Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel
Le 29 avril 2026, le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères a indiqué avoir convoqué le chargé d’affaires de Madagascar à Paris, après la déclaration persona non grata d’un agent diplomatique français à Antananarivo. Paris a rejeté les accusations de déstabilisation et réaffirmé son soutien au processus de transition malgache.
Cette affaire s’inscrit dans un contexte judiciaire sensible. Des enquêtes ont été ouvertes à Madagascar sur une tentative présumée d’assassinat du chef de l’État et un projet présumé de coup d’État, dans lesquelles plusieurs personnes ont été placées en détention provisoire.
À ce stade, ces accusations doivent être abordées avec prudence : elles relèvent d’enquêtes en cours et ne sauraient être confondues avec des faits établis. L’enjeu n’est pas tant de trancher la réalité judiciaire de l’affaire que d’analyser ce qu’elle produit dans l’espace public notamment en termes de récit d’ingérence, de souveraineté et de déstabilisation.
En tant que chercheur en sciences de l’information, j’ai étudié l’impact des réseaux sociaux sur la stabilité démocratique malgache. L’expulsion d’un agent diplomatique français à Madagascar illustre un élément clé. Dans une transition politique fragile, une affaire bilatérale peut devenir une bataille de récits autour de l’ingérence, de la souveraineté et des recompositions d’influence dans l’océan Indien.
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir ce que cette affaire dit des relations entre Paris et Antananarivo. Il est aussi de comprendre ce qu’elle révèle de la diplomatie contemporaine. Celle-ci est désormais exposée aux récits, aux soupçons, aux mémoires historiques et aux circulations numériques.
Un incident diplomatique dans une transition fragile
Depuis septembre 2025, Madagascar connaît une forte mobilisation portée par le mouvement Gen Z, née de revendications très concrètes contre les coupures d’eau et d’électricité, puis élargie à la corruption et à la crise sociale.
Les mobilisations de septembre 2025 apparaissent comme étant les plus importantes qu’ait connues Madagascar depuis plusieurs années, avec une organisation inspirée d’autres mouvements de jeunesse, notamment au Kenya et au Népal.
Cette contestation a ensuite pris une dimension politique majeure en octobre 2025, à la suite de semaines de manifestations et de l’intervention d’une unité militaire d’élite, le CAPSAT, menée par le colonel Michaël Randrianirina. Celui-ci a ensuite pris la tête de la transition.
Or, les transitions politiques sont toujours des périodes de forte vulnérabilité informationnelle. Les institutions doivent produire de la stabilité alors même que leur légitimité reste discutée. Les acteurs politiques cherchent à fixer un récit dominant : récit de restauration, récit de rupture, récit d’ordre, récit populaire ou récit sécuritaire.
Dans ce contexte, l’affaire de l’agent français ne se réduit pas à une friction diplomatique. Elle survient alors que le pouvoir de transition doit gérer simultanément la crise énergétique, l’ordre public, la sortie institutionnelle et les contestations portées par la Gen Z. D’un point de vue médiatique, la reprise des manifestations est perçue comme le signe du discrédit croissant des autorités de transition, avec des militants arrêtés et des critiques persistantes sur l’incapacité à résoudre la crise énergétique.
Changement de regard
Pour les sciences de l’information et de la communication, un événement n’est jamais seulement un fait. Il devient public à travers les récits qui le rendent intelligible. Ces récits sélectionnent des causes, désignent des responsables, hiérarchisent des émotions et orientent les interprétations collectives.
C’est précisément ce qui se joue ici. Une crise initialement liée à des problèmes internes — accès à l’eau, électricité, gouvernance, jeunesse, légitimité politique — peut être progressivement relue à travers le prisme de la déstabilisation. Ce changement de regard est décisif.
Lorsqu’un pouvoir parle de complot, de tentative de coup d’État ou d’ingérence étrangère, il ne décrit pas seulement une menace. Il propose une interprétation officielle de la crise. Cette interprétation sélectionne des responsables, déplace l’attention publique et transforme une contestation sociale en enjeu de sécurité nationale. C’est là que se joue la dimension communicationnelle de l’affaire : le récit ne vient pas après l’événement, il participe à sa signification politique.
Ce mécanisme n’est pas propre à Madagascar. Dans de nombreux contextes de transition ou de fragilité institutionnelle, la figure de l’ingérence étrangère fonctionne comme une ressource politique. Elle permet d’unifier un camp, de délégitimer des opposants, de justifier un durcissement sécuritaire ou de réaffirmer l’autorité de l’État.
Cela ne signifie pas que toute accusation d’ingérence serait nécessairement infondée. Les ingérences existent, notamment dans des espaces géopolitiques disputés. Mais l’analyse communicationnelle invite à distinguer la réalité éventuelle des faits, qui relève de l’enquête, et les effets publics du récit, qui relèvent de la circulation de l’information.
Un acteur diplomatique mais aussi symbolique
À Madagascar, la France est à la fois une ancienne puissance coloniale, un acteur diplomatique majeur, un partenaire économique, culturel et sécuritaire, mais aussi une figure symbolique oscillant entre acceptation et contestation. La relation franco-malgache est travaillée par une mémoire historique longue, dans laquelle se mêlent coopération, dépendance, ressentiment et revendication de souveraineté.
Le dossier des îles Éparses illustre cette charge symbolique. En juin 2025, Madagascar a réaffirmé sa demande de restitution de ces îles administrées par la France dans le canal du Mozambique, en sollicitant également une indemnisation pour les pertes économiques subies. Cette question reste un contentieux majeur, à la fois territorial, économique et mémoriel.
L’accusation d’ingérence française s’inscrit dans un imaginaire postcolonial déjà disponible, récemment réactivé par les récits médiatiques autour de l’exfiltration de l’ancien président Andry Rajoelina.
Les recherches sur les récits publics montrent qu’une accusation peut produire des effets narratifs avant même l’établissement de la preuve , les démentis ne suffisant pas toujours à neutraliser la puissance symbolique du storytelling.
Même lorsqu’un démenti intervient rapidement, il ne suffit pas toujours à neutraliser totalement la puissance symbolique du récit. En communication politique, l’accusation agit parfois moins comme une preuve que comme un cadrage en ce sens qu’elle installe une interprétation avant même que les faits ne soient définitivement établis.
L’affaire intervient également au moment où Madagascar cherche à diversifier ses partenariats. Depuis la transition, le nouveau pouvoir affiche une diplomatie ouverte à plusieurs acteurs. Les autorités malgaches cherchent à rassurer Paris après un rapprochement remarqué avec Moscou, tout en revendiquant une diplomatie pragmatique et ouverte à tous les partenaires.
Cette évolution doit être replacée dans un cadre régional plus large. L’océan Indien est devenu un espace stratégique où se croisent des enjeux de routes maritimes, d’accès aux ressources, de sécurité, d’influence diplomatique et de projection militaire. La France y dispose d’intérêts importants, notamment avec La Réunion, Mayotte et les îles Éparses. Mais elle n’est plus seule.
La Russie, la Chine, les Émirats arabes unis, l’Inde, l’Afrique du Sud ou encore les organisations régionales peuvent peser, chacune à leur manière, dans les équilibres de Madagascar. Dans un tel environnement, toute fragilisation de l’image française peut être interprétée comme une opportunité par d’autres acteurs.
La compétition d’influence ne se limite plus aux accords militaires, aux financements ou aux visites officielles. Elle passe aussi par les récits : qui est présenté comme partenaire fiable ? Qui est décrit comme puissance intrusive ? Qui apparaît comme soutien à la souveraineté ? Qui est associé à la crise ?
La diplomatie à l’épreuve des vulnérabilités informationnelles
Cette affaire montre qu’un incident diplomatique ne reste plus confiné aux canaux institutionnels. Il devient rapidement un objet médiatique, politique et numérique, circulant dans un espace public traversé par les émotions collectives, les mémoires historiques et les frustrations sociales. Les États doivent donc gérer, en plus de leurs relations diplomatiques, leurs vulnérabilités communicationnelles.
Pour la France, le démenti est nécessaire, mais il ne suffit pas toujours lorsque l’accusation trouve un terrain favorable dans l’histoire coloniale ou la compétition géopolitique. Pour Madagascar, la revendication de souveraineté est légitime, mais le registre de la menace extérieure peut aussi réduire l’espace du débat et transformer la contestation sociale en soupçon politique.
Le véritable enjeu réside alors dans la manière dont cette affaire sera racontée : incident isolé, preuve d’ingérence, symptôme de fragilité institutionnelle ou épisode de recomposition géopolitique dans l’océan Indien.
Comme dans de nombreux pays africains, à Madagascar la diplomatie se joue donc aussi dans les récits, les images, les soupçons et les mémoires qui circulent.
Et en période de transition, la maîtrise du récit devient ainsi un véritable enjeu de pouvoir. À Madagascar, on l’aura compris, la bataille diplomatique est aussi une bataille de perception.
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Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Madagascar-France : quand un incident diplomatique devient une bataille de récits – https://theconversation.com/madagascar-france-quand-un-incident-diplomatique-devient-une-bataille-de-recits-282211
