Source: The Conversation – in French – By Thomas Delawarde-SaÏas, Professeur de psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)
La médecine reproductive connait très bien la qualité du lait maternel, les indicateurs néonataux et les courbes de risque. Pourtant, lorsque 20 % des femmes québécoises décrivent des pressions coercitives, des gestes non consentis ou une douleur ignorée lors de l’allaitement ou de l’accouchement, ces savoirs-là – sur leur vécu, leur anxiété, leur autonomie décisionnelle – ne comptent presque pas dans la décision médicale. Il est peut-être temps que la médecine intègre pleinement leur vécu comme critère scientifique à part entière.
Professeur à l’UQAM et chercheur en psychologie communautaire, mes travaux portent sur la réduction des inégalités sociales de santé, les politiques publiques en périnatalité, et la transformation des institutions au service du bien-être des familles et des professionnels. Avec mes collègues universitaires et travaillant en obstétrique, nous avons récemment mené deux recherches empiriques qui étudient le vécu des femmes. Nos résultats montrent que les pratiques médicales en périnatalité, bien que visant la sécurité des mères et des enfants, peuvent parfois se faire au détriment de leur autonomie décisionnelle et de leur santé mentale.
Deux formes de savoirs
En santé reproductive, les décisions médicales s’appuient sur divers savoirs scientifiques, qui n’ont pas tous la même valeur. Ces savoirs décrivent notamment ce que le corps féminin devrait permettre, préserver ou optimiser : le développement de l’enfant, la continuité et la qualité de la reproduction, la gestion du risque obstétrical. Ces connaissances, abondamment étudiées, mesurées et financées, structurent l’essentiel des recommandations cliniques.
D’autres sources de connaissances portent pourtant sur les femmes elles-mêmes : leur santé mentale, leur capacité à décider, et leur vécu émotionnel. Ces travaux existent – mais ils sont moins nombreux, moins mobilisés dans les cadres décisionnels, et plus rarement érigés en priorité de santé publique. On sait ainsi beaucoup de choses sur la qualité du lait, les indicateurs néonataux ou les courbes de risque, mais on dispose de données nettement plus fragmentaires sur ce que vivent les femmes lorsqu’elles doivent composer avec ces recommandations.
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Le problème apparaît lorsque ces deux formes de savoirs entrent en tension. Dans ces situations, ceux considérant le corps des femmes comme un moyen au service d’autres finalités tendent à s’imposer, reléguant au second plan ceux qui portent sur leur vécu et leur autonomie décisionnelle.
Quelle place pour les mères dans l’allaitement ?
Dans une étude menée en 2024 au Québec auprès de 944 femmes, nous avons voulu comprendre comment les politiques d’incitation à l’allaitement interagissaient avec les choix des femmes. Les résultats ont montré que, sans égard pour le choix d’allaiter et l’attitude des femmes par rapport à l’allaitement, 20 % des personnes rapportaient avoir reçu des messages jugeants, coercitifs, intrusifs ou en décalage avec leurs besoins.
Certaines expriment une absence totale de prise en compte de leur santé mentale : « Le message ne prend jamais en compte les besoins de la mère, physiques ou psychologiques ». D’autres décrivent des gestes non consentis, des pressions répétées pour continuer malgré la douleur, ou l’absence d’information sur les alternatives : « Ils me faisaient mal et je n’étais pas en état de refuser ».
L’étude montre aussi que les difficultés vécues – douleur, stress, anxiété, sentiment d’échec – sont souvent minimisées ou renvoyées à « un manque d’efforts ». Et lorsque les femmes choisissent de ne pas allaiter exclusivement, un nombre important rapportent n’avoir reçu aucun soutien, ou même avoir subi des jugements négatifs de la part du corps médical.
Dans le champ de l’allaitement, institutionnellement structuré par l’Initiative « Hôpitaux amis des bébés » (je souligne), les considérations sur les bénéfices pour l’enfant – immunité, prévention des infections, effets à long terme – occupent une place centrale et orientent largement les recommandations internationales.
En comparaison, les recherches portant sur les conséquences psychologiques et sociales des politiques d’incitation à l’allaitement pour les femmes sont beaucoup moins visibles dans les cadres décisionnels. Pourtant, ces travaux existent et documentent des liens entre pression normative, culpabilisation, défaut de consentement et détresse émotionnelle, incluant anxiété, perte de confiance et sentiment d’échec maternel.
Les deux corpus proviennent des mêmes espaces scientifiques. Mais dans la pratique clinique, les connaissances centrées sur les besoins de l’enfant s’imposent, tandis que celles portant sur la santé mentale, les limites et la capacité d’agir des mères (choisir d’allaiter ou ne pas allaiter) demeurent périphériques.
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En marge de son propre accouchement
Les travaux sur les violences obstétricales offrent un autre terrain particulièrement éclairant pour observer ces tensions entre savoirs. Dans une recherche récente menée au Québec auprès de 271 personnes ayant accouché dans les deux dernières années, nous avons documenté les formes que peuvent prendre ces violences ainsi que leurs conséquences émotionnelles.
Trois grands types d’expériences ressortent : des interactions non-soutenantes avec les professionnels, l’absence de consentement à certains actes médicaux et des défaillances organisationnelles des services. Plus largement, 78 % des participantes rapportent avoir vécu au moins une expérience désagréable lors de leur accouchement, souvent liée à la manière dont les soins étaient réalisés ou imposés.
Ces pratiques sont rarement nommées comme des violences. Elles s’inscrivent plutôt dans une logique de protocolisation et de sécurité : accélérer le travail, prévenir les complications, optimiser les issues périnatales. Autrement dit, elles s’appuient sur un corpus de connaissances biomédicales centré sur la gestion du risque obstétrical et la protection du fœtus.
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Mais lorsque l’on examine leurs effets du point de vue des femmes, un autre savoir émerge. Les participantes décrivent un sentiment d’impuissance, d’humiliation, de dépossession de leur accouchement, certaines allant jusqu’à dire s’être senties « comme une expérience de laboratoire ». La douleur minimisée, les gestes pratiqués sans consentement ou les plans de naissance ignorés illustrent une disqualification récurrente de leur propre expertise corporelle.
Ici encore, deux registres de connaissances coexistent : l’un centré sur la sécurité obstétricale, l’autre sur l’intégrité psychique et l’autonomie décisionnelle des femmes. Et lorsque ces registres entrent en tension, ce sont le plus souvent les impératifs biomédicaux qui structurent la décision, reléguant au second plan les conséquences émotionnelles et subjectives des pratiques.
Concilier les enjeux biomédicaux et l’expérience vécue
Ces deux recherches montrent que les personnes dont le corps est objectifié ne manquent ni d’informations ni de capacité réflexive. C’est la valeur accordée à leur savoir qui manque. Quand les connaissances issues de leur vécu, de leur santé mentale ou de leur trajectoire de vie entrent en tension avec des savoirs biomédicaux centrés sur la fonction du corps (porter, accoucher, nourrir, conserver la possibilité de procréer), ce sont presque toujours ces derniers qui l’emportent.
Il est essentiel à cet égard de reconnaître que les preuves scientifiques sont toujours produites, sélectionnées et interprétées dans un cadre normatif. Lorsque le corps est principalement envisagé à travers ses fonctions reproductives, les connaissances qui s’y accordent tendent à structurer les décisions.
Interroger cette hiérarchie revient à élargir le cadre dans lequel elle est mobilisée. Cela suppose de considérer les effets des pratiques médicales non seulement en termes d’issues biomédicales, mais aussi en termes d’expérience vécue, de santé mentale et de capacité à décider.
L’auteur rapporte ici des résultats produits dans le cadre d’une programmation de recherche collaborative avec Cécile Delawarde-Saïas, Coralie Mercerat, Julie Poissant et Eloïse St-Denis.
L’auteur remercie Eloïse Lara Desrochers et Julie Zaky pour leur relecture de cet article et leurs commentaires critiques qui en ont augmenté la qualité.
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Thomas Delawarde-SaÏas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les femmes, les oubliées de la science sur l’accouchement et l’allaitement – https://theconversation.com/les-femmes-les-oubliees-de-la-science-sur-laccouchement-et-lallaitement-270337
