Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University
Que reste-t-il à dire sur Donald Trump ? Depuis près d’une décennie, livres, enquêtes et témoignages se succèdent pour tenter de cerner une figure politique hors norme. Avec Le cas Trump. Portrait d’un imposteur paru aux éditions Écosociété en 2025, l’essayiste québécois Alain Roy propose une lecture psychopolitique du phénomène Trump.
Publié en 2025, l’ouvrage s’appuie sur une documentation abondante et sur une immersion dans un meeting trumpiste pour interroger l’émergence de ce phénomène. Comme l’écrivain le rappelle au début de son ouvrage, Trump lui-même ne croyait pas à sa victoire électorale de 2016.
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C’est à partir de ce paradoxe que Roy analyse la manière dont le trumpisme a été moins le fruit d’un projet politique structuré que le résultat d’une dynamique opportuniste, nourrie par les failles du système médiatique, la défiance envers les élites et la puissance des récits simplificateurs capables de capter un électorat en quête de rupture.
Cet article fait partie de notre série Des livres qui comptent, dans laquelle des experts de différents domaines abordent ou décortiquent les ouvrages qu’ils jugent pertinents. Ces livres sont ceux, parmi tous, qu’ils retiennent lorsque vient le temps de comprendre les transformations et les bouleversements de notre époque.
Le livre s’organise autour de trois notions structurantes : mensonge, narcissisme et destructivité. Ce triptyque permet à Roy de proposer une analyse cohérente d’une personnalité politique qui semble, à première vue, échapper à toute rationalité.
Mentir jusqu’à ce que ça devienne vrai
D’abord, le mensonge n’est pas un accident, il constitue le cœur du dispositif trumpien. L’image du self-made man relève d’une construction fictionnelle soigneusement entretenue. Donald Trump se présente comme l’archétype de la réussite individuelle, alors qu’il hérite en réalité d’un empire immobilier familial et enchaîne, au fil des décennies, faillites et restructurations.
Lorsque Trump martèle que les élections de 2020 ont été volées, il pratique le « big lie ». Ce concept renvoie à l’idée qu’un mensonge peut finir par être accepté s’il est répété suffisamment et s’il revêt une telle ampleur que les gens en viennent à penser qu’il est trop énorme pour être entièrement faux.
L’ouvrage de Roy a le mérite de rassembler les faits pour permettre de comprendre cette dynamique des mensonges : selon The Washington Post, Trump aurait ainsi proféré 30 573 mensonges lors de son premier mandat présidentiel soit plus de 21 par jours.
Estamper son patronyme aussi souvent que possible
Ensuite, le narcissisme apparaît comme une clé centrale. Il ne s’agit pas simplement d’un trait de caractère, mais d’une structure psychique marquée par une quête incessante de reconnaissance. La signature et la volonté de privatiser le monde extérieur en témoignent selon Alain Roy : Trump Tower, Trump Castle, Trump Air, Trump University, Trump Vodka, Trump Steak.
Le narcissisme de Trump se manifeste dans le rapport obsessionnel à l’image et dans la réaction immédiate à toute critique, perçue comme une attaque personnelle. Les prises de parole publiques, souvent improvisées et centrées sur sa propre personne, illustrent cette incapacité à se décentrer et à intégrer la contradiction dans un cadre démocratique.
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Enfin, la destructivité éclaire le rapport de Trump au pouvoir. Roy montre que certaines décisions ou déclarations ne visent pas tant à construire qu’à affronter, voire à désorganiser.
Les attaques répétées contre les institutions, les médias ou les processus électoraux participent d’une logique de confrontation permanente. Dans cette perspective, le pouvoir n’est plus un espace de régulation, mais un terrain de lutte où la conflictualité devient une fin en soi, au risque d’éroder les fondements mêmes du cadre démocratique.
Le tweet remplace alors tous les rouages de pouvoir qui ne l’intéressent pas, d’où cette vision enfantine et personnalisée des liens politiques.
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L’imposture comme mode d’existence politique
L’une des thèses les plus stimulantes de l’ouvrage est que Trump ne doit pas être compris comme une anomalie, mais comme une imposture réussie. Loin d’être marginalisé par ses contradictions, il les transforme en ressource politique. Ses faillites deviennent des preuves de résilience, ses outrances des marqueurs d’authenticité, ses mensonges des instruments de mobilisation.
Comme l’écrit Roy, « Trump a justifié de temps à autre ces vantardises en disant qu’elles étaient le produit de “l’hyperbole véridique”. La notion d”hyperbole véridique’ constitue cependant une contradiction dans les termes […] elle n’est qu’une autre conception mensongère parmi toutes celles qu’il produit infatigablement ».
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Cette formule d’« hyperbole véridique » éclaire bien le fonctionnement de son discours : elle permet de transformer l’exagération en gage d’authenticité, en déplaçant la question de la vérité vers celle de l’impact. Peu importe l’exactitude des faits, ce qui compte est la capacité du récit à convaincre et à mobiliser.
Dans cette perspective, Donald Trump incarne une mutation du discours politique contemporain, où la cohérence factuelle cède le pas à l’efficacité narrative.
Une démocratie mise à l’épreuve
L’intérêt majeur du livre tient précisément à ce déplacement du regard : Donald Trump n’y apparaît pas seulement comme un individu problématique, mais comme un révélateur des fragilités démocratiques contemporaines. La question qui traverse l’ouvrage est alors moins celle de sa personnalité que celle des conditions ayant rendu possible son accession au pouvoir. Comment un tel personnage peut-il s’imposer durablement dans un système censé reposer sur des garde-fous institutionnels et informationnels ?
Roy montre que cette ascension s’inscrit dans un contexte marqué par une défiance croissante envers les élites, une transformation profonde des écosystèmes médiatiques et une polarisation politique de plus en plus accentuée. Ces dynamiques, loin d’être propres aux États-Unis, dessinent un cadre plus large dans lequel les figures transgressives trouvent un terrain favorable.
Le paradoxe vient du fait que Trump a pu réveiller un profond sentiment nationaliste alors que lui-même aurait voulu faire partie de l’élite new-yorkaise en vantant sa fortune pour montrer sa valeur et son pouvoir. « Quand on considère la façon dont Donald Trump s’est comporté dans la “jungle des affaires”, on a ainsi l’impression que tous ses deals étaient menés moins pour s’enrichir ».
Trump 2.0 : la radicalisation d’une logique
L’actualité récente confère une résonance particulière à l’essai. Dans ses prises de parole, Roy évoque l’émergence d’un « Trump 2.0 », mû par une logique de revanche et désormais mieux structuré sur le plan politique. Il s’agit d’une nouvelle phase, plus cohérente dans ses objectifs et plus assumée dans ses méthodes.
Cette évolution prolonge et accentue les dynamiques déjà à l’œuvre lors du premier mandat de Donald Trump. La progression par « petits pas », la remise en cause des institutions et l’affirmation d’une volonté de puissance s’inscrivent désormais dans un projet plus systématique, moins improvisé et davantage organisé.
Pourquoi ce livre compte aujourd’hui
En proposant une lecture transversale, à la croisée de la psychologie, du politique et de la culture, l’ouvrage permet de saisir la cohérence d’un phénomène souvent réduit à ses excès. Dans cette perspective, comprendre Trump revient moins à traquer une dérive individuelle qu’à analyser les conditions ayant permis son émergence : effacement du politique comme espace de médiation rationnelle, au profit d’un rapport au pouvoir de type quasi religieux, structuré par la transgression, la croyance et l’incarnation d’un destin collectif dans la figure du leader.
Enfin, le livre invite à repenser les démocraties contemporaines comme des équilibres instables, exposés à des dynamiques de personnalisation extrême. À ce titre, l’intérêt qu’il suscite dépasse déjà le cadre francophone. Une traduction en suédois est en préparation, signe que les questions soulevées par Roy trouvent un écho dans d’autres contextes politiques. Cette circulation à venir confirme la portée plus large de l’ouvrage : au-delà du cas de Donald Trump, il propose des outils pour penser les transformations contemporaines du pouvoir et les recompositions du lien démocratique.
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Christophe Premat déclare avoir participé à l’organisation d’une conférence en ligne le 20 mars 2026 avec Alain Roy. Cette conférence s’inscrit dans les activités du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm, en collaboration avec l’Université de Dalécarlie (https://www.su.se/enheter/centrum-for-kanadastudier/kalender/kalenderartiklar/2026-03-13-att-forsta-fenomenet-trump—ett-samtal-med-den-kanadensiske-forfattaren-alain-roy). Cet événement visait notamment à annoncer la parution prochaine en suédois de l’ouvrage d’Alain Roy consacré au phénomène Trump, dans une traduction de Mats Forsgren publiée aux éditions Fri Tanke.
– ref. Le cas Trump : comprendre l’imposture pour penser la fragilité démocratique – https://theconversation.com/le-cas-trump-comprendre-limposture-pour-penser-la-fragilite-democratique-279803
