Majorité libérale à Ottawa : une dynamique nouvelle et inespérée

Source: The Conversation – in French – By Allison Harell, Professor of Political Science, Université du Québec à Montréal (UQAM)

En avril 2025, les électeurs canadiens ont choisi l’improbable en réélisant un gouvernement libéral minoritaire, cette fois-ci sous la houlette du nouveau chef Mark Carney. Un an plus tard, grâce à leurs trois victoires aux élections partielles de lundi, ils arrachent une courte majorité pour la première fois depuis 2019.

Il s’agit d’un retournement étonnant : pendant les deux années précédant le scrutin de 2025, les conservateurs jouissaient d’une telle avance dans les sondages que les analystes considéraient leur victoire comme quasi assurée.

Et pourtant, à l’élection du 28 avril 2025, les libéraux ont obtenu 43,8 % des voix, coiffant les conservateurs (41,3 %), alors que le NPD et le Bloc québécois enregistraient une forte baisse par rapport aux résultats de 2021.

Ce bouleversement s’explique par deux événements — dont l’effet pourrait être durable si l’on en juge par les résultats des élections partielles.

D’abord, le choc du retour Donald Trump à la présidence américaine. Son attitude hostile envers le Canada et la vague immédiate de droits de douane, en plus des répercussions économiques, ont changé la perception des Canadiens quant aux risques auxquels était exposé le pays.

Le deuxième événement — la démission de Justin Trudeau début janvier sous l’effet d’intenses pressions politiques — a redéfini l’image du Parti libéral presque du jour au lendemain.

Avec un Mark Carney fermement installé aux commandes du parti, les libéraux se sont présentés aux élections en misant sur le renouveau tout en jouant sur les menaces de Trump de faire du Canada le 51ᵉ État américain.

La question de l’urne : Trump et les droits de douane

Ces deux chocs ont redéfini les priorités. En cette période exceptionnellement tumultueuse, un grand nombre d’électeurs sont sortis des lignes idéologiques partisanes pour accorder leur vote au parti jugé le plus à même de protéger le pays. Et un an plus tard, semble-t-il, les électeurs canadiens continuent de considérer les libéraux sous cet angle.

De nouvelles données issues d’Étude électorale canadienne (EEC) éclairent cette dynamique. À la question de savoir quel parti est le mieux placé pour gérer les relations du Canada avec les États-Unis, 57,8 % des répondants, issus de presque tous les groupes partisans, ont choisi les libéraux.

Mais alors que 80 % des partisans libéraux et conservateurs sont restés fidèles à leur parti, 71,6 % des partisans du NPD et 62,8 % de ceux du Bloc québécois ont changé de camp et voté libéral.

On ne peut pas surestimer l’importance de cette tendance, qui a dominé toute la campagne électorale. Presque un Canadien sur trois a cité les relations avec les États-Unis, Trump ou les droits de douane comme l’enjeu principal des élections fédérales de 2025.

Ce taux se rapproche fortement de celui concernant les préoccupations économiques générales (35 %), lesquelles sont étroitement liées à la situation aux États-Unis.

Gardiens de l’économie

Historiquement, lorsque les électeurs donnent la priorité à la compétence économique, ce sont les conservateurs qui en profitent. Mais en 2025, les turbulences causées par les barrières tarifaires américaines ne se sont pas traduites par en votes pour eux.

Au contraire, une large majorité de Canadiens a soutenu le recours à des représailles tarifaires (68,7 %). En outre, 48 % des Canadiens ont désigné les libéraux comme le parti le plus apte à gérer l’économie, tandis que 39 % ont choisi les conservateurs.

Ce renversement a entraîné une cascade de répercussions. Le vote stratégique des partisans du NPD, en particulier, s’est avéré décisif. Normalement, les partisans d’un parti lui restent fidèles, comme en 2021, où 80 % des partisans néodémocrates avaient voté pour leur parti. Mais en 2025, plus de la moitié ont basculé dans le camp libéral, un comportement très inhabituel.

Un basculement similaire s’est produit au Bloc québécois, quoique dans une moindre mesure, mais suffisamment pour donner aux libéraux un gouvernement minoritaire, ce qui était inimaginable six mois plus tôt.

Une popularité qui ne se dément pas

À l’approche du premier anniversaire de cette élection, les répercussions sont encore manifestes dans l’opinion publique.

Selon un sondage réalisé début 2026, les libéraux détiennent une avance de six points dans les intentions de vote à l’échelle nationale, ainsi qu’un taux d’approbation de 52 %. Quant à Mark Carney, sa cote de popularité nette s’établit à +20.

Si l’on se fie à ces indicateurs ainsi qu’aux résultats des élections partielles, les électeurs n’ont toujours pas éprouvé le « remords de l’acheteur » qui suit parfois les élections stratégiques. Ils semblent même plutôt rassurés par la combinaison de stabilité et de compétence technocratique qu’ils recherchaient en 2025.

Le gouvernement libéral s’est également trouvé raffermi suite à plusieurs changements d’allégeance politique, dont quatre députés conservateurs et une députée néodémocrate. La dernière défection à ce jour, celle de la conservatrice Marilyn Gladu, a placé les libéraux à un seul siège de la majorité — quelques jours seulement avant les trois élections partielles qui viennent de leur donner la majorité.

La suite dépendra fortement de l’évolution de la situation sur la scène internationale. Mais pour l’heure, les Canadiens semblent globalement satisfaits du choix stratégique qu’ils ont fait en avril 2025.

La Conversation Canada

L’Étude électorale canadienne a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines.

Daniel Rubenson bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada

Laura Stephenson a reçu un financement du CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada) et de la Fondation Max Bell pour ses travaux de recherche.

Lewis Krashinsky bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (n° 756-2024-0366).

ref. Majorité libérale à Ottawa : une dynamique nouvelle et inespérée – https://theconversation.com/majorite-liberale-a-ottawa-une-dynamique-nouvelle-et-inesperee-280644