Le culte de la férocité, pathologie de la pensée stratégique

Source: The Conversation – in French – By Julien Pomarède, Associate professor in International Politics, Promoter of the WEAPONS Project (FNRS – 2025-2028) (Université de Liège) – Research Fellow REPI ULB. Promoter « WEAPONS » Research Project (FNRS – 2025-2028), Université de Liège

La guerre moderne est marquée par une dérive où la violence est avant tout un fait procédural et auto-suffisant, détaché de ses finalités politiques ou de fondements éthiques. Depuis la Première Guerre mondiale jusqu’aux conflits actuels, cette logique se traduit par un fétichisme technologique de la destruction, où l’efficacité militaire est mesurée par l’intensité des frappes. Aujourd’hui, malgré des technologies plus « précises », cette dynamique persiste et s’accompagne d’un affaiblissement des normes morales et juridiques, produisant des guerres longues, dévastatrices et souvent stratégiquement inefficaces.


Chacun à sa manière, Hannah Arendt (1906-1975), Günther Anders (1902-1992) et Zygmunt Bauman (1925-2017) ont identifié un danger essentiel propre à la modernité : l’aliénation de la raison humaine par la raison technique. De l’Holocauste aux armes nucléaires, ils ont pointé du doigt ce même danger dans le domaine de la violence organisée : une mise en technique de la violence telle que son exécution ne suivrait plus que le culte de sa propre procéduralité, aux dépens du jugement humain et éthique.

Ce regard permet de cerner une pathologie qui structure et rend possible la conduite dite « stratégique » des guerres actuelles et modernes.

Pathologie de la pensée stratégique

La guerre menée contre l’Iran suscite une critique récurrente : l’incapacité de l’administration Trump comme du gouvernement Nétanyahou à définir un objectif politique au-delà de la démonstration de force.

Des objectifs sont publiquement articulés, certes : en bref, il s’agit d’empêcher l’Iran d’acquérir des capacités nucléaires. Mais, d’une part, ils sont vagues et fort incertains. Plus fondamentalement, l’horizon de la guerre semble ne pas sortir d’une accumulation de destructions massives, illustrée par le discours militariste du secrétaire à la guerre, Pete Hegseth, qui érige la puissance de feu en vertu quasi sacrée, et, en dépit de la fragile trêve actuelle, par la menace du président de renvoyer l’Iran à « l’âge de pierre », l’extension des cibles vers les infrastructures civiles ayant d’ailleurs déjà débuté.

Toutefois, limiter cette dérive à quelques dirigeants serait une erreur. Les administrations Trump et Nétanyahou ont certes poussé cette exaltation de la force particulièrement loin, mais elle s’inscrit dans une histoire plus profonde : celle d’un fétichisme technique et pathologique de la violence qui structure la pensée stratégique moderne, cette manière instrumentale-rationnelle par laquelle les États conçoivent l’usage organisé de la force pour le transformer en résultats politiques. Car, même si ces présentes guerres et leurs motivations peuvent paraître dépourvues de logique sensée, elles n’auraient pas été rendues possibles sans l’existence d’une raison stratégique d’arrière-fond qui rationalise cette violence, en lui donnant sens et légitimité. Sans quoi, par exemple, les militaires ne seraient pas invités à donner des conférences de presse pour commenter les opérations aux côtés des responsables politiques.

À gros traits, ce fétichisme technique se manifeste à travers deux aspects.

D’une part, l’usage des armes répond moins à des stratégies cohérentes d’articulation des moyens et des fins de la guerre qu’à une logique d’optimisation technique ou d’empilement des destructions. Les élites politico-militaires donnent, certes, des objectifs à la guerre — heureusement, dirait-on. Mais ces buts sont largement soumis à une violence qui a pour logique sa propre exécution procédurale et où les succès se résument, par conséquent, à comptabiliser le nombre d’ennemis tués et d’infrastructures détruites. Le niveau de destruction, et de respect du droit international humanitaire, varie, de même que les décisions politiques et militaires peuvent être plus ou moins (dé)mesurées dans ce qu’elles cherchent à détruire ; mais la trame technocentrée demeure.

D’autre part, cette croyance attribue aux armes une capacité quasi magique à résoudre les conflits, ou du moins à en assurer une sortie, produisant un obsurantisme technique de la guerre. Ce phénomène nourrit des guerres prolongées où la vision et l’escalade de violence supplantent la perspective politique et stratégique.

Ce culte technocentré, c’est donc fondamentalement un culte de la férocité qui, sous des airs froids, rationnels et sophistiqués, érige la capacité et le volume de destruction en valeur intrinsèque. En bref, taper plus fort et plus vite que celui d’en face. Et cette férocité technocentrée produit des résultats souvent limités ou des échecs, à des coûts humains et matériels variables mais souvent considérables, et dont les conséquences peuvent s’étaler des années après le conflit.

Ce que l’on voit en Iran, en Ukraine ou à Gaza est la continuité d’une pathologie de la pensée stratégique qui s’avère donc moins stratégique que technocratique dans sa manière d’envisager la guerre. Il convient de penser ce phénomène sur le temps long, dans un moment où les digues éthiques et morales d’encadrement de cette férocité cèdent à grande vitesse.

Le fétichisme technique de la férocité au XXᵉ siècle…

La Première Guerre mondiale constitue une sorte de moment charnière où le gigantisme de la destruction devient une fin en soi. Deux conditions rendent possible cette évolution. D’un côté, l’industrialisation accélérée de la production d’armements depuis la fin du XIXe siècle ; de l’autre, la guerre de positions, qui encourage une escalade technologique destinée à débloquer le front, tout en renforçant paradoxalement son immobilisation.

Ainsi, les tranchées se transforment en laboratoire d’innovations dont l’objectif premier est de tuer, mutiler ou asphyxier les corps à des échelles encore jamais vécues. L’artillerie se diversifie : nouveaux calibres, nouvelles munitions, obus à fragmentation pensés pour maximiser les mutilations des corps, gaz destinés à brûler les chaires et étouffer les poumons. Et cette logique fut poussée loin. L’armée française procéda ainsi à des prélèvements de viscères de soldats intoxiqués pour mesurer les effets des agents chimiques et en optimiser la toxicité. À cette croissance technologique macabre s’ajoutent des débats minutieux sur les rendements létaux des tirs, les commandements militaires donnant instruction à leurs troupes de privilégier les zones de tir confinées pour améliorer l’absorption des gaz et accroître leur létalité.




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On présente souvent la Seconde Guerre mondiale comme le retour de la mobilité et de la « vraie » stratégie, par contraste avec celle de 14-18. Mais la logique technocentrée reste intacte. L’ultima ratio de la guerre demeure la destruction de masse et son affinement technique, ce que Michael Sherry qualifia de « fanatisme technologique ». Les bombardements stratégiques, dont les recherches ont montré les résultats limités l’illustrent de manière éclatante. Les incendies de Hambourg (1943), Dresde (février 1945) et surtout Tokyo (1945) reposent sur une quête explicite d’annihilation par le feu.




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L’armée américaine va jusqu’à reconstruire sur son site de test dans le désert de l’Utah (Dugway) des îlots urbains japonais et allemands afin d’étudier l’adhérence du gel napalm (substance incendiaire) et la vitesse de propagation des flammes parmi ces différentes structures d’habitation, l’objectif étant de déterminer scientifiquement quels types de bombes seraient les plus efficaces pour incinérer les villes. Une des conclusions qui ressortit de ces tests est que les villes japonaises étaient plus facilement inflammables, le bois et le papier étant largement utilisés dans les habitations. L’apocalypse incendiaire de Tokyo en fut le résultat. Les bombardements atomiques des 6 et 9 août 1945 parachevèrent ce fanatisme technologique.

Les conflits de la guerre froide prolongent ce culte technocentré de la férocité. Dès 1950, la guerre de Corée ouvre la voie. Les États-Unis recourent à un bombardement incendiaire débridé pour contenir la poussée sino-coréenne, utilisant encore plus de napalm que contre le Japon durant la Seconde Guerre mondiale. Des villes nord-coréennes sont quasi entièrement rasées. Des officiers reconnaissent qu’il n’y avait même plus de cibles militairement valables bien avant la fin du conflit, tellement que les bombardements furent intenses, ce qui n’empêcha pas l’US Air Force de continuer à bombarder. Le récit documenté que fait Robert Neer de ces atrocités dans Napalm soulève le cœur. Et ce n’est même pas une victoire qui résulta de cet acharnement.

En Indochine, l’armée française s’appuie sur l’artillerie, le napalm (d’abord obtenu via un appui américain) et les bombardements pour compenser l’impasse face au Viet Minh. Dans l’artillerie, les rapports soulignent systématiquement que la référence reste « la brutalité » de la Grande Guerre. Villages, rizières, stocks de nourriture et bétail sont pilonnés, bombardés et incendiés, dans l’espoir illusoire que le surplus de destruction puisse compenser.

Après Diên Biên Phu, les États-Unis prennent le relais au Vietnam et poussent cette fuite en avant jusqu’à l’absurde, qui tourne là aussi au massacre de masse. Comme l’a minutieusement documenté Nick Turse, le Vietnam fut une litanie d’atrocités appuyée par une croyance inaltérable en la validité stratégique de déploiements de moyens de destruction à peine imaginables et leur analyse statistique.

… et au XXIᵉ siècle

Après la guerre froide, les armées occidentales entrent dans une ère de retenue plus grande dans l’usage de la force, avec un accent mis sur le respect du droit international humanitaire. Les conflits des années 1990-2000 ne présentent plus les traits des destructions massives du XXe siècle. Pour autant, le technocentrisme de la violence persiste, rhabillé par le langage de la précision et le développement de nouvelles technologies (guidage laser, bombes « intelligentes », algorithmisation du ciblage). Même si le niveau physique de dégâts est effectivement moindre, les résultats n’en seront pas meilleurs.

La « guerre contre la terreur » des années 2000-2010 en est l’illustration. En Afghanistan comme en Irak, l’impasse donne lieu à la même réponse : augmenter les moyens d’une guerre high tech. Entre 2009 et 2012, le « surge » en Afghanistan multiplie les opérations, le niveau de violence augmente, de même que les pertes civiles. Des épisodes particulièrement brutaux demeurent, comme des villages rasés à coups d’obus d’artillerie. Pourtant, l’équation politico-stratégique ne se modifie pas. Malgré les dépenses militaires très élevées, ces contre-insurrections débouchèrent sur des guerres civiles et constituèrent des échecs cuisants.

Le recours aux assassinats ciblés à l’échelle globale via les drones, censé réduire la guerre à une série d’opérations ponctuelles, produit une conflictualité à durée indéterminée. Comme s’attelle à le documenter le Cost of War Project, la « guerre contre la terreur » a eu des conséquences néfastes et très larges, allant des pertes humaines aux atteintes aux libertés individuelles, en passant par le déplacement des populations jusqu’à l’érosion du droit international (conception extensive de la légitime défense, tortures, détentions extra-judiciaires) qui s’accélère aujourd’hui.

En Libye, pour éviter de s’enliser comme en Irak ou en Afghanistan, l’Otan choisit en 2011 une campagne aérienne de quelques mois, légalement présentée comme limitée à la protection des civils réprimés par Kadhafi, conformément au mandat du Conseil de sécurité (résolution 1973). Officiellement, il ne s’agit pas d’une opération visant le changement de régime, même si, là aussi, la question se pose de l’outrepassement du mandat de l’ONU par l’Otan vers un changement de régime de facto. Cette stratégie de service minimum fut à nouveau louée sur la base d’un technocentrisme, celui de la supériorité de la guerre aérienne, les officiers de l’Otan défilant en conférence de presse pour dénombrer, images à l’appui, les dégâts causés par les bombardements aux capacités militaires du régime de Tripoli.

Cette approche interventionniste a minima produit pourtant les mêmes catastrophes que les bourbiers que l’on voulait éviter. En affaiblissant brutalement l’appareil d’État, l’intervention fit le lit de la guerre civile qui s’ensuivit et de la déstabilisation régionale qui s’étendit jusqu’au Sahel.

Ce culte technocentré irrigue les conflits actuels. La différence, et non des moindres, étant un affaissement généralisé du respect du droit international et le retour à une férocité qui, un temps contenue, au moins dans les armées de l’Otan, semble retrouver ses affres du XXe siècle. En Ukraine, les deux camps se sont enfoncés dans une guerre d’artillerie et de drones où la mesure du conflit se résume au nombre de missiles tirés, de soldats tués, de drones abattus et d’infrastructures détruites. Du côté russe, l’acharnement dans la férocité inclut le bombardement et le pilonnage des civils.

En réponse aux effroyables attaques du Hamas du 7 octobre 2023, l’extrême intensité des bombardements israéliens à Gaza et l’usage croissant de systèmes d’IA, qui déshumanise encore plus la violence en automatisant la sélection de cibles et en accélérant les frappes, montrent que l’optimisation technologique de la férocité prime sur toute considération humaine ou politique. La fin, c’est la désolation, l’anéantissement généralisé de la vie, aussi bien la destruction physique des populations palestiniennes que des conditions mêmes de la vie à Gaza.

Dans la guerre en Iran, la trajectoire de la violence reste encore à définir. Il faut voir où mènera la fragile trêve actuelle. Mais, au fond, la férocité compense l’impasse et l’absence de vision. L’extension progressive de l’éventail des cibles vers les infrastructures civiles, l’obsession des instances politico-militaires américaines à rendre compte des « progrès » de la guerre à travers le dénombrement quantitatif des destructions, la récente décision du blocus du détroit d’Ormuz, sont la continuité d’une dynamique où la force n’apparaît pas comme autre chose que comme une dynamique qui se nourrit de sa propre logique.

Obscurantisme technique

De la Grande Guerre à l’Iran, en passant par l’Ukraine et Gaza, le fétichisme technique de la violence charrie une conviction institutionnalisée selon laquelle l’acharnement dans la férocité, le fait de frapper plus fort, plus vite, et avec plus de moyens, peut finir par payer. Et ce culte persiste, malgré ses échecs répétés, comme si l’accumulation des désastres ne suffisait jamais à l’invalider. Tout cela sans même parler des conséquences environnementales catastrophiques de cet obscurantisme technique de la guerre, qu’il contribue par ailleurs à invisibiliser.

Ce constat invite à une révision en profondeur de cet obscurantisme technique à partir duquel la force militaire est pensée. Et il y a urgence, dans un monde qui se remilitarise, où la puissance militaire est célébrée comme garante de stabilité (y compris par les Européens) et où les barrières morales tombent à grande vitesse, laissant présager un avenir où la dévastation du vivant ne fera que s’étendre.

The Conversation

Julien Pomarède a reçu des financements de l’ULiiège et de la Fondation nationale pour la recherche scientifique (FNRS) (projet WEAPONS – 2025-2029).

ref. Le culte de la férocité, pathologie de la pensée stratégique – https://theconversation.com/le-culte-de-la-ferocite-pathologie-de-la-pensee-strategique-280005