des modèles numériques qui prédisent l’évolution des stocks de carbone en fonction de différents scénarios de gestion.
L’Ademe a par exemple développé l’outil Aldo, qui permet aux fonctionnaires territoriaux et aux bureaux d’études d’obtenir aisément des valeurs de stocks de carbone.
Agro-Transfert, un organisme de recherche et développement agricole, a également créé l’outil Simeos-AMG. Initialement pensé pour aider les agriculteurs à conserver des sols fertiles et riches en matière organique, il est désormais mobilisé par les professionnels agricoles pour connaître l’impact carbone de leurs pratiques, ainsi que par certaines administrations territoriales pour concevoir leur plan climat air énergie territorial. Le carbone des sols devient ainsi un nouvel objet d’action publique dans les territoires.
Vers une redéfinition climatique des sols
Notre recherche a ainsi mis en lumière la façon dont les sols se trouvent redéfinis à l’aune des enjeux climatiques, que ce soit dans les mondes de la recherche scientifique, des politiques agricoles nationales ou des territoires. Nos résultats montrent que cette climatisation des sols se traduit d’ores et déjà concrètement par de nouvelles pratiques, des engagements et des instruments inédits qui se développent.
Les sols ne sont par ailleurs pas réduits au rôle de simples réservoirs de carbone à optimiser. L’enquête révèle que nombre d’acteurs, en particulier scientifiques, rappellent que ce carbone à séquestrer peut être relargué dans l’atmosphère, notamment si les pratiques agricoles de séquestration ne sont pas maintenues sur le long terme.
De ce fait, il est crucial d’inscrire ces changements dans le long terme. Et cela d’autant plus que ces pratiques sont aussi alignées avec des gains en termes de fertilité et de qualité des sols, les principales préoccupations dont ils faisaient jusqu’ici l’objet. La redéfinition climatique des sols relie ainsi les questions d’atténuation climatique avec les questions de maintien de la fertilité agricole et de conservation de la qualité des sols.
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Céline Granjou a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche pour le projet ANR-20-CE26-0016
Antoine Doré a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.
Hélène Guillemot a reçu des financements de l’ANR pour le projet POSCA.
Laure Manach a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de la Fondation TTI.5.
Léo Magnin a reçu des financements de Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet POSCA.
Robin Leclerc a reçu des financements de l’ANR
Stéphanie Barral a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.
– ref. Comment les sols-ils sont devenus un enjeu climatique ? Le regard de la sociologie – https://theconversation.com/comment-les-sols-ils-sont-devenus-un-enjeu-climatique-le-regard-de-la-sociologie-281474
