Source: The Conversation – in French – By Isabelle Wallach, Professeure de sexologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)
La génération des boomers vit sa sexualité librement, sans tabous. Mais les normes âgistes persistent
Les boomers font diminuer le tabou associé à la sexualité des aînés. Toutefois, du chemin reste à parcourir pour que les aînés puissent bénéficier d’une vie sexuelle épanouie.
Les boomers ont brisé de nombreux tabous et révolutionné les mœurs, notamment sexuelles. Alors que les hommes et les femmes de cette génération vieillissent, le regard que porte la société sur la sexualité des aînés change-t-il? Deux recherches confirment que oui, même si des tabous persistent.
Longtemps tabou, la sexualité des aînés gagne en visibilité dans les sociétés occidentales et leurs médias. Spécialiste de la sexualité en contexte de vieillissement, je travaille sur ce sujet depuis près d’une quinzaine d’années et je constate une évolution de l’intérêt pour ce sujet. Cela s’explique par la présence massive des baby-boomers au sein de la population âgée, et au plus grand confort de cette génération avec la sexualité.
Cette ouverture apparente, tant dans la société que dans les mœurs sexuelles des baby-boomers, pourrait masquer les effets plus insidieux de l’âgisme sur les possibilités de vivre une sexualité épanouie à un âge avancé.
Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.
Une sexualité plus ouverte et permissive
Les baby-boomers ont été témoins et acteurs de changements sociaux et culturels majeurs dans la sphère intime, à la suite des mouvements de lutte pour les droits des femmes et des minorités sexuelles et de la révolution sexuelle qui ont marqué les années 1960 et 1970.
Alors que les générations précédentes pensaient que la sexualité devait se vivre dans le cadre d’une relation maritale hétérosexuelle, centrée sur la pénétration et avec pour but la procréation, les baby-boomers ont forgé de nouvelles valeurs sexuelles. La sexualité est devenue une expérience pouvant se vivre en dehors du contexte conjugal et de l’hétérosexualité et ayant pour objectif le plaisir.

(Unsplash), CC BY-NC-SA
Ces transformations majeures ont eu des effets au long cours: les études comparant les conduites et attitudes sexuelles des aînés de différentes générations montrent que celle issue du baby-boom accorde plus d’importance à la sexualité et est plus permissive que celles qui l’ont précédée.
L’obligation de performance, une pression sans précédent sur les aînés
Pour mieux comprendre le nouveau rapport à la sexualité des aînés, il faut tenir compte de l’influence du mouvement du vieillissement réussi, aussi appelé «bien vieillir» au Québec et traduit de l’anglais successful aging.
En voulant combattre l’âgisme et encourager un vieillissement actif, ce mouvement a diffusé de nouvelles normes dans la sphère intime, qui se sont notamment manifestées à travers la commercialisation de stimulants érectiles (comme le Viagra) et le développement de l’industrie des produits anti-vieillissement.
Loin d’être sans impacts, ces nouvelles normes relatives à la sexualité aux âges avancés exercent une pression sans précédent sur les aînés. Car si leur droit à vivre une sexualité est davantage reconnu, il s’accompagne aussi d’une obligation tacite de performance et d’une lutte sans relâche pour conserver un corps jeune et séduisant.
Un âgisme déguisé
De telles injonctions peuvent être considérées comme une forme d’âgisme déguisé : la sexualité des aînés est désormais encouragée, mais elle n’a de valeur que si elle correspond aux normes de jeunesse. La reconnaissance du droit à la sexualité des aînés fait par ailleurs l’objet d’un double standard : les femmes subissent plus d’âgisme que les hommes dans le domaine de la séduction.
Les baby-boomers pourraient donc faire face à des tensions entre une vision ouverte de la sexualité héritée de leur jeunesse et des normes sexuelles âgistes. Mais est-ce que ces normes se manifestent réellement dans le vécu sexuel des aînés, et si oui de quelles façons?
Afin d’apporter quelques éléments de réponse à cette question, voici les résultats tirés de deux projets de recherche que j’ai menés au Québec.
Le vécu sexuel des hommes : entre liberté et pression âgiste
Le premier projet porte sur la vie sexuelle d’hommes aînés ayant déjà utilisé un stimulant érectile pharmaceutique, comme le Viagra. Il est basé sur des entrevues individuelles avec 27 hommes âgés de 65 à 84 ans, hétérosexuels et gais.
Cette étude met tout d’abord en évidence une grande diversité dans le vécu sexuel des hommes et leur façon d’exprimer leur sexualité. Ainsi, alors que certains évoquent une expression sexuelle centrée sur la connexion et la tendresse, d’autres décrivent une sexualité axée sur des pratiques génitales en solo ou avec partenaire. Plusieurs participants rapportent également avoir des pratiques sexuelles libérales, telles que l’usage de pornographie ou le BDSM.
Les pratiques sexuelles libérales sont plus fréquentes chez les hommes gais, mais le fait d’accorder davantage d’importance à l’intimité en vieillissant s’observe autant chez les participants hétérosexuels que gais.
En ce qui concerne l’usage des stimulants érectiles, deux attitudes prédominent. Un certain nombre de participants les utilisent dans un objectif d’exploration de leur sexualité et d’augmentation du plaisir. D’autres y ont recours dans l’intention de restaurer leurs capacités érectiles qu’ils considèrent comme des emblèmes de la masculinité et de la jeunesse.
Ce désir de conserver une sexualité performante peut être source d’émotions négatives dans les situations où les médicaments sont inefficaces ou ne donnent pas les résultats escomptés. Enfin, pour les hommes gais, le recours aux stimulants érectiles peut constituer un moyen de lutter contre l’âgisme qui sévit de façon marquée au sein de leur communauté.
La sexualité des femmes : entre tabou et bienfaits
Le projet sur la sexualité des femmes aînées que je réalise actuellement en collaboration avec d’autres chercheuses et en partenariat avec des Centres de femmes du Québec repose sur une double méthode de collecte de données : des entrevues individuelles et le photovoix.
Parmi les 22 participantes de 60 ans et plus, la moitié a pris part au photovoix. Deux groupes ont été formés, l’un composé d’hétérosexuelles et l’autre de lesbiennes. Chaque groupe a décidé collectivement de 6 à 8 thèmes en lien avec la sexualité sur lesquels seraient prises des photographies. Toutes les deux semaines, les participantes étaient invitées à prendre des photos individuellement pour ensuite les partager au groupe.

(Unsplash), CC BY-NC-ND
Quatre rencontres de groupe ont été consacrées à la présentation de ces photos et à des échanges entre les participantes sur les enjeux qui en ressortaient. Une partie de ces photos a été diffusée sous forme d’exposition numérique afin de sensibiliser le grand public à aux enjeux vécus par les femmes aînées en lien avec la sexualité.
Les analyses préliminaires des données permettent de tirer plusieurs constats. D’abord, les femmes aînées manquent d’espaces qui leur permettent de parler de sexualité. Elles disent qu’il est essentiel de briser le silence entourant ce sujet.
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L’influence des valeurs sexuelles religieuses conservatrices qui ont marqué leur jeunesse a parfois laissé des traces, que ce soit à travers le déni de leur droit au désir et au plaisir ou, pour les participantes lesbiennes, à travers des expériences de lesbophobie.
Enfin, plusieurs femmes ont évoqué l’impact négatif des normes de beauté âgistes sur leur sentiment d’être désirable et leur capacité à trouver un ou une partenaire intime.
Cependant, en dépit de ces défis, la plupart des participantes ont témoigné d’une vie sexuelle active, d’une ouverture à explorer de nouvelles pratiques à un âge avancé et des bienfaits physiques mais aussi psychologiques qu’elles retirent de leurs activités sexuelles avec partenaire ou en solo.
La génération des boomers contribue, sans aucun doute, à diminuer le tabou associé à la sexualité des aînés. Toutefois, du chemin reste encore à parcourir pour que ces hommes et ces femmes puissent bénéficier d’une vie sexuelle épanouie, à l’abri des normes âgistes et des effets du contexte historique de leur jeunesse.
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Isabelle Wallach a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec – Société et Culture.
– ref. La génération des boomers vit sa sexualité librement, sans tabous. Mais les normes âgistes persistent – https://theconversation.com/la-generation-des-boomers-vit-sa-sexualite-librement-sans-tabous-mais-les-normes-agistes-persistent-249688
