Source: The Conversation – France in French (3) – By Nour Chiboub, Doctorant, Université Savoie Mont Blanc
Le stress fait partie du quotidien, mais savons-nous réellement ce qu’il recouvre ? Quels sont les fondements du stress et comment, lorsqu’il devient chronique au travail, conduit-il à l’épuisement professionnel ?
Le stress est devenu un mot du quotidien. Une échéance qui approche, une mauvaise nuit, un conflit au travail… Vous avez forcément entendu la phrase : « Je suis stressé·e. » Une évidence qui mérite pourtant d’être interrogée.
Dans les Confessions (Livre XI, chapitre 14), Saint-Augustin écrivait à propos du temps : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; si je veux l’expliquer à celui qui me le demande, je ne le sais plus. » Il en va de même pour le stress. Parlons-nous d’un événement, d’un état intérieur ou d’une réaction du corps ? En pratique, le terme sert souvent à désigner ces trois dimensions à la fois.
Cette utilisation polysémique donne l’impression que tout le monde parle de la même chose. Pourtant, ce n’est pas le cas. Cette confusion façonne notre manière de penser le stress, souvent de manière négative.
Le stress est avant tout un concept scientifique issu de la biologie et de la physiologie, qui a ensuite été étendu à la psychologie et aux sciences sociales.
Le stress : un concept scientifique
Le concept de stress s’inscrit dans l’étude de l’adaptation biologique. Au XIXᵉ siècle, Claude Bernard introduit la notion de milieu intérieur. Walter Cannon formalise ensuite le concept d’homéostasie, qui désigne la capacité de l’organisme à maintenir un équilibre interne malgré les variations de l’environnement.
Dans ce cadre, l’endocrinologue Hans Selye propose, en 1936, une conceptualisation fondatrice du stress. Dans un article publié dans la revue scientifique Nature, il définit le stress comme :
« La réponse non spécifique de l’organisme à toute demande qui lui est faite. »
À partir des années 1960, cette conception strictement biologique s’enrichit. Les travaux de Mason et Levine montrent que la réponse de stress dépend aussi de facteurs psychologiques, comme la signification émotionnelle d’une situation ou encore l’imprévu et la nouveauté.
Ces recherches ouvrent la voie au modèle transactionnel proposé par Lazarus et Folkman. Le stress apparaît lorsqu’un individu perçoit un déséquilibre entre les exigences d’une situation et les ressources dont il dispose pour y faire face. Ainsi, deux personnes confrontées à une même situation peuvent ressentir des niveaux de stress très différents.
Pourquoi le stress est indispensable à la vie
Le stress constitue un mécanisme essentiel d’adaptation. Face à une situation perçue comme menaçante, le cerveau déclenche une réponse coordonnée souvent décrite comme la réaction « de combat ou de fuite » (fight or flight).
Cette réponse mobilise rapidement le système nerveux sympathique, entraînant la libération d’adrénaline et de noradrénaline, puis l’activation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et la sécrétion de cortisol, hormone centrale du stress chez l’humain.
Cette réponse est loin d’être chaotique : elle repose sur une organisation temporellement coordonnée des médiateurs biologiques, un peu à l’image d’une belle symphonie. Lorsqu’elle est aiguë et transitoire, cette activation peut être bénéfique. Par exemple, elle améliore temporairement la vigilance, certaines performances cognitives et physiques et peut même renforcer certaines réponses immunitaires.
Alors, plutôt pas mal le stress finalement. Vous ne trouvez pas ?
Quand l’adaptation devient coûteuse : l’allostasie
Mais… si le stress est utile, pourquoi parle-t-on si souvent de ses effets négatifs sur la santé ?
Pour répondre à cette question, les chercheurs Sterling et Eyer ont proposé, à la fin des années 1980, le concept d’allostasie, qui désigne la capacité de l’organisme à ajuster ses systèmes biologiques afin de maintenir la stabilité face aux exigences de l’environnement.
Dans les années 1990, les neuroscientifiques McEwen et Stellar ont approfondi ce cadre théorique en introduisant le concept de charge allostatique, qui correspond à l’usure progressive des systèmes biologiques lorsque les réponses de stress sont activées de manière répétée ou prolongée et sans récupération suffisante.
Nous pouvons voir cela comme une forme de « dette » qui s’accumule lorsque l’organisme mobilise ses ressources sans avoir le temps de les reconstituer.
Le monde du travail constitue un terrain particulièrement propice à l’accumulation de cette dette. Dans cette perspective, l’épuisement professionnel ou burn out est souvent défini comme un syndrome résultant de la chronicisation (processus par lequel une douleur devient chronique, ndlr) d’une réponse de stress dans un milieu professionnel.
Cela se manifeste généralement par une grande fatigue émotionnelle, une forme de distance ou de détachement vis-à-vis de son travail et des personnes avec qui l’on travaille, ainsi qu’un sentiment de ne plus accomplir son travail de manière satisfaisante.
Agir face au stress chronique, l’exemple du travail
La recherche montre d’abord que les conditions de travail jouent un rôle central dans l’apparition de l’épuisement professionnel. Certaines caractéristiques du travail, comme une charge excessive, des demandes émotionnelles élevées ou un manque d’autonomie, sont associées à un risque accru de burn out. Le manque de soutien des collègues ou de la hiérarchie constitue également un facteur important.
Ces résultats rappellent que le burn out n’est pas un problème individuel. Il dépend largement de l’organisation du travail. Il s’agit avant tout d’une problématique sociétale. L’individu ne devrait pas porter seul la responsabilité de son propre épuisement. Cela ne signifie pas pour autant que nous sommes totalement démunis face à la chronicisation du stress.
Autrement dit, il serait réducteur d’attribuer l’épuisement uniquement à l’individu, tout comme il le serait de l’en déresponsabiliser entièrement.
Quelques pistes pour des prises en charge individuelles
Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) constituent un cadre scientifiquement validé pour mieux gérer le stress.
Il est possible d’identifier certaines pensées automatiques qui amplifient la réaction de stress et déforment la réalité. Par exemple, une erreur au travail peut parfois être interprétée comme la preuve d’une incompétence.
Cette conclusion transforme un événement ponctuel en jugement global sur soi. Ce qui, bien qu’économique pour le cerveau, est un raccourci souvent dénigrant envers soi. Je peux alors me « décentrer » de la situation : que dirais-je à un ou une amie dans la même situation ?
Il peut aussi être utile de distinguer les éléments sur lesquels l’individu a une marge d’action de ceux qui échappent à son contrôle. Lors d’une présentation importante, par exemple, la préparation relève de notre contrôle, alors que la réaction du public ne dépend pas de nous. L’idée est donc de concentrer son énergie sur ce qui est contrôlable pour ne pas s’épuiser.
Enfin, le soutien social constitue une ressource importante. Parler avec ses proches ou ses collègues peut aider à réguler le stress, à condition d’identifier clairement son besoin initial. Demandez-vous par exemple : dans cette situation, est-ce que je veux être écouté·e ou recevoir des conseils ? Il est important de ne pas craindre la verbalisation explicite de ses besoins.
Apprendre à mieux vivre avec le stress
Nous proposons donc de porter un autre regard sur le stress. Utilisé à tort et à travers, et parfois diabolisé, il s’agit pourtant d’un concept scientifique central pour comprendre l’adaptation.
Le stress n’est pas l’ennemi. Il constitue un mécanisme indispensable à la vie. L’enjeu n’est donc pas de l’éliminer mais d’éviter qu’il ne s’installe durablement. Il s’agit plutôt de retrouver une temporalité plus équilibrée, où les périodes d’activation s’accompagnent de véritables moments de récupération.
Nous pouvons voir le stress comme un colocataire avec lequel nous cohabitons en permanence. Lorsque les règles sont bien établies, ce colocataire peut être un allié précieux. Mais lorsqu’il décide de mettre les pieds sur la table, alors il devient toxique.
Le véritable enjeu n’est peut-être pas de chasser le stress, mais d’apprendre à mieux vivre avec lui.
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Nour Chiboub a reçu des financements de la Fondation de France.
Gauchet Aurélie a reçu des financements de Fondation de France pour la thèse de Nour Chiboub.
– ref. « Je suis stressé·e »… mais de quoi parlons-nous ? Du mécanisme physiologique à l’épuisement professionnel – https://theconversation.com/je-suis-stresse-e-mais-de-quoi-parlons-nous-du-mecanisme-physiologique-a-lepuisement-professionnel-281201
