Source: The Conversation – in French – By Federico Donelli, Associate Professor of International Relations, University of Trieste
Le président de Djibouti, Ismaïl Omar Guelleh, a fait adopter en octobre 2025 des modifications constitutionnelles supprimant la limite d’âge pour les candidats à l’élection présidentielle. Ces réformes lui permettent de rester éligible et de briguer un nouveau mandat au-delà de 2026. Ces modifications lui permettent de rester au pouvoir au-delà de 2026.
Guelleh est déjà au pouvoir depuis 27 ans et est assuré de remporter l’élection du 10 avril 2026, qui a été boycottée par l’opposition. Guelleh dirige un pays de la Corne de l’Afrique où la mer Rouge rencontre l’océan Indien — l’un des emplacements les plus stratégiques au monde. Federico Donelli, qui a étudié le paysage politique djiboutien, décrypte les dynamiques qui lui ont permis de se maintenir au pouvoir.
Qui est Ismaïl Omar Guelleh et quel est son style de gouvernance ?
Ismaïl Omar Guelleh, plus connu sous le nom d’IOG, est président de Djibouti depuis 1999. Il a succédé au premier président du pays, Hassan Gouled Aptidon, dont il a été le chef de cabinet pendant plus de deux décennies.
Aujourd’hui âgé de 78 ans, Guelleh est l’un des dirigeants les plus anciens d’Afrique de l’Est.
Il appartient au groupe ethnique majoritaire des Issa-Somalis, qui monopolise le pouvoir depuis que le pays a obtenu son indépendance de la France en 1977. La population de Djibouti se compose en grande partie de deux groupes principaux : les Issa-Somalis et les Afars. Cette composition démographique reflète la situation dans l’État régional d’Afar, en Éthiopie voisine. Elle se reflète encore plus fidèlement dans l’État de facto du Somaliland en raison des liens claniques et familiaux.
Par conséquent, la dynamique politique à Djibouti s’entremêle fréquemment avec les développements dans ces États voisins. Cela est particulièrement vrai en matière de sécurité, de mobilité transfrontalière et de réseaux claniques.
En théorie, Djibouti est une république présidentielle dotée d’un système multipartite. Dans la pratique, cependant, le pouvoir politique reste fortement centralisé, laissant peu de place à une véritable concurrence politique.
Le parti au pouvoir, le Rassemblement populaire pour le progrès (RPP), domine le parlement, détenant 45 des 65 sièges. La coalition pro-présidentielle au sens large, l’Union pour la majorité présidentielle (UPM), contrôle 58 sièges au total, consolidant ainsi l’influence de l’exécutif sur la sphère législative.
Les coalitions d’opposition telles que l’Union pour l’alternance démocratique (UAD) et l’Union des mouvements démocratiques (UMD) sont confrontées à des contraintes importantes. Elles ont parfois boycotté les élections. Cinq élections présidentielles et cinq élections législatives ont eu lieu depuis 1999.
Les organisations internationales soulignent fréquemment les restrictions imposées aux médias et à la dissidence publique, la majorité des médias étant contrôlés par l’État.
Guelleh doit également sa longévité à un réseau très soudé de fonctionnaires, de membres de sa famille et d’alliés politiques occupant des postes clés au sein du gouvernement et du monde des affaires. La coalition qui l’entoure n’est pas toujours totalement unifiée. Des rivalités subtiles ont émergé de temps à autre entre certaines personnalités politiques et des membres de son cercle restreint. Mais ces dynamiques ne constituent pas une menace politique.
Qu’est-ce qui explique sa longévité ?
Le mandat de Guelleh peut être attribué à une combinaison de changements institutionnels, de facteurs géopolitiques et de dynamiques au sein de l’élite.
L’un de ces éléments est la réforme constitutionnelle. Au fil des ans, le parlement djiboutien a érodé les principales garanties démocratiques de la Constitution de 1992.
La première mesure a été la suppression de la limitation du nombre de mandats présidentiels en 2010. Ces changements ont permis à Guelleh de se représenter et ont réduit la durée du mandat présidentiel de six à cinq ans.
Le vote parlementaire de novembre 2025 visant à abolir la limite d’âge pour le président s’inscrit dans la même logique. Il a supprimé la dernière restriction formelle à son éligibilité à partir d’avril 2026.
Un deuxième facteur est l’importance stratégique de Djibouti. Situé à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb, une voie maritime vitale reliant la mer Rouge et l’océan Indien, le pays abrite plusieurs bases militaires étrangères. Les États-Unis, la France, la Chine, le Japon et l’Italie y sont représentés.
Pour de nombreux partenaires internationaux, la stabilité du gouvernement djiboutien est considérée comme une source de prévisibilité dans une région instable.
En conséquence, les pressions extérieures en faveur d’une réforme politique ont été limitées, ce qui a, à son tour, renforcé la stabilité du pouvoir en place.
Troisièmement, la cohésion de l’élite au pouvoir joue un rôle central dans la politique intérieure. Un réseau de personnalités influentes, comprenant des membres de la famille du président, des conseillers de longue date et des figures du monde économique, s’est formé autour du leadership de Guelleh. Ce groupe contrôle des institutions étatiques clés ainsi que des secteurs importants de l’économie, ce qui constitue une forte incitation à maintenir la continuité du pouvoir.
L’économie de Djibouti repose principalement sur les services portuaires et logistiques, en particulier son port international qui dessert le commerce régional, ainsi que sur les revenus générés par l’accueil de multiples bases militaires étrangères.
Dans le même temps, l’absence de successeur ouvertement désigné a déclenché une compétition silencieuse au sein de ce cercle. La perspective d’une ère post-Guelleh a, ces dernières années, encouragé diverses personnes à chercher à accroître leur influence. Cela va des membres de la famille aux conseillers de haut rang et aux personnalités politiques.
Les rivalités émergentes ne remettent pas ouvertement en cause l’autorité du président. Elles illustrent néanmoins les dynamiques internes complexes qui sous-tendent l’ordre politique actuel.
Quelles sont ses réalisations et ses promesses ?
Au cours de ses plus de deux décennies au pouvoir, Guelleh a assuré une période de relative stabilité à Djibouti. Alors que la Somalie et l’Éthiopie voisines ont connu une insécurité persistante et des conflits internes, Djibouti est resté relativement épargné.
Le gouvernement cite fréquemment cette stabilité comme l’une des caractéristiques marquantes de son mandat.
Djibouti a également renforcé sa position de plaque tournante stratégique. La présence de nombreuses bases militaires étrangères, ainsi que d’installations portuaires et logistiques, a généré d’importantes recettes pour l’État.
Depuis 2016, les investissements et la gestion chinois ont de plus en plus façonné les principales infrastructures portuaires du pays, intégrant davantage Djibouti dans les réseaux commerciaux mondiaux. Ces facteurs ont renforcé la visibilité du pays dans les accords internationaux en matière de commerce et de sécurité.
En outre, Djibouti a joué un rôle dans la diplomatie régionale. C’est un membre important de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD). Il s’agit de l’organisation régionale chargée de traiter les conflits liés aux ressources, à la concurrence politique et à l’identité. L’engagement le plus récent de Djibouti comprend sa participation aux tentatives de médiation du conflit au Soudan.
Le gouvernement a également mis en avant certaines réformes institutionnelles comme des marqueurs de progrès. L’abolition de la peine de mort en 2010 en est un exemple.
Cependant, les défis structurels restent importants. Djibouti a une population très jeune. Des problèmes tels que le chômage, le coût élevé de la vie et la participation politique limitée persistent.
Que nous apprend le vote sur la limite d’âge sur la politique à Djibouti ?
La décision a été adoptée sans débat public et sans voix contre parmi les 65 législateurs présents. Cela reflète à quel point l’Assemblée nationale s’aligne sur l’exécutif.
Ce vote met également en évidence le rôle central du consensus des élites dans le système politique djiboutien. Des figures clés de la coalition au pouvoir, notamment des représentants des élites Issa et des élites Afar cooptées, ont soutenu la réforme. Pour ces groupes, le maintien de la continuité du pouvoir est souvent considéré comme un moyen de préserver l’accès aux ressources économiques et politiques. Cette option est préférée aux incertitudes liées à un changement de direction.
Le fait de contourner un vote populaire sur la disposition constitutionnelle limite la possibilité d’évaluer les véritables niveaux de soutien ou d’opposition. Cela a pour effet d’exclure en particulier les jeunes citoyens qui n’ont connu qu’un seul président.
Dans l’ensemble, ce vote montre que les dispositions constitutionnelles peuvent être modifiées lorsqu’elles font obstacle à la continuité du pouvoir. Cela renforce un modèle dans lequel les règles formelles s’adaptent aux besoins politiques plutôt que de les contraindre. Cela met également en évidence l’importance de la cohésion des élites pour le maintien de l’ordre politique actuel.
À l’approche de l’élection présidentielle de 2026, le discours dominant du gouvernement reste celui de la continuité, soutenu par ceux qui considèrent la stabilité comme essentielle à la protection des intérêts nationaux et régionaux.
Cependant, les pressions socio-économiques et les inquiétudes sous-jacentes concernant la succession inévitable continuent d’influencer les attentes du public, en particulier parmi les jeunes citoyens.
Cet article a été mis à jour en prévision de l’élection de Djibouti en avril 2026.
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Federico Donelli is affiliated with the Italian Institute for International Political Studies (ISPI), the Nordic Africa Institute (NAI), and the Orion Policy Institute (OPI).
– ref. Élection à Djibouti : le président vieillissant s’apprête à prolonger son mandat après avoir modifié la Constitution – https://theconversation.com/election-a-djibouti-le-president-vieillissant-sapprete-a-prolonger-son-mandat-apres-avoir-modifie-la-constitution-280306
