Les touristes courent vers la campagne et boudent les villes depuis la pandémie de Covid-19. En faites-vous partie ?

Source: The Conversation – in French – By Tegui Yvan Arnold, Doctorant en tourisme durable et finance publique, Université de Perpignan Via Domitia

Comme beaucoup de territoires ruraux, l’Indre (ici, la commune d’Argenton-sur-Creuse) a attiré de nombreux touristes en quête de luxe, calme et volupté. Ebascol/Shutterstock

La pandémie de Covid-19 a profondément reconfiguré le tourisme français au profit des territoires ruraux qui comptent une progression de nuitées tant dans les campings que dans les hôtels. Aujourd’hui, cette transformation perdure-t-elle ou assiste-t-on à un retour à la normale ? Explication en cartes et en données.


Avant 2020, le tourisme français était massivement concentré sur les métropoles, comme Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux. Entre 2015 et 2019, elles dominaient l’hôtellerie avec 76 % des nuitées et 69 % des locations de courte durée entre particuliers (PAP), les territoires ruraux ne pesant que 15 % et 23 % sur ces segments.

La pandémie de Covid-19 a amorcé un rééquilibrage progressif du tourisme français. Les zones rurales gagnent des parts de marché modestes en apparence (+ 1 et + 3 points en hôtellerie et en location PAP), mais représentant environ 8 millions de nuitées supplémentaires en hôtellerie et 19 millions en location PAP. Cette double dynamique explique pourquoi la reprise touristique rurale dépasse les niveaux d’avant-crise.

Quels départements tirent leur épingle du jeu ? Quels types d’hébergement portent cette transformation ? Et surtout, cette redistribution territoriale est-elle durable ?

Mes recherches démontrent que la résilience supérieure des zones rurales face aux métropoles sur 2020-2022 n’était pas un épiphénomène. En 2024, cette tendance se confirme. Les territoires ruraux résistent mieux à la baisse des fréquentations que les grandes métropoles, notamment franciliennes.

Près de 131 % de touristes en plus dans les territoires ruraux

Pour analyser cette redistribution, j’ai classé les départements selon trois catégories, suivant une méthodologie en fonction de la population hexagonale, de la faible densité et de l’éloignement, expliquée en détail dans mon article scientifique.

L’analyse distingue 41 départements de villes métropoles, où la majorité de la population vit dans une agglomération de plus de 250 000 habitants – Paris ou le Rhône – ; 13 urbains intermédiaires, structurés autour de villes moyennes – l’Ain ou la Moselle – et 42 ruraux, à faible densité et éloignés des grands pôles urbains – l’Allier ou la Lozère. Pour chaque département, j’ai modélisé la trajectoire de fréquentation qui aurait été observée en 2020 sans pandémie de Covid-19, en prolongeant les tendances 2015-2019. Les nuitées réellement enregistrées sont ensuite rapportées à cette projection.

Un indice de 70 % signifie que le territoire n’a réalisé que 70 % de sa fréquentation projetée, tandis qu’un indice de 131 % signifie qu’il la dépasse de 31 points. En 2020, la fréquentation touristique s’est effondrée partout : les territoires ruraux sont tombés à 68 % de leur niveau projeté, les urbains à 61 % et les métropoles à 57 %. En 2024, tous ont dépassé leurs niveaux de référence avec les zones urbaines à 139 %, rurales à 131 % et les métropoles à 128 %. Les trois typologies surperforment même par rapport à 2019.

Cette homogénéité cache des réalités contrastées. En hôtellerie, la reprise reste timide en 2024, à 95 % dans les zones rurales, à 96 % dans les zones urbaines et à 94 % dans les métropoles. En revanche, l’occupation des campings progresse fortement, de 110 % en territoire rural et 112 % dans les métropoles. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) connaissent quant à elles une croissance spectaculaire. Les zones rurales doublent quasiment leur niveau d’avant-pandémie de Covid-19 à 187 %, derrière les zones urbaines à 214 % mais devant les métropoles (179 %), témoignant d’une diversification réussie de l’offre rurale.

Domination rurale pour les hôtels et les campings

Au-delà de ces tendances moyennes par typologie, l’analyse détaillée des 96 départements révèle que les zones rurales dominent le podium des territoires les plus résilients. En 2024, les trois départements enregistrant le rebond le plus fort sont tous ruraux : la Creuse à 154 % de son niveau projeté, le Lot-et-Garonne à 133 % et la Lozère à 131 %. Ces territoires confirment la capacité des zones rurales à transformer la crise en opportunité.

L’évolution du Top 10 en hôtellerie penche également du côté rural. En 2020, neuf départements sur les dix plus performants étaient ruraux. En 2024, la reprise d’activité semble s’équilibrer – cinq départements ruraux, trois urbains et deux métropolitains –, mais avec toujours une présence marquée des zones rurales. À l’inverse, l’Île-de-France ferme la marche ; de la Seine-Saint-Denis au Val-d’Oise, les nuitées n’atteignent que 76 % à 86 % de leur niveau projeté. Même Paris, malgré l’effet des Jeux olympiques de 2024, plafonne à 95 % de son niveau d’avant-pandémie de Covid-19. Selon nos données, la plupart des grandes métropoles régionales n’ont pas retrouvé leur niveau de 2019 en hôtellerie. Cette évolution se retrouve dans les autres segments.

Pour les campings, la domination rurale – neuf départements sur dix en 2020 – s’est également diluée. En 2024, les départements des villes métropoles occupent six places du Top 10, témoignant de l’explosion du camping péri-urbain. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) continuent également leur croissance dans le rural et l’urbain. En 2024, le Top 10 se partage entre cinq départements ruraux et cinq urbains, sans aucune métropole. Ce segment valorise particulièrement les territoires de « seconde couronne », ni grandes villes ni rural isolé, comme l’Oise aux portes de Paris ou la Saône-et-Loire à proximité de Lyon.

Nature, espace et faible densité

Trois facteurs expliquent ce basculement durable.

D’abord, la fragilité structurelle des métropoles, dépendantes du tourisme d’affaires et international. La généralisation du télétravail et des visioconférences a durablement réduit les déplacements professionnels. Les zones rurales, moins exposées, ont mieux résisté.

Le second facteur tient d’un changement durable des préférences. Les voyageurs recherchent nature, espace et faible densité. Les restrictions de mobilité ont conduit les Français à redécouvrir les territoires ruraux proches, créant des habitudes durables. Le télétravail – 26 % des cadres selon la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) et la « workation » (contraction de work et de vacation) renforce cette tendance, avec le changement climatique. Les canicules urbaines rendent les métropoles moins attractives, tandis que les zones montagnardes offrent une fraîcheur recherchée.

Enfin, la hausse de 18 % du prix des transports en France entre 2019 et 2024 a favorisé le tourisme de proximité. Les zones rurales en ont particulièrement bénéficié, combinant accessibilité depuis les métropoles et attributs recherchés post-pandémie de Covid-19.

Les métropoles sont les perdantes

Cette dynamique n’est pas acquise. Les territoires ruraux restent pénalisés par un déficit d’accessibilité, une offre numérique en retard et un parc d’hébergement vieillissant. Transformer l’afflux post-pandémie de Covid-19 en fréquentation durable suppose de combler ces écarts structurels, un défi que les données actuelles ne permettent pas encore de considérer comme relevé.

Cette redistribution territoriale ne semble pas désigner un vainqueur unique. Si les zones rurales ont globalement mieux résisté à la baisse du tourisme avec la pandémie de Covid-19, les zones urbaines intermédiaires, villes moyennes combinant accessibilité et cadre de vie, émergent comme un profil territorial gagnant. Les véritables perdants de cette recomposition sont clairement les grandes métropoles, particulièrement l’Île-de-France.

Les facteurs structurels qui portent cette redistribution ne s’inverseront pas. Les acteurs territoriaux doivent donc intégrer cette nouvelle donne dans leur politique de développement touristique. L’enjeu n’est plus de savoir si cette recomposition persiste, mais comment les territoires s’y adaptent.

The Conversation

Tegui Yvan Arnold ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les touristes courent vers la campagne et boudent les villes depuis la pandémie de Covid-19. En faites-vous partie ? – https://theconversation.com/les-touristes-courent-vers-la-campagne-et-boudent-les-villes-depuis-la-pandemie-de-covid-19-en-faites-vous-partie-276322