Ces élus issus de l’immigration confrontés au racisme

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marie-Hélène Bacqué, Sociologue, urbaniste, Université Paris Nanterre

Une nouvelle génération de maires appartenant aux minorités visibles s’est imposée lors des élections municipales de mars 2026. Leur présence s’inscrit dans un mouvement très lent, lié au travail de longue haleine des militants des quartiers populaires. Les charges racistes contre ces élus, et en particulier contre Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, sont particulièrement violentes. Certains élus témoignent : relents colonialistes, climat islamophobe, soupçons de sorcellerie…


Un ensemble de réactions racistes émanant de médias d’extrême droite, repris par plusieurs chaînes nationales (Cnews, RMC, France 5) et par des responsables politiques ont accueilli, lors du dernier scrutin municipal, l’élection de maires racisé·es et les manifestations de joie qui se sont exprimées dans leurs villes. Les réactions officielles se sont fait attendre. Sofienne Karroumi à Aubervilliers, Aly Diouara à La Courneuve, Demba Traoré au Blanc-Mesnil, Mélissa Youssouf à Villepinte (Seine-Saint-Denis), Imène Souid-Ben Cheikh à Orly (Val-de-Marne), Bassi Konaté à Sarcelles (Val-d’Oise), Adama Gaye à Mantes-la-Jolie (Yvelines), Kadir Mebarek à Melun (Seine-et-Marne), mais aussi au-delà de l’Île-de-France : Omar Yaqoob à Creil (Oise), Abdel-Kader Guerza à Dreux (Eure-et-Loir), Idir Boumertit à Vénissieux (Rhône)… Ils, plus souvent qu’elles, sont aujourd’hui premiers magistrats de leurs villes respectives. Ils et elles ont en commun d’appartenir à des minorités ethnoraciales et de représenter des territoires populaires.

Que disent ces réactions de la représentation en politique, de son évolution et de ses inerties ?

Un lent mouvement de reconnaissance

« La politique est un univers d’hommes privilégiés, âgés, diplômés et issus des catégories supérieures de la société », constatait le politiste Rémi Lefebvre – il faudrait préciser d’hommes blancs. L’élection de ces nouveaux et nouvelles maires vient bousculer, partiellement, cet ordre établi et les représentations qui l’accompagnent.

Leur arrivée en responsabilité n’est pas, pour autant, soudaine. Elle renvoie à un lent mouvement et une difficile reconnaissance du travail de militant·es des quartiers populaires. Dans une enquête portant sur la Seine Saint-Denis, département populaire, historiquement marqué par le communisme municipal et par l’histoire de l’immigration, nous montrions au niveau local une progression significative de la part des élus racisé·es entre les élections de 2001 (9 %) et celles de 2020 (36 %).

Il aura, néanmoins, fallu attendre 2014 pour qu’une commune de Seine-Saint-Denis, Stains, élise son premier maire racisé, Azzedine Taïbi. Le plafond de verre pour l’accès à la fonction de premier magistrat venait de se craqueler. Le mouvement s’est poursuivi avec l’élection de sept maires racisés en 2000 puis de 13, dont deux femmes, lors du dernier scrutin – les sept sortants ayant tous été réélus. Cette dynamique d’ouverture est donc bien confirmée en Seine Saint-Denis comme, plus largement, dans les banlieues populaires. Elle reflète, encore bien timidement, la diversité ethnoraciale de leurs populations.

Cette ouverture ne se traduit cependant pas par une meilleure représentation des femmes qui restent largement sous-représentées : 4 femmes maires sur les 39 villes du département, dont deux racisées. Les classes populaires demeurent par ailleurs largement exclues de la représentation politique.

Contrairement aux préjugés qui assimilent personne racisée et personne sans diplôme, appartenant aux classes populaires, ces maires racisé·es sont à l’image de l’ensemble des maires des villes de plus de 30 000 habitants que la profession initiale rattache majoritairement aux catégories supérieures et intermédiaires. Ils et elles sont néanmoins le plus souvent issus de familles populaires, ont grandi et habitent dans les territoires qui les ont socialisés politiquement.

Une diversité de parcours

À rebours des représentations médiatiques qui font de ces nouvelles et nouveaux maires, vu·es du seul critère racial, un ensemble homogène, c’est aussi la diversité de leurs trajectoires qui est confirmée. Leur élection est souvent associée à La France insoumise (LFI) et présentée comme une irruption soudaine dans la vie politique alors que leurs parcours renvoient à un ancrage et à un engagement de long terme dans leurs quartiers et leurs villes.

Leurs affiliations politiques sont plurielles, et ils et elles entretiennent des relations complexes avec les partis politiques souvent prêts à les instrumentaliser mais plus réticents à les reconnaître. Plusieurs ont conduit des « listes citoyennes » ou « diverses » réunissant l’appui de plusieurs partis.

Dans la seule ville de La Courneuve par exemple, s’affrontaient trois candidat·es racisé·es, tous trois issu·es de la Cité des 4 000 : Aly Dioura, Nadia Chahboune, Oumarou Doucouré. Le premier a construit son implantation dans le tissu associatif local : amicale de locataires, aide aux devoirs dans une association de quartier. Très critique vis-à-vis des partis politiques, il a investi la politique représentative en marquant d’emblée son indépendance, participant à la création du mouvement citoyen La Seine Saint-Denis au cœur. Il s’est présenté sous cette bannière aux élections départementales de 2021 et législatives de 2022. Deux ans plus tard, en 2024, il est investi par LFI et élu député. C’est aussi une liste LFI qu’il conduit pour les municipales de 2026 qui lui permet de devenir maire.

Nadia Chahboune, de son côté, conduit la liste soutenue par le maire communiste qui ne se représente pas. Elle est aussi issue du milieu associatif ; elle a créé et présidé deux associations sportives en direction des femmes avant d’être sollicitée par le maire communiste pour les élections de 2020. Elle occupe alors un poste de maire adjointe pendant un mandat. Contrairement à Aly Diouara, elle souhaite garder son indépendance vis-à-vis des partis politiques. Quant à Oumarou Doucouré, il est membre du Parti socialiste, conseiller technique au cabinet du président du Conseil départemental et présente une trajectoire partisane plus classique qui le conduit au poste de premier adjoint au cours du mandat 2020-2026 puis à mener une liste investie par le PS aux dernières municipales. Ces trois parcours illustrent des relations différentes avec le champ partisan, faites d’oppositions, de collaborations et de tentatives d’émancipation.

Les sept maires racisé·es élu·es en 2020 et réélu·es en 2026 témoignaient également d’une relation complexe aux partis politiques. Parmi les cinq qui s’affirment de gauche, on relève un compagnon de route, Abdel Saadi, et un membre du Parti communiste français (PCF) ayant rendu sa carte en 2022, Azzedine Taïbi (Stains), un membre du PS ayant fait ses classes au PCF, Karim Bouamrane (Saint-Ouen), et deux maires ayant conduit des listes citoyennes. L’un, Mohamed Gnabaly (L’Île-Saint-Denis), a depuis rejoint Les Écologistes (ex-EELV) tandis que l’autre, Dieunor Excellent (Villetaneuse), avait préalablement flirté avec le Parti radical de gauche (PRG) et le PS et continue de collaborer avec les élu·es de ces partis au sein de l’intercommunalité. Les deux maires de droite racisés élus en 2020 avaient été investis par Les Républicains (LR) où ils avaient fait leurs classes. Pour autant, l’un, Rolin Cranoly (Gagny), a quitté ce parti en 2024 ne se reconnaissant pas dans l’alliance avec le Rassemblement national (RN) préconisée par son président d’alors, tandis que l’autre, Zartoshte Bakhtiary (Neuilly-sur-Marne), a conduit au dernier scrutin municipal une liste d’union du centre.

Des prédécesseurs déjà confrontés au racisme

La charge raciste contre Bally Bakayoko, maire de Saint-Denis, a été particulièrement violente ; elle est couplée avec un mépris de classe et une stigmatisation des banlieues populaires. Azzedine Taïbi faisait déjà état du climat islamophobe qui avait marqué sa campagne en 2014. Dieunor Excellent racontait que des bruits courraient sur son usage de la sorcellerie lors de son élection en 2020. Tous deux ont reçu plusieurs fois menaces et insultes qui les ont conduits à porter plainte. Meriem Derkaoui, qui a succédé au maire communiste d’Aubervilliers en cours de mandat en 2016, a été confrontée au doute instillé par les médias, quand le Parisien, par exemple, titre « Madame la Maire franco-algérienne… réintégrée », à propos d’une procédure qui s’est déroulée vingt ans auparavant.

Le scénario se reproduit et se durcit au fur et à mesure que des personnes racisées arrivent en responsabilité. À cela s’ajoutent toutes les expressions d’un racisme ordinaire que rencontrent nombre d’élu·es à l’instar de cette maire adjointe :

« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en [se] disant que ce n’est pas possible. Au début, on écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; c’est de venir vous voir et vous demander si vous faites le ramadan. »

Ou de cette autre élue :

« J’arrive dans des services où des [personnes] ont fait des bacs plus dix, ou plus sept, la petite Noire qui arrive, qui est leur cheffe, parfois peut-être c’était compliqué pour certains d’accepter. »

L’élection de ces nouvelles et nouveaux maires représente un pas important vers une représentation politique dans laquelle les habitant·es des quartiers populaires puissent se reconnaître.

Mais le déferlement de réactions racistes aux relents colonialistes témoigne aussi à rebours de la prégnance des discriminations raciales, de classe et de genre, des rapports de domination qui structurent la représentation politique et, au-delà, la société française. Ces nouveaux et nouvelles maires ont contribué à ouvrir la porte de la représentation, à ouvrir de nouveaux imaginaires et possibles politiques. Les laissera-t-on remplir la charge qui leur a été confiée par les électeurs et électrices ?

La pression médiatique et politique à laquelle ils et elles sont confronté·es, les procès en légitimité et en communautarisme, les inévitables rapports de force à venir quand ils voudront appliquer leurs programmes représentent un véritable défi démocratique auquel certain·es de leurs prédécesseurs élu·es en 2020 ont déjà dû faire face. Cette dynamique d’ouverture et de reconnaissance, pour se consolider, restera à confirmer et à amplifier au cours des prochaines échéances électorales, locales, mais aussi nationales.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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