Source: The Conversation – in French – By Randall Hansen, Professor, Canada Research Chair in Global Migration & Director of the Global Migration Lab, University of Toronto
Lors de mon récent séjour à Phnom Penh, au Cambodge, j’ai abordé un groupe de jeunes hommes devant l’ambassade de l’Inde. Je leur ai dit que j’étais chercheur à l’Université de Toronto.
Je leur ai demandé : « Venez-vous des centres d’arnaques ? » Ces centres sont des complexes à grande échelle dans lesquels des travailleurs victimes de traite sont enfermés et contraints de participer à des fraudes en ligne.
C’était bien le cas. Akshit, un homme d’une trentaine d’années, a accepté de me raconter son histoire.
Akshit n’est pas une victime typique de la traite des personnes. Son anglais est parfait, il est instruit et a travaillé dans des banques et des centres d’appel. Pourtant, il en a bel et bien été victime. En 2024, il a entendu parler d’un emploi au Cambodge, payé deux fois plus que son salaire en Inde, par un ami.
Après un bref entretien, il a déboursé 500 $ US pour acheter un billet d’avion à destination de Phnom Penh via Kuala Lumpur. Le vol et le trajet en voiture jusqu’à Sihanoukville, une ville côtière du sud-ouest du Cambodge, se sont déroulés sans encombre. À son arrivée dans un immeuble, on lui a remis une trousse d’accueil et offert une belle chambre. Tout semblait en règle.
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En réalité, il se trouvait dans un complexe dédié à la fraude, où des centaines d’employés, assis devant des ordinateurs, tentaient de convaincre des Asiatiques et des Occidentaux d’investir dans de faux projets ou de se lancer dans une relation amoureuse. Les employés étaient répartis en équipes de huit, dirigées par un chef d’équipe, sous la supervision d’un responsable gérant plusieurs équipes. Le tout était chapeauté par une organisation criminelle chinoise. Son recruteur l’avait vendu pour 5 000 $ US.
Violations du droit du travail
Des centaines de milliers de personnes sont victimes de la traite rien qu’au Cambodge et en Birmanie. Les médias ont relatéles coups, les os brisés et les cris des employés auxquels on administre des décharges électriques dans les complexes de fraude. Ces atrocités sont bien réelles, mais elles ne sont que la forme la plus extrême de maltraitance qu’on y inflige.
Ces complexes reposent sur un système de travail rémunéré, mais forcé. Les victimes y effectuent des journées de 15 heures, sept jours sur sept, doivent avoir plusieurs fenêtres de discussion ouvertes en même temps où elles écrivent en anglais et dans leur langue maternelle.
Akshit travaillait en anglais et en hindi, ciblant les Indiens du sud. Les discussions commençaient à 10 h 30 — les retards étaient sanctionnés par une amende — et se terminaient à 2 h du matin.
Tout était parfaitement réglé : un « développeur » envoyait des messages à plusieurs victimes potentielles. Lorsqu’une personne mordait à l’hameçon, il la passait à un « chatteur » qui échangeait avec elle des messages pendant trois ou quatre jours afin de déterminer si elle était intéressée par une relation amoureuse ou un gain financier. Il la passait ensuite au « tueur » qui concluait l’affaire en lui expliquant comment transférer les fonds.
Akshit a alterné entre ces trois rôles.
Le montant initial était modeste (environ 250 dollars) et augmentait progressivement. Une fois que la victime avait versé suffisamment d’argent, tout s’arrêtait. Les montants variaient d’une personne à l’autre, mais les virements importants, de plusieurs centaines de milliers de dollars ou plus, étaient rares ; il s’agissait généralement de quelques milliers de dollars.
Le rôle de la pandémie
Les complexes d’arnaques ont pris leur essor au Cambodge pendant la pandémie de Covid-19. Des casinos fermés et des immeubles d’habitation de villes telles que Sihanoukville et des villes frontalières comme Bavet (Vietnam), Kaoh Kong et O’Smach (Thaïlande) ont alors été réaménagés pour accueillir des opérations frauduleuses. Ces activités se sont ensuite étendues au Myanmar, le long de la frontière avec la Thaïlande, et au Laos, en particulier dans le « Triangle d’Or », aux confins du Laos, du Myanmar et de la Thaïlande.
Les escroqueries de cette ampleur sont récentes, mais le modèle économique qui consiste à réaliser d’importants profits grâce à de faibles marges par transaction est bien plus ancien.
Des milliards sont soutirés aux victimes — en 2023, les fraudes liées aux cryptomonnaies ont causé des pertes de 5,6 milliards de dollars US aux États-Unis–, mais les gains par opération sont beaucoup moins impressionnants, car ils sont répartis entre des centaines de complexes et des centaines de milliers de travailleurs.
Une feuille de paie provenant d’un centre d’arnaques
Chaque membre de l’équipe d’Akshit avait un objectif de 10 000 dollars par mois, pour lequel il recevait 800 dollars. Au-delà de ce montant, la part augmentait progressivement. Mais tout le monde n’atteignait pas cet objectif.
Les fiches de paie qu’Akshit m’a montrées indiquaient quelques versements supérieurs à 5 000 dollars, mais la plupart ne dépassaient pas quelques centaines de dollars, et les gains n’étaient que de quelques milliers de dollars par mois. Ceux qui n’atteignaient pas l’objectif recevaient moins d’argent, et parfois rien du tout. Ceux qui refusaient de travailler étaient maltraités, menacés ou même torturés.
Une nuit, Akshit a été réveillé par des cris. Un ressortissant pakistanais avait refusé d’obéir et demandé de l’aide par texto à ceux qu’il était censé escroquer. Un chef d’équipe l’a dénoncé. Ses supérieurs et le personnel de sécurité l’ont frappé avec des matraques électriques.
Des fermetures réelles ?
Les coûts fixes d’un complexe de fraude sont élevés, avec les frais de logement, de nourriture, de sécurité, de transport, ainsi que les salaires des chefs d’équipe et des responsables. C’est le recours au travail forcé qui rend l’activité rentable. En offrant une main-d’œuvre bon marché, la traite de personnes dans ces complexes illégaux présente des similitudes avec celle pratiquée dans les secteurs légaux de la transformation du poisson ou du vêtement.
Le fait qu’un si grand nombre de victimes proviennent de pays riches d’Occident et d’Asie de l’Est explique la pression immense qui pèse sur le gouvernement cambodgien. Des centaines de centres d’arnaques ont fermé leurs portes depuis janvier 2026, et des milliers de travailleurs chinois, sud-asiatiques, africains et indonésiens se sont retrouvés à la rue à Phnom Penh où ils cherchent désespérément à regagner leur pays.
Les apparences sont cependant trompeuses. Le complexe dans lequel travaillait Akshit n’a fait l’objet d’une descente de police qu’après que les propriétaires en ont été avertis et qu’ils ont transféré les employés dans un hôtel. Danielle Keeton-Olsen, une journaliste d’investigation, m’a confié que les personnes libérées occupaient généralement des emplois au bas de l’échelle. Plusieurs autres sources ont confirmé cette information.
En outre, comme me l’a expliqué Nathan Paul Southern, d’Eyewitness Project :
Il y a une énorme différence entre faire l’objet d’une descente de police et être contraint de fermer. La plupart des fermetures du complexe Prince Group n’étaient pas le résultat d’une descente de police ; les activités ont simplement cessé. Les policiers ont dit : “Vous devez partir, mais continuez à nous payer.” Et les portes se sont fermées.
Il a fait remarquer qu’une grande partie des infrastructures était toujours en place et que certains complexes étaient en train de se remplir à nouveau. Les bénéfices, générés grâce à une main-d’œuvre bon marché, sont trop importants.
Une entreprise lucrative
En 2023, le chiffre d’affaires annuel total généré par les fraudes au Cambodge s’élevait à 12,9 milliards de dollars US, soit environ 40 % du PIB du pays. Partout au Cambodge, les autorités — policiers, gardes-frontières et fonctionnaires — acceptent des pots-de-vin pour fermer les yeux.
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De nombreuses entités puissantes, telles que des organisations criminelles, des entreprises et des responsables politiques, ont tout intérêt à ce que ce système perdure. Si des centres d’arnaques cessent leurs activités au Cambodge, ils réapparaissent ailleurs.
Il faut également tenir compte des souhaits des travailleurs. Akshit estime que 40 % des personnes de son complexe travaillaient de leur plein gré et gagnaient environ 5 000 dollars par mois. Ce chiffre peut être exagéré, mais il est indéniable que certains ont intérêt à ce que le système reste en place.
À l’échelle mondiale, des millions de personnes sont suffisamment désespérées pour accepter ce risque. Sous une forme ou une autre, les complexes de fraude, et le trafic qui les alimente, ne sont pas près de disparaître.
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Randall Hansen bénéficie d’un financement au titre de sa Chaire de recherche du Canada sur les migrations mondiales.
– ref. Fraude, coercition et torture dans les centres d’arnaques en ligne : un témoin raconte – https://theconversation.com/fraude-coercition-et-torture-dans-les-centres-darnaques-en-ligne-un-temoin-raconte-280867
