Source: The Conversation – in French – By Yulia Bosworth, Associate Professor of French and Linguistics, Binghamton University, State University of New York
Pourquoi un message livré dans une seule langue peut-il provoquer une telle onde de choc ? Au Canada, la langue ne relève pas seulement de la communication : elle touche à l’identité, au pouvoir et à la reconnaissance. Mais jusqu’où notre appartenance linguistique façonne-t-elle notre perception des langues, et de celles et ceux qui les parlent
Les enjeux linguistiques dans le contexte canadien suscitent régulièrement des controverses et alimentent des discours polarisants, relayés et amplifiés par les médias.
Le message de condoléances du PDG d’Air Canada Michael Rousseau à la suite de la tragédie survenue le 23 mars à l’aéroport LaGuardia à New York, livré en anglais, a provoqué un vif tollé à travers le pays, comme en témoigne l’importante couverture médiatique.
Malgré un large consensus parmi les journalistes et commentateurs anglo-canadiens et francophones du Québec quant au caractère inapproprié du message unilingue, les opinions exprimées par les membres du grand public apparaissent plus partagées — surtout à l’égard de l’importance accordée par les francophones du Québec à la langue du message.
Pour mieux comprendre les dynamiques de ces controverses, de leur origine à leur déploiement, la sociolinguistique s’intéresse non seulement aux usages de la langue, mais aussi aux discours sur la langue, ainsi qu’à l’interprétation et à la portée de ces discours.
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Les représentations défavorables du Québec et du bilinguisme
Dans le cadre d’une étude en cours visant à analyser les discours médiatiques relatifs à la controverse, j’examine environ 3000 commentaires de lecteurs et lectrices publiés dans les sections de discussion d’une série d’articles du Globe and Mail jugés pertinents pour l’étude. Que peut nous apprendre une telle étude sur les attitudes et les postures du public anglophone ?
Le français, le Canada, le Québec, l’anglais, et le bilinguisme, par ordre décroissant de fréquence d’occurrences des termes, sont les cinq axes thématiques qui émergent d’un traitement automatique de l’ensemble des commentaires.
Une analyse manuelle que j’ai réalisée à partir d’un échantillon aléatoire de 500 commentaires révèle que 75 % des propos portant sur le Québec expriment une attitude négative envers la province. Ces attitudes se construisent principalement au moyen de références défavorables envers la distinction du Québec au sein du Canada ainsi que ses politiques et préoccupations linguistiques.
Tandis que la plupart des références au Canada sont également conçues négativement, le qualifiant à plusieurs reprises de « pays non sérieux », cette posture est largement élaborée à travers des références défavorables au Québec. Plus précisément, l’échec perçu du Canada est souvent attribué au fait de céder aux pressions du Québec, à la langue française et au bilinguisme officiel.
Dans certains commentaires, ce sentiment s’exprime à travers un lexique à connotation péjorative, tel que du « catering » (céder aux exigences), du « kowtowing » (se soumettre servilement) ou « pandering au Quebec » (flatter ou courtiser de manière opportuniste). Ces prises de position s’inscrivent dans un registre de ressentiment envers le Québec et ses politiques linguistiques.
Bien que 62,5 % des commentaires relatifs au message unilingue du PDG témoignent d’une posture critique, 55,7 % expriment une attitude négative envers le bilinguisme, lequel s’articule notamment autour d’un registre de la contrainte : « forcé à devenir bilingue », « bilinguisme imposé aux cadres ».
L’unilinguisme français, lui aussi qualifié de « forcé » (« l’unilinguisme forcé à l’intérieur du Québec ») est associé à de nombreuses allusions à la « police linguistique ».
La tension entre le choix linguistique individuel et la langue protégée par l’état, qui reflète deux visions divergentes de la langue, oppose les deux communautés linguistiques.
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Les représentations divergentes des deux langues
Les sociolinguistes, telles que la sociolinguiste acadienne Annette Boudreau, professeure émérite de l’Université de Moncton, constatent un lien étroit entre les attitudes défavorables envers des personnes et la langue qui leur est associée, dans le contexte canadien. De plus, selon plusieurs études, la langue peut servir de vecteur socialement acceptable de stigmatisation des locuteurs.
Les attitudes négatives à l’endroit du Québec se manifestent ainsi à travers les désignations péjoratives du français québécois, telles que « la langue internationale des plaintes » et « la deuxième (non officielle moribonde) langue du Canada ».
Les représentations stéréotypées ayant pour but de remettre en question le statut du français québécois comme variété légitime de français le décrivent comme « une langue moribonde » ou « morte », voire comme « un dialecte vieux de 400 ans », qui « n’est compris qu’au Québec ».
En revanche, plusieurs commentaires présentent l’anglais comme la langue « internationale » et « dominante », et, notamment, « la langue dominante au Canada », soulignant son statut de langue de la réussite sociale (« un levier de la réussite »).
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La langue comme miroir et moteur des attitudes
Quelles représentations et idées reçues sur la langue, naturalisées et largement incontestées au sein de chaque communauté respective, sous-tendent ces discours dévalorisants ?
Pour les francophones, le français constitue un vecteur d’appartenance et un pilier de la culture et de la cohésion sociale, auquel est associé un fort attachement affectif. Dans une telle logique, la langue est étroitement liée à l’identité, tant individuelle que collective, ainsi qu’à la culture commune. Dès lors, la dévalorisation d’une langue est susceptible d’être perçue comme une dévalorisation des personnes qui la parlent.
À l’inverse, dans le Canada anglophone, l’anglais, largement reconnu comme la langue la plus valorisée sur le marché linguistique, est davantage envisagé comme un outil de communication — émotionnellement neutre — plutôt que comme un marqueur identitaire. Dans cette logique dite instrumentale, dévaloriser une langue ne revient pas systématiquement à dévaloriser la communauté linguistique associée.
Ces logiques, ou idéologies linguistiques concurrentes, y compris dans le contexte canadien, comme le montre des travaux de la sociolinguiste à l’Université Carleton Rachelle Vessey, sont rarement explicitées. Ainsi, les locuteurs n’en sont généralement pas conscients ni sensibilisés à leur portée.
Lorsque ces idéologies divergentes se rencontrent dans un même espace social, elles peuvent entrer en conflit et générer des tensions. La prise en compte de ces logiques, et des attitudes et représentations qu’elles engendrent, peut contribuer à un meilleur éclairage — et éventuellement à une forme de conciliation — de ces incompréhensions structurelles.
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Yulia Bosworth ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Michael Rousseau et le français : les trois quarts des commentaires dans les médias canadiens sont négatifs envers le Québec, selon une étude – https://theconversation.com/michael-rousseau-et-le-francais-les-trois-quarts-des-commentaires-dans-les-medias-canadiens-sont-negatifs-envers-le-quebec-selon-une-etude-280109
